Vanessa Barbara – Les Nuits de laitue (Extraits) [2015]

maya almeida urban solitude

Il riait comme un singe, la bouche grande ouverte, mais sans émettre aucun son. Un jour, il avait plongé la tête sous l’eau et, de retour à la surface, s’était mis à rire comme un tordu. « Tout le monde a trouvé ça amusant, racontait Ada. Il a replongé, il est remonté, a recommencé à se bidonner. Ça faisait marrer tout le monde. Puis il a plongé encore une fois, mais n’est pas réapparu. Moralité : mieux vaut ne pas faire la même tête quand on rit et quand on se noie. »

« Je peux vous poser une question, mademoiselle? risqua-t-il.
– Mais bien sûr, dit elle.
– Savez-vous à quoi vous me faites penser?
– Non.
– Je n’ose pas vous le dire.
– Mais allez-y!
– A un magnifique soufflé.
– Un soufflé?! »
Telles furent les premières paroles qu’échangèrent Ada et Otto.

Si l’idée était, pour chaque année de mariage supplémentaire, de trouver quelque chose de plus noble pour symboliser leur union, alors les tulipes et le chou-fleur étaient tout indiqués. Il y avait eu les noces de gâteau à la carotte et aussi une année où ils avaient décidé de fêter leurs noces d’os,juste pour le plaisir de l’assonance, tout en reconnaissant volontiers que l’os n’était en rien supérieur à la turquoise, à l’argent ou au corail. L’année de la disparition d’Ada, ils auraient célébré leurs noces de couverture à carreaux.

Il se leva et, en traînant des pieds, alla se brosser les dents et se laver le visage avec deux types de savons antibactériens – l’un éliminait 99.8 % des bactéries et l’autre 99.7 %. A eux deux, ils feraient donc mieux qu’exterminer les micro-organismes nocifs : sa peau afficherait un solde créditeur.

Chez moi, j’ai dû arracher la moquette à cause des chiens, ils passaient leur temps à lever la patte dans tous les coins, après bonjour les taches, énormes, jaunasses. Du coup, chaque fois, il fallait que j’achète un meuble que j’installais au-dessus de l’auréole pour camoufler, si bien que le salon était plein à craquer avec tout ce mobilier et il flottait dans l’air comme une odeur de bibliothèque, des poils et de la poussière partout, en plus je me cognais à longueur de temps contre les tables, les guéridons, les commodes.

Malgré tout, il existait au-dehors un monde plein de fugus, de calamars neurasthéniques et de plongeurs ayant une furieuse envie de pisse, si bien que ce matin-là Otto passa commande à Nico d’une cargaison de boules Quies, par paquets de deux, pour se couper du bruit et des conversations des voisins.

©Texte : Vanessa Barbara – Les nuits de laitue [Zulma // 2015]
©Photographie : Maya Almeida [Urban Solitude]

 

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