Jean Ray – Malpertuis (Extraits) [1943]

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– Et l’on dit que les affaires reprennent! ricane le vieux. Mais qu’à cela ne tienne, ma toute belle. Retourne à la boutique, prends la petite échelle qui compte sept marches et monte sur la septième. Ne le fais pas en présence d’un client qui ne te dit rien, car tu portes les jupes bien courtes. Grande comme tu es, et juchée sur la septième marche, tu peux atteindre la boîte en fer-blanc qui porte l’étiquette « terre de Sienne ». Enfonce tes belles mains blanches dans cette poudre sans promesses, ma douceur, et tu finiras par découvrir quatre ou cinq rouleaux bien lourds pour leur taille. Attends, ne te presse pas, ta présence m’est agréable. Si la terre de Sienne te glisse sous les ongles, tu en auras pour des heures à te faire les mains. Va, va, ma splendeur, et si dans l’obscurité de l’escalier Mathias Krook te pince les fesses, il est inutiles de crier, je ne viendrai pas.

Sa figure est toutes rides et coutures, le nez excepté qui jaillit hors de cette miniature chiffonnée, comme un cap de chair rose.

Elle sue la morgue des grands qui l’habitent et la terreur de ceux qui la frôlent.
Sa façade est un masque grave, où l’on cherche en vain quelque sérénité, c’est un visage tordu de fièvre, d’angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu’il y a d’abominable derrière lui. Les hommes qui s’endorment dans ses immenses chambres s’offrent au cauchemar, ceux qui y passent leurs jours doivent s’habituer à la compagnie d’ombres atroces de suppliciés, d’écorchés vivants, d’emmurés, que sais-je encore?

Le pauvre cher homme souffrait de ne pouvoir retrancher des péchés capitaux la condamnable gourmandise. Il soupirait longuement devant les soufflés à la moelle, les gigots parfumés d’ail et les volailles ruisselantes de jus que notre bonne posait devant lui sur l’immense table en chêne lustré.
L’âme bourrelée de remords, il piquait sa fourchette dans les grasses dodines, tranchait les filets, écrasait les compotes; en mangeant, ses lèvres ointes de sauce esquissaient un sourire qu’il aurait voulu amer et navré mais qui finissait par être bien doux, bien heureux.

L’automne passait, sans joie ni gloire, sur la ville. Il est possible qu’au dehors des remparts il dorât les bois, feutrât les chemins creux de jonchées moelleuses et douces à la marche, qu’il soutirât l’hymne de la fécondité à la harpe des verges et qu’il semât à généreuses poignées les sains et robustes plaisirs, mais une fois dans la cité des hommes il se montrait avare de largesses et de sourires.
Les façades pleuraient, hantées d’immenses chagrins; un bruit aigre d’eau courante emplissait les rues; derrière chaque porte, chaque fenêtre, une main fantôme s’impatientait au gré des rafales.
Les arbres exilés sur les mails et les avenues n’étaient plus que de grêles tracés au fusain et les feuilles mortes acquéraient, au caprice du vent , un maléfiques pouvoir de mains à gifles.

L’ennui voletait autour de moi, sur des ailes fripées de noctuelle, et me poussait à rechercher l’incompréhensible fantoche qui hantait si étrangement l’ombre de son ombre : Lampernisse.

J’aurais volontiers donné tout l’iode et tout le sel du grand large, effluves de la vie même, pour les remugles de mort qui stagnaient dans Malpertuis.

Dans ma carrière, j’ai fait une étude approfondie des pas s’élevant dans le silence des maisons endormies, tout comme les détectives se font la cervelle sur la cendre de pipe et cigare.
On distingue très bien les pas d’une personne aux aguets et avertie, de la démarche d’une autre qui s’avance sans méfiance.
Pourtant, il me fut difficile de classer les pas qui glissaient vers moi, dans le feutre gris de la pénombre.
Mon métier… eh oui! je suis obligé d’y faire appel, mon métier donc à nécessairement fait de moi une sorte de nyctalope.

©Livre : Jean Ray – Malpertuis [Editions Espace Nord // 2012]
Photographie: https://urbexsession.com/en/best-of-urbex/
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