Fabrice Luchini – Comédie Française Ça a débuté comme ça… (Extraits) [2016]

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Six jours plus tard, je suis en train de me doucher et j’entends Maman crier : « On est pris! » Et là c’est le tourbillon. Les clientes aux jambes interminables qui se font épiler devant moi, les collègues homos qui veulent me faire entrer dans leur confrérie. Je fais attention à mes miches. Je porte des petits blazers de minets, des Weston que l’on s’achète avec des pourboires mirobolants. Les filles ont des cuissardes. La libido est du whisky et nous fait tourner la tête. Les coiffeuses se déloquent, les clientes se déloquent, Marlène Jobert se déloque… Dès que je peux me tirer sur la tige, je me précipite au toilettes. Une oppression homosexuelle m’entoure. Un des plus grands coiffeurs, Bernard, comme il me voit lire Freud pour plaire à ma fiancé, dit : « La Luchina, faute de se meubler  derche, elle se meuble l’esprit! »

« Venez me rejoindre », elle me dit. Je dois aller dans un hôtel des Champs-Elysées. Je pars comme un héros de Salinger. A l’hôtel, on me donne une lettre. « Mme Geneviève vous demande de la rejoindre au 127, boulevard Inkermann. » Je vais jusque-là. Je sonne. Un bonhomme m’ouvre la porte et me dit : « Je vous attendais. » Je lui dis que je dois voir Geneviève. Il me répond : « Elle va arriver. » Dans ce bel appartement, moulures, hauteur de plafond, volumes, il y a des portraits de Mao Tsé-Toung partout. Le bonhomme est grand, costaud, dominant. Je dois avoir l’air terrifié. Il commence à m’expliquer le marxisme. Nous déjeunons. Elle rentre et tout d’un coup, à la fin du déjeuner, sur la table, comme ça, il saute Geneviève. Devant moi, à l’horizontale, sur la table! Elle quitte la pièce et lui me dit :  » C’est ton tour. » Un peu tremblant, je rejoins la chambre, il se ramène avec un Caméscope, prêt à filmer. Je suis chez les dingues. J’ai le temps de la glisser, mais tout de suite après, comme un héros de Truffaut, je prends mes affaires et je m’enfuis…

Au total, depuis vingt-cinq ans, j’ai joué près de deux mille cinq cents fois ces textes, devant parfois des salles de mille cinq cents personnes, de la petite ville de province française jusqu’au Québec. En trente années de travail, j’ai eu la chance d’avoir l’occasion d’approfondir l’affinité qui m’avait d’emblée attaché à lui. J’ai mis bien des années pour tenter de reproduire au plus près son rythme, son phrasé. C’est une recherche constante. Le métier – qu’on acquiert en travaillant les classiques, Molière, La Fontaine –  consiste à s’approprier le texte pour se rendre capable de le restituer dans la plus grande impersonnalité possible.

Nihiliste, Céline? En vérité, sur l’homme, il ment tout le temps. Mais il ment pour arriver à la vérité. Non pas la vérité de l’anecdote, mais la vérité profonde qui se cache derrière les apparences. Il hait ce qu’il appelle le « sentimentalisme bidet ». Il le trouve obscène. Il déteste la joie. En prison, ça a de la tenue, mais la fête à Neu-Neu el fait frémir. L’homme est pour lui une pourriture habitée par un rêve. Il n’est pas optimiste. Il n’aime pas la nature humaine. L’humanité qu’il peint est généralement ignoble. Sa tendance à noircir tient parfois du système. Mais le génie de sa langue n’en parvient pas moins à rendre lumineuse l’expression de son ressentiment.

Et je m’indigne parce que la relation la plus élémentaire, la courtoisie, l’échange de regards ont été anéantis pour être remplacés par des rapports mécaniques, fonctionnels, performants, dépourvus de mélodie.

Nous vivons un chômage de masse, il y a mille personnes qui perdent leur emploi par jour et nous sommes transformé en PME vagabondes. Ils déambulent, totalement affairés. Mais cela se fait avec notre consentement : tout le monde est d’accord, tout le monde est sympathique. Et la vie qui doit être privée est offerte bruyamment.

Comment devenir Alceste? Par une pratique de la respiration, par une lente insinuation, par la « diction », la diction qui est, selon Jouvet, la « base de notre métier ». La diction , ça n’est pas « articuler ». Ce ne sont pas les hommes politiques qui articulent pour être compris et qui nous parlent comme à des demeurés. La diction c’est s’approcher par le geste de ce larynx, de ce matériau sonore qui existe dans une phrase de Molière ou de Racine.

A la sortie de Mai-68, celui qui prenait un verre de vin rouge était vécu comme un prolo et pas un prolo qu’il faut sauver mais un prolo qu’il fallait faire disparaître. L’alcool était vulgaire. Les gens fumaient du shit. On se promenait dans Formentera avec des djellabas blanches. On écoutait les Pink Floyd et Jimi Hendrix et dès qu’on se rencontrait on s’arrêtait comme des disciples de Jésus sous un olivier. On roulait un grand joint et sans se connaître on partageait un moment où les sens se développaient. Dans les années 1970, un mec aurait dit : « Donne-moi un petit bourgogne », on aurait répondu : « Mais qu’est-ce que c’est que ce beauf? » On voulait des thés à la menthe, des joints, des promenades, mais un bourgogne avec un jambon cru espagnol c’était le summum de la ringardise.

Le déambulant approbatif s’épanouit dans le produit frais, dans la petite auberge. Il fait quinze kilomètres pour trouver le bon fromager. L’idée d’aller faire vingt bornes pour trouver le bon fromager nous serait apparue complètement absurde! Mais, si l’on objective les choses, il est naturel que le bobo ne comprenne pas ce qu’on lui reproche. Il n’embête personne. Il fait monter l’immobilier. Il restaure des quartiers entiers.

La terrible lucidité, celle de Céline comme celle de Nietzsche, est invivable. Elle vous empoisonne. Le fait de travailler la structure du XVIIe siècle, d’entrer dans le mystère de la poésie vous guérit. La poésie vous donne ses vertiges, ses silences. Elle ne s’inscrit plus dans notre temps. Ses suggestions, ses silences, ses vertiges ne peuvent plus être audibles aujourd’hui.

La poésie c’est une rumination. C’est une exigence dix fois plus difficile qu’un texte de théâtre. La poésie demande une vulnérabilité, une capacité d’être fécondé. Elle m’accompagne : avec elle, j’essaye d’avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante.

Le journalisme a une manière de poser des questions qui, le plus souvent, ne reflète pas les préoccupations qui ont été les nôtres. La réponse, en outre, ne compte pas. L’époque de l’image ne permet pas la nuance, puisque tout va extrêmement  vite et finit par s’annuler. Michel Polac avait compris que les médias ne sont pas sérieux. On ne peut rien faire comprendre à la télévision, rien faire passer : la télévision ne retient que l’énergie, éventuellement la drôlerie, en un mot la théâtralisation. Ce n’est pas par hystérie cabotine que je fais certains numéros, mais j’ai l’instinct du client, j’essaie de le faire venir dans ma boutique.

Nos héros médiatiques sont la preuve d’une immense bonne santé. Regardez « N’oubliez pas les paroles », une émission que j’adore. Il n’y a pas meilleur acteur de télé que Nagui. Il est vivant, il a des répliques et il a plein de gens qui viennent chanter des tubes devant lui. Parfois, ils chantent bien, parfois ils chantent très mal. On ne mettrait pas Jouvet dans « N’oubliez pas les paroles », ni Michel Bouquet. Il leur parlerait de saint François de Sales, du problème de Dom Juan, de la dernière pièce de Sartre qu’il a montée. Ça leur mettrait un coup sur le moral très rapidement. Heureusement que Philipe Muray ne présentait pas d’émission.

Cette obsession de la droite et de la gauche à vouloir faire lire les gens : mais de quel droit ils veulent qu’on arrête de travailler pour faire lire les gens? Un sermon de Bossuet offre un rapport fulgurant avec le néant et l’éternité mais soixante-dix millions de gens qui liraient vraiment Bossuet ça créerait quelque chose de très étrange. C’est pourquoi cette immense proposition de la télévision n’est pas que négative.

©Texte : Fabrice Luchini – Comédie française Ça a débuté comme ça… [Flammarion // 2016]
Image: http://www.autographes-des-siecles.com/produit/pierre-louys-arthur-rimbaud/

 

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