Dany Laferrière – Le cri des oiseaux fous (Extraits) [2015]

gregory buchakjian

Photographie : ©Gregory Buchakjian, Hôtel Beau Rivage, 2014, série « Habitats abandonnés de Beyrouth. »

Un morne dimanche soir de juin, la voix de mon père perdit complètement son pouvoir de séduction. Malgré ses efforts désespérés, sa nouvelle voix,  agrémentée de tant d’accents, n’arrivait plus à toucher ma mère. Même en parlant créole, mon père ne parvenait pas à se délester de cet étrange accent qui est le résultat d’une accumulation d’accents différents. Sans le savoir, il avait attrapé un accent mortel, comme d’autres attrapent une maladie infectieuse. Ce fut la fin. Mon père était devenu un étranger pour ma mère. Sa voix  n’opérait plus. Elle ne le reconnaissait plus. Ce son ne pouvait sortir  que d’un corps inconnu de ma mère. Elle ne reconnaissait plus son tambour venu du fond du corps. Le son du corps de mon père lui était devenu étranger, pour ne pas dire hostile.

– Non, il avait mis une de mes robes avant de filer par la fenêtre. L’officier, en entrant, a senti qu’il s’était passé quelque chose. Les gendarmes ont fouillé la maison de fond en comble. Ils n’ont rien trouvé. Finalement, au moment de partir, l’officier s’est rapproché de toi. J’ai eu un moment de panique. Il t’a demandé où était ton père, j’ai failli m’évanouir. On voyait bien que tu réfléchissais à sa question. Moi, , j’étais sur des charbons ardents, mai je ne pouvais rien dire ni rien faire. Finalement tu as dit : « Papa, il reviendra hier. »

Si je subis la dictature, je ne peux pas être celui qui doit la combattre. Faut pas trop demander. La même personne ne devrait pas faire les deux boulots à la fois. Le travail doit être divisé. On ne peut pas être à la fois la maladie et le remède. C’est pour cela que les dictateurs restent si longtemps au pouvoir.

Je pense sans arrêt, en marchant, en mangeant, partout. Et ça aussi, le pouvoir n’aime pas. Tout compte fait, je suis en danger dans ce pays. Et personne ne prendra la défense d’un loup solitaire.

D’après lui, tout est déjà inscrit dans notre corps. Les besoins comme les sentiments. Rien à apprendre. Tout ce qu’il y a d’important est déjà en nous. Malgré nous. Sans nous. L’idée d’un savoir à conquérir serait la plus grande supercherie du monde.

Au début, on se demande toujours s’il est en train de mâchouiller un chewing-gum,, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il est en train de mastiquer des mots. Des mots pleins de jus. On n’entend pas tous les mots (la moitié d’entre eux restent collés à ses dents).

Je ne suis ni vaudouisant, ni catholique, ni franc-maçon. Et surtout pas athée. L’athée s’efforce de ne pas croire, alors que je suis totalement ouvert à la vie.

Qui pousse ces jeunes gens à affronter ainsi la bête? Celui qui tirera plus tard les marrons du feu. Pour le savoir, il suffit de lever les yeux vers la montagne Noire et d’y découvrir les luxueuses villas brillant comme des palais ottomans. Là, mon vieux, vivent les riches de ce pays, assistant, avec un sourire satisfait, au carnage qui se déroule au pied de leur montagne. Pourquoi, partout au monde et surtout dans les grandes villes, les riches occupent-ils toujours le flanc des montagnes? A cause de la douce brise qui vient de la mer, m’a dit, un jour, un riche. Les riches et les paysans. Les paysans pour être plus près de cette clientèle dorée capable de leur acheter leur légumes par sacs entiers. Tandis  que la classe moyenne crève de chaleur et de pollution dans la cuvette. Et quand le soleil leur tape trop fort sur la tête, ils s’énervent et se foutent des torgnoles sur la gueule. Il fait chaud, on a faim, on a soif et on pue.

Que faire? Cette question revient chaque matin. C’est épuisant à la fin, mais on n’a pas le temps de se reposer ou d’y penser sérieusement afin de trouver une solution à long terme. La misère quotidienne. Les soucis de la vie. La vie dure. On ne sait plus où aller. Alors l’homme hésite, prend une direction, change d’idée, revient sur ses pas. Un drôle de ballet. Il continue à penser. Une pensée au ras du sol. Les pensées élevées ne sont guère pour lui, qui ne pense qu’à résoudre le problème du jour. Et ce problème ne change jamais. Trouver l’argent nécessaire pour survivre. Il le trouve finalement. Une poussière d’argent. Assez pour une journée. Demain arrive si vite. Pas le temps de dormir. Il faut sortir. Il ne sort pas de chez lui pour aller à un endroit bien précis. La ligne droite n’existe qu’en géométrie. La vie est une ligne brisée. Tout en zigzags.

– Si  à Rome on doit faire comme les Romains, alors chez les chiens il faut faire comme les chiens… C’est drôle et vrai. Et c’est rare qu’un humain consent à réfléchir dans cette position.
– Quelle position?
– A quatre pattes.

Je frémis à l’idée de comparaître devant la maîtresse des douleurs. Notre-Dame-de-la-Torture. Ses exploits sont connus de tout le monde. Elle n’a pas hésité à fourrer un rat vivant dans le vagin d’une femme enceinte. A l’époque, elle venait d’arriver à fort-Dimanche, comme directrice des enfers, et elle voulait prouver aux hommes de la prison (gardiens comme prisonniers) qu’elle n’était pas à ce poste à cause de son joli cul (en effet, elle est considérée, même par ses plus farouches adversaires, tant du côté du pouvoir que de l’opposition, comme l’une des femmes les plus troublantes, du point de vue strictement sexuel, de l’univers de la dictature). Malgré ce titre, elle entendait mériter sa nomination de chef de la plus sauvage bande de tueurs du pays.

Certaines gens vivent dans des conditions si difficiles qu’on doit se poser honnêtement la question d’humanité dans leur cas. L’identité humaine ne peut-elle pas être touchée dans son essence quelquefois? Faut-il un minimum de confort pour accéder au titre d’humain ou est-on humain quelle que soit la condition dans laquelle on vit? Ces graves questions méritent mieux qu’une réponse émotive ou idéologique.

Un homme qui attire la tendresse des femmes peut vivre sous toutes les latitudes.

©Texte : Dany Laferrière – Le cri des oiseaux fous [Zulma // 2015]Photo
©Photographie : Gregory Buchakjian

 

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