Norman Mailer – Le Nègre blanc / Hipsters (Extraits) [1957]

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Une société totalitaire exige beaucoup du courage des hommes, et une société partiellement totalitaire en demande encore plus, car l’anxiété générale est plus grande encore. En effet, si l’on veut être un homme debout, un homme tout court, presque toute forme d’action non conventionnelle demande souvent un courage disproportionné. Ce n’est donc pas un accident si la source du Hip est le Nègre car celui-ci a vécu à la marge, entre totalitarisme et démocratie pendant deux siècles. Mais la présence du Hip en tant que philosophie fonctionnant dans les mondes souterrains de la vie américaine est probablement le jazz, qui y a fait son entrée en la pénétrant à la manière d’un couteau; elle est son influence subtile mais diffuse sur une génération d’avant garde – cette génération d’aventuriers d’après guerre qui (certains de façon consciente, d’autre par osmose) ont absorbé les leçons de la désillusion, du dégoût des années 1920, de la Grande Dépression et de la guerre.

Comme les enfants, les hipsters se bagarrent pour trouver de la douceur, et leur langage est une série de subtiles indications de leurs succès et échecs au fil de leur compétition à la recherche du plaisir. Il va sans dire que, dans le sens social du terme, on est loin d’avoir assez de douceur pour tout le monde. Donc la douceur va seulement vers le victorieux, le meilleur, le plus, l’homme qui suit le mieux comment trouver son énergie et comment ne pas la perdre.

Car la vie est un concours entre les gagnants, qui en général récupèrent assez vite, et les perdants qui mettent longtemps à se remettre de leurs échecs. Elle est une perpétuelle compétition entre des explorateurs qui entrent en collision et où il faut savoir changer. Sinon le prix du non-changement est encore plus élevé (le tarif étant la maladie ou la dépression, ou l’angoisse d’avoir loupé une occasion de faire quelque chose) : paie ou grandis.

Et donc, swinguer, c’est être capable d’apprendre, et apprendre c’est faire un pas vers la création, c’est arriver à faire quelque chose. Comme le pense le hipster, ce qui doit être créé est loin d’être aussi important que d’y parvenir. Il sera alors capable de se tourner  vers n’importe quoi, même l’autodiscipline. Et avant d’en arriver là, il doit d’abord trouver son courage quand il est dans une situation de violence, et tout autant dans une situation d’amour, où il devra trouver un plus entre lui et sa femme, en fait entre son partenaire et lui (puisque beaucoup de hipsters sont bisexuels) mais le plus important, le sommet, c’est l’absolue nécessité d’y arriver car en y arrivant on crée une nouvelle habitude, on déterre un nouveau talent que les vieilles frustrations avaient dénié.

Le caractère est par conséquent vu comme étant perpétuellement ambivalent et la dynamique entre alors dans une phase de relativité absolue où il n’y a point d’autres vérités que les vérités isolées de ce que chaque observateur ressent à chaque instant de son existence. Pour envisager ici une extrapolation métaphysique peut-être injustifiée, ce serait comme si l’univers, qui en général a existé conceptuellement en tant que Fait (même si ce Fait était le Dieu de Berkeley) mais un Fait dont le but de toute la science et de la philosophie aurait été de le révéler –  à la place de ça, il serait tout à coup une réalité changeante dont les lois seraient refaites à chaque instant par touts les êtres vivants et en particulier par l’homme, un homme élevé jusqu’à un sommet néomédiéval où la vérité n’est pas ce qu’on a ressenti hier ni ce  qu’on s’attend à ressentir demain, mais plutôt que la vérité n’est ni plus ni moins ce que l’on ressent à chaque instant dans la perpétuelle apogée du présent.

Le Hip, qui nous restituerait à nous-mêmes, et ce quel qu’en soit le prix à payer en matière de violence individuelle, est l’affirmation du barbare, car il demande une passion primitive pour la nature humaine, pour parvenir à croire que tout acte individuel de violence devrait être préféré à la violence collective de l’Etat; il faut littéralement avoir la foi en ces possibilités créatives de l’être humain pour envisager que des actes de violence soient la catharsis qui nous prépare à la croissance.

Par conséquent, si l’on veut un monde meilleur, il vaut mieux retenir sa respiration car un monde bien pire viendra forcément avant que les choses ne s’améliorent. Le dilemme risque donc d’être le suivant : étant donné la haine latente déjà en place, il faudra qu’elle s’évacue de façon nihiliste ou bien qu’elle passe par la case des froides et meurtrières liquidations d’un Etat Totalitaire. (Cet extrait est à mettre en parallèle avec la conditions des noirs en Amérique fin des années 50)

Quelles que soient ses horreurs, le XXe siècle est un siècle très excitant pour ce qui est de sa tendance à réduire toute vie à ses alternatives les plus extrêmes. On peut se demander si la dernière de toutes les guerres sera entre les Noirs et les Blancs, ou entre les hommes et les femmes, entre les beaux et les laids, les pillards et les gérants, ou entre les rebelles et les régulateurs. Ce qui bien sûr serait spéculer au-delà du sérieux, mais il n’en demeure pas moins que le désespoir face à la morne monotonie est devenu tellement chargé d’une humeur radicale que la radicalité en arrive au point de risquer l’abdication tellement elle manque d’imagination.

©Texte : Norman Mailer – Hipsters [Le Castor Astral // 2017]
Image :  Norman Mailer

 

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