Henri Focillon – Eloge de la main (Extraits) [1934]

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Elles ne sont pas un couple de jumeaux passivement identiques. Elles ne se distinguent pas non plus l’une de l’autre comme la cadette et l’aînée, ou comme deux filles aux dons inégaux, l’une rompue à toutes les adresses, l’autre, serve engourdie dans la monotone pratique des gros travaux. Je ne crois pas absolument à l’éminente dignité de la droite. Si la gauche lui manque, elle entre dans une solitude difficile et presque stérile. La gauche, cette main qui désigne injustement le mauvais côté de la vie, la portion sinistre de l’espace, celle où il ne faut pas rencontrer le mort, l’ennemi ou l’oiseau, elle est capable de s’entraîner à remplir tous les devoirs de l’autre. Construire comme l’autre, elle a les mêmes aptitudes, auxquelles elle renonce pour l’aider. Serre-t-elle moins vigoureusement le tronc de l’arbre, le manche de la hache? Étreint-elle avec moins de force le corps de l’adversaire? A-t-elle moins de poids quand elle frappe? Sur le violon n’est-ce pas elle qui fait les notes, en attaquant directement les cordes, tandis que, par l’intermédiaire de l’archet, la droite ne fait que propager la mélodie? C’est un bonheur que nous n’ayons pas deux mains droites. Comment se répartirait la diversité des tâches? Ce qu’il y a de « gauche » dans la main gauche est assurément nécessaire à une civilisation supérieure; elle nous relie au passé vénérable de l’homme, alors qu’il n’était pas trop habile, encore loin de pouvoir faire, selon le dicton populaire, « tout ce qu’il veut de ses dix doigts ». S’il en était autrement, nous serions submergés par un affreux excès de virtuosité. Nous aurions sans doute poussé à ses limites extrêmes l’art  des jongleurs – et probablement rien de plus.

La trace heurtée qu’elle dépose sur ce délicat subjectile, le papier fait de déchets de soie, si fragile d’apparence et pourtant presque indéchirable, le point, la tâche, l’accent et ces longs traits filés qui expriment si bien la courbure d’une plante, la courbure d’un corps, ces écrasements brusques où fourmille l’épaisseur de l’ombre portent jusqu’à nous les délices du monde, et quelque chose qui n’est pas de ce monde, mais de l’homme même, une sorcellerie manuelle qui ne saurait se comparer à rien d’autre. La main semble bondir en liberté et se délecter de son adresse : elle exploit avec une sécurité inouïe les ressources d’une longue science, mais elle exploite aussi cet imprévisible, qui est en dehors du champ de l’esprit, l’accident.

La vieille fable de l’artiste grec jetant une éponge chargée de couleur à la tête d’une cheval peint dont il désespérait de bien rendre l’écume est pleine de sens. Non seulement elle nous enseigne que c’est au moment où tout semble perdu que tout peut être sauvé, en dépit de nous-mêmes, mais elle nous fait réfléchir aux ressources du hasard. Nous voici aux antipodes de l’automatisme et du mécanique, et non moins loin des habiles démarches de la raison. Dans le jeu d’une machine où tout se répète, où tout s’enchaîne, l’accident est une négation explosive. Sous la main d’Hokusaï, l’accident est une forme inconnue de la vie, une rencontre des forces obscures et d’un dessein clairvoyant.

À mesure que l’accident définit sa forme dans les hasards de la matière, à mesure que la main exploite ce désastre, l’esprit s’éveille à son tour.

Texte réédité dans la collection « Livrets d’art » des Editions Marguerite Waknine en 2015
net: http://margueritewaknine.free.fr/
Image provenant du site: http://thisisthehand.tumblr.com/

 

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