Jean Dorcy – J’aime la Mime (Extrait) [1962]

la mime (jean dorcu-monique jacot)

En passant de la mime d’acteur à la mime du mime, la triade geste-attitude-mouvement a changé de visage. Nous avons donc des traits nouveaux à examiner.
Qui étudie le discours d’un mime est frappé par le nombre des attitudes et par leur nature. D’instant en instant le corps se forme, se déforme et se reforme. Chaque image prise à part décèlera de multiples sentiments, de multiples directions. Sa densité, son dynamisme dans l’immobilité s’obtiennent par des régimes musculaires appropriés : contraction et décontraction.
Réussie, l’attitude est comme un drame condensé ; parfaite, complète, elle est cette image indiquant d’où l’on vient, ce que l’on est, ce que l’on va faire. L’attitude est le moyen original du mime et l’essence de la mime. Elle n’échappe pas aux lois du rythme : elle a ses rythmes propres qu’elle organise à sa façon.
(L’attitude de l’acteur est tout autre. Elle n’offre rien de ce qui précède. Elle a sont principe dans le texte dont elle est le complément et la parure. Elle est rare. Elle a sa place presque invariablement à la fin des phrases. Elle est libre, et le rythme n’entre pas en ligne de compte. Enfin, et ceci me paraît essentiel, l’attitude de l’acteur n’est évocatrice que d’un seul moment, d’une seule action.)
Le geste de la mime n’engage qu’une partie du corps. Il peut être défini par sa forme, sa cadence et son tracé. Dans ses fonctions créatrices, il fera surgir des formes absentes dont il commencera ou subira l’action. Il peut être aussi utilitaire, servant d’agent de liaison entre les objets, en l’occurrence imaginaires. Parfois, véritable interjection, il rend palpable le contenu psychologique du moment : hésitation, joie, frayeur. Mais le geste de la mime n’est ni impulsion naturelle ni réflexe. Censuré, élaboré par la pensée, nous présente des images aux arêtes vives.
Dans sa cadence, le geste de la mime ne se soumet à aucune conjoncture extérieure à lui ; rien, hormis sa propre respiration, ne lui est donné. Le mime est appelé à trouver les tempi du geste en fonction du personnage à incarner ; et de son invention créatrice dépendra la réussite de l’évocation. Un monde donc sépare notre mime du danseur-mime qui, lui, n’évolue que dans le temps cloisonné par la musique.
Enfin le tracé, ou voie empruntée par le geste, est, ans la mime incisif et direct. Précédé par un déclic soulignant l’attaque, il s’achève par un temps de ponctuation qui empêche le geste de se fondre dans l’espace. Délimité de la sorte, le geste prend relief, se détache du reste et se case, occupant ainsi sa place ans l’ensemble. Ici encore, rien de commun avec le tracé du danseur-mime, dont le geste est empreint de beauté linéaire.
Nous voici parvenus au dernier élément de notre triade : le mouvement.
Qui dit mouvement pense espace. La scène est ce lieu dont l’espace change de nature, de dimensions et d’architecture au gré du corps qui l’occupe ; sans un corps en mouvement, elle ne serait qu’un désert.
De tous les arts scéniques, la danse est celui dont le destin est le plus étroitement lié aux vertus spatiales : si la ballerine peut devenir balle, biche, papillon grâce à l’espace, l’espace scénique, en revanche, devient cieux, prairie, jardin, grâce à la magie d’un corps dansant.
Mais il y a un autre univers. Le perroquet qui, du bec, des pattes, des ailes, oscille, se traîne, se tord, se hisse au sommet du perchoir, nous en offre l’exemple. Jamais il ne nous procure l’impression de concéder au champ spatial la plus minime des qualités, ni d’emprunter à celui-ci quoi que ce soit.
Ainsi opère le mime. Le mouvement-translation (corps allant d’un point à un autre) n’est pas son apanage. Le mime le repousse, sachant bien qu’il a pour lui peu d’efficacité. Par des images appropriées, par le procédé de la simulation, le mime condense l’espace comme il condense le temps.
C’est ce mépris du mouvement-translation qui nous donne l’impression que le mime est pieuvre, arbre, coquillage. Il pourrait représenter l’univers sur un mètre carré.
A la rigueur le comédien s’en accommoderait pour lire une prose, chanter un poème. La ballerine n’insisterait pas.
Dans le discours du mime, l’attitude-image poétique occupe le premier rang – alors que le mouvement-translation est mis à l’ombre.
Il peut paraître surprenant que la mimique (jeux de physionomie propres à l’ancienne pantomime) ne trouve pas sa place parmi les éléments de la mime moderne. Quelle en est la raison ? c’est que l’on ne peut à la fois, et pleinement, exprimer par le corps et par la face sans nuire à l’un de ces deux moyens d’expression.
Le mime moderne opte pour le corps au détriment de la face. Donc, il reste dans sa lignée esthétique en voulant un visage neutre, en chaussant un masque inexpressif ou, au contraire, un masque poussé vers l’expression de synthèse.

©Texte : Jean Dorcy – J’aime la Mime [Editions Rencontre Lausanne // 1962]
©Photographie : Monique Jacot (tirée du livre précité)
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