Joseph Delteil – Sur le fleuve amour (Extraits) [1927]

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Deux jeunes hommes tangoutes, nonchalants et purs, chantaient une chanson de neige, perchés sur un wagon de la compagnie internationale du port. Des femmes sartes, vêtues de peaux de loi, buvaient du lait de jument dans des gobelets de porcelaine. Des vieillards lolos se lissaient en silence les barbes.

Ludmilla a chu au beau milieu du filet, parmi les poissons. Elle les sent qui lui frôlent la chair avec une molle continuité, qui se coulent entre ses jambes, qui lui curent les oreilles, qui lui lèchent les joues et les organes de la génération. Il y en a de longs et fourbes, avec des ouïes équivoques en forme de ventouses; d’autres épais, avec d’informes nageoires dorsales indignes de l’époque quaternaire; d’autres encore, fins et goulus, qui s’insinuent à travers les cheveux; d’autres encore… Ils sont la multitude une et indivisible, avec des ventres sans nombre…

Elle a les yeux baissés sur sa poitrine, et elle se regarde les seins sans raison. Koltchak!… Elle se rappelle ceux de sa mère qui étaient d’un rude épiderme propice à toutes les succions. Elle se rappelle…

Elle se réveille. Elle est couchée en travers d’une selle de cuir qui sent l’érable et la vache. Juste au bout de son œil, danse toute nue la Bételgeuse. Toute la nuit galope autour d’elle. Un homme la caresse avec des doigts rares. Elle gémit et s’agite sur la selle odorante. Alors l’homme parle. Les chevaux s’arrêtent. L’étoile Bételgeuse devient immobile. Est-ce là, dans ce cadre de chevaux, sous des poitrails, parmi la terre en noces parée de neige et de fourrures au clair de lune, que Ludmilla pour la première fois baise un caporal de cosaques de l’armée Koltchak?…

Un mâle vent passait hautement dans l’atmosphère. Quelques étoiles s’emmitouflaient dans tout un ciel d’hermines.

Leurs poitrines étaient toutes gonflées de poumons sains et d’amour. Et leurs grasses cuisses emplissaient d’étroits pantalons de provenance américaine usés à la braguette sur les cordages de dreaghnouts et sur le ventre des filles chaudes de Marseille et de Barcelone.

Changaï! Changaï! ville jaune et ville de riz, qui sent la houille et la confiture d’abricots, ville des marais pleins de barques pourries et des mœurs délétères qui amincissent la vie, ville des femmes inouïes qui offrent leurs cœurs sur des plateaux de jade à des personnages occidentaux et à des mandarins millénaires, ville où la lèpre a la couleur de l’or et l’eau le goût des vins de Cana. Je t’offre, ville jaune, ces deux enfants de Russie en proie à la guerre et à l’amour…

La maison de volupté était située dans le quartier du port, afin que les plus fines débauches fussent toujours saupoudrées de cette grosse odeur de goudron avarié et de jonque pourrie qui flatte les organes génitaux des femmes. Par la baie en losange aux vitres jaunes gueulées de dragons noirs, entraient  des clartés profuses imbibées de sel et de charbon, des voix anglaises aux inflexions suaves ou brésiliennes aux éclats sensuels, et aussi des senteurs délétères de pastèque corrompue et de vierge à l’agonie.

Plus loin encore, l’embouchure du Yang-tseu-Kiang, pareille à une langue rose entre les lèvres de la mer!

Le soir, quelquefois, au crépuscule, Ludmilla sortait, seule, hors du village, pour respirer l’air de la Sibérie. Autour des maisons encore habitées, quelques jardinets semblaient avaler leurs légumes. Plus loin, dans les champs en jachère, passait quelque maigre troupeau de rennes. Les animaux héraldiques broutaient sans hâte des herbes folles ou incantatoires. Ils se tenaient immobiles sur leurs jambes fines, observant un silence rituel. Un dourouchou mélancolique les gardait, à cheval sur un vieux mâle auguste. Ludmilla marchait lentement. Elle cueillait des véroniques et de l’astragale.

Le père Markiewitz tenait un cabaret à l’enseigne de : A la Chope Rouge. Il avait des lunettes bleues, du vin de Crimée et des convictions couleur de vin. Il cultivait sur cette intéressante partie de la terre le communisme intégral. Il trônait vêtu d’une blouse Tolstoï, sur un simple siège de bois, fumant la pipe slave. Ses joues s’amusaient comme deux Agnès sous la tutelle d’une grand nez. Son front chauve formait une place publique propice aux révolutions. Des femmes lasses, attablées devant des gobelets de hêtre, buvaient en silence des liqueurs sans nom jaunes de perfidie. Un bûcheron en botte d’ours jurait les vierges du Kremlin. Deux pêcheurs écarlates mangeaient du lard, les yeux et les mains pleins d’écailles de poissons.

« Elle est belle depuis les orteils jusques à l’occiput. Un grain de beauté en forme de bouche lui baise sans relâche la cuisse gauche. Des veines se battent comme des bêtes pour la possession de ses fesses. Ses cheveux sont un fleuve noir dans le lit de la colonne vertébrale. Une beauté aux pieds blancs parcourt en dansant son corps, de la pointe des seins au bord de la hanche, et des omoplates jusqu’aux talons. Et le ventre tourne comme un cirque imaginaire, où un grand lion noir à la crinière écarlate dévore une bande de serpents concentriques. Boris, si vous rencontriez, sous votre main, la peau de sa poitrine, votre main tomberait malade d’amour. Si vous voyiez le dessin de ses jambes, vous deviendrez pour toujours paralytique. Boris, si vous la possédiez une seule fois… »

©Texte : Joseph Delteil – Sur le fleuve amour [Editions Grasset & Fasquelle // 1927]
©Photographie : tirée du film Fitzcarraldo

 

Pour info : la revue Souffles vient de publier un numéro spécial sur Joseph Delteil: http://www.revuesouffles.fr/

 

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