Jean Genet – Lettres à Roger Blin (Extraits) [1966]

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Vous aurez peut-être des théâtres de dix mille places, ressemblant probablement aux théâtres grecs, où le public sera discret, et placé selon la chance, ou l’agilité, ou la ruse spontanée, non selon la fortune ni le rang. Le spectacle de la scène s’adressera donc à ce qu’il y a de plus nu et de plus pur dans le spectateur. Que les costumes des spectateurs soient bariolés ou non, couverts de bijoux ou de n’importe quoi, cela n’aura aucun inconvénient pour la probité du spectacle donné sur la scène. Au contraire même, il serait bien qu’une espèce de folie, un culot, pousse les spectateurs à s’accoutrer bizarrement pour aller au théâtre – à  condition de ne rien porter d’aveuglant : broches trop longues, épées, cannes, piolets, lampes allumées dans le chapeau, pies apprivoisées… ni rien d’assourdissant : tintamarre de breloques, transistors, pétards, etc., mais que chacun se pare comme il veut afin de mieux recevoir le spectacle donné sur la scène : la salle à le droit d’être folle. Plus le spectacle de la scène sera grave et plus les spectateurs éprouveront peut-être le besoin de l’affronter parés, et même masqués.

On doit pouvoir entrer et sortir en pleine représentation, sans gêner personne. Et rester debout aussi, et même s’approcher de la scène si l’on en a envie, comme on s’approche ou qu’on s’éloigne d’un tableau. Ainsi, si l’on jouait alors les Paravents, il faudrait qu’un certain espace fût réservé directement sur la scène, pour un certain nombre de figurant –  silencieux et immobiles – qui seraient des spectateurs, ayant revêtu un costume dessiné par le décorateur; – d’un côté de la scène, les notables, de l’autre côté, des détenus de droit commun, masqués et enchaînés, gardés par des gendarmes armés.

Quand ils marchent, courent, sautent sur les praticables, les acteurs – la plupart – font avec leurs pieds un bruit de déménageurs. Sans créer le silence perceptible des cambrioleurs nocturnes ou des dames qui se baissent jusqu’au trou de serrure pour épier leurs bonnes, j’aimerais que les acteurs ne fassent aucun bruit de pas afin de le remplacer, s’il me plaît, par un tintement voisin de celui que ma canne fit un jour, dans le salon de Maria Casarès, en heurtant la patte gracile d’une table en métal. Donc le silence d’abord, afin de me permettre d’inventer des bruits imprévus.

Pour Ommou : qu’elle dise, avec impatience, la réplique de la fin : « C’est les choses qui n’ont pas d’importance qui doivent vivre. » Citation approximative car je n’ai pas le texte. Il faut qu’elle le dise avec impatience, courroux, évidence, agacement. Pas comme l’aurait dit pompeusement Merleau-Ponty.

Le tremblement des Arabes devant le fils de Sir Harold : vous devez le mettre au point. Chaque acteur doit s’entraîner à faire trembler tous ses membres de façon qu’eux tous donnent une vision douloureuse de la frousse. Ils trembleront de la tête aux pieds, des épaules aux mains, et le tremblement doit aller jusqu’à la transe mais évoquer en passant un champ de seigle par grand vent ou la fuite d’une compagnie de perdrix.  Cela vous dit-il quelque chose?

Les jeunes acteurs sont remarquables en ce sens qu’à peine en scène ils font tout pour se dissimuler, pour se dissoudre presque dans une grisaille de paroles et de mouvements. Ne pouvez-vous pas leur dire que trop briller à la ville empêche qu’un éclat longtemps contenu, enfin explose, illuminant la scène? S’ils n’ont qu’une phrase à dire, un geste à faire, phrase et geste devraient contenir ce que chaque acteur porte en lui de lumineux et qui attendait depuis longtemps cet instant privilégié : être sur la scène. Certainement il faut encourager chaque comédien à être, fût-ce le temps d’une apparition, fulgurante et vraie, d’une si grande beauté que sa disparition dans la coulisse soit ressentie par la salle comme désespérante. Et que, tout en étant sous le charme de ce qui s’opère après lui, on continue à le regretter bien après qu’il a disparu.

©Livre : Jean Genet – Lettres à Roger Blin [Gallimard // 1966]
©Photographie: http://miso-photography.be/urbex-theatre-varia/
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