Arsène Soreil -Superstitions et faux scrupules [1946]

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La perfection se compose
de minuties. le ridicule n’est pas de
les employer, mais de les mettre
hors de leur place.
JOUBERT

 

Un mot sur l’orthographe. – On confond trop communément, dans la pratique du style, une heureuse diligence avec certaines superstitions. Toute prescription positive, toute interdiction sans nuance, est pain bénit pour la paresse et la médiocrité d’esprit. Recourir au dictionnaire, observer la lettre des grammaires, est moins fatigant que de mériter, par un effort personnel, une vérité plus subtile. Et s’il est vrai que l’art est long, comme dit le latin, la recette, en revanche, est courte, c’est-à-dire vite apprise, et elle ne mène pas loin. Elle laisse l’écrivain à lui-même, à son instinct, à son goût, à sa chance, précisément là où les choses deviennent délicates à trancher.

Le prestige excessif de l’orthographe – pour le dire en passant – , tient en partie au fait qu’elle est un savoir tout en formules, un savoir court, encore que tatillon, et même chinois, singulièrement l’orthographe française. On peut devenir fort en orthographe sans pénétrer bien avant dans les raisons de l’art d’écrire. Or, c’est un fait, quelque menue faute d’orthographe déshonore plus sûrement, aux yeux des gens, qu’une ponctuation inconséquente et une distribution extravagante des aliénas. C’est que l’orthographe est un savoir qui se décide sur-le-champ, sans contention d’esprit ni mystère d’aucune sorte : il n’est que d’ouvrir le petit Larousse. Le prestige du zéro faute n’est sans doute pas près de fléchir.

La chasse aux clichés. – Il y a, dans le métier d’écrire, d’autres superstitions, d’autres exclusives, et celles-ci proprement stylistiques. Par exemple, la crainte mal entendue des clichés.

On nomme cliché, déclare P. Sertillanges, « une formule tombée en l’usage commun, lot d’expressions qui autrefois furent neuves, qui ne le sont plus, précisément parce qu’elles ont perdu le contact de la réalité d’où elles sont nées, parce qu’elles flottent dans l’air, vains oripeaux qui se substituent à une coulée vive, à une transcription directe et immédiate de l’idée ». Le cliché est une tache : il faut se garder du cliché.

Mais de là à éviter d’écrire : la neige tombe ou le tonnerre gronde… nous n’inventons rien : il paraît que telle était l’ambition avouée de notre Camille Lemonnier, qui, à vrai dire, en nourrit d’autres, plus dignes de son talent. Mais Lemonnier appartenait à une époque littéraire où plus d’une idée juste devint positivement folle. C’était le temps où un livre destiné au plus grand succès énumérait à pleines pages d’innombrables « expressions banales » qu’il fallait « s’interdire » – pas moins. Exemples :

Porter une accusation – Comme on porte son fusil ou un paquet, continue spirituellement l’auteur de l’Art d’écrire en vingt leçons.

Exprimer la surprise. – Exprimer son opinion, son avis, le jus d’un citron (!).

Offrir le spectacle. – Comme on offre des dragées.

Il y en a ainsi pendant des pages : et ni répandre des larmes, ni provoquer une discussion, ni prendre une résolution, ni inspirer un sentiment, n’échappent à l’autodafé…

Hélas ! les victimes de ces pantalonnades ne sont pas obligées d’avoir lu, à titre d’antidote, Le problème du style de Rémy de Gourmont. Cet intelligent écrivain n’a pas manqué de remarquer que le « style créé » de toutes pièces, tarte à la crème d’Albalat, serait absolument incompréhensible. On trouvera dans un autre ouvrage de Gourmont, l’Esthétique de la langue française, une étude sur le cliché, savant et succulente.

Il y a, dit notamment Gourmont, deux classes de clichés : ceux qui représentent des images dont l’évolution, entièrement achevés, les a menés à l’abstraction pur ; et ceux dont la marche vers l’état abstrait s’est arrêtée à moitié chemin, – parce qu’ils n’avaient reçu, à l’origine, qu’un organisme inférieur et une forme médiocre, parce qu’ils manquaient d’énergie et de beauté. C’est pour ceux-là qu’il faudrait réserver le mot « cliché » ; les autres seraient mieux nommés « images abstraites ».
Sans images abstraites, la littérature, identique à la vie, serait, comme la vie, incompréhensible ; elles représentent les points lumineux d’un poème, d’un paysage ou d’une figure. Le style de Mallarmé doit précisément son obscurité, parfois réelle, à l’absence quasi-totale de clichés, de ces petites phrases ou locutions ou mots accouplés que tout le monde comprend dans un sens abstrait, c’est-à-dire unique.

 

La plupart des clichés dont se gausse Antoine Albalat ne sont que des images abstraites, et le souci de les éviter est un faux scrupule.

Les « qui » et les « que ». – Albalat encore a dû favoriser un autre scrupule, souvent néfaste dans ses effets : la phobie des qui et des que. « Le qui relatif et le que régime peuvent à chaque instant, dit-il, se remplacer par le participe correspondant » !

A l’âge où l’on ne comprend que les consignes nettes et où le maître obtient, grâce à elles, ce qu’il veut des « bons » élèves, la suggestion d’Albalat est particulièrement inopportune. Il faut protester – André Thérive, entre autres, l’a fait avec énergie – contre une invasion du participe, notamment du participe présent, qui n’est due qu’à un faux scrupule d’élégance, sans rapport avec le génie du style français.

Le participe présent français est peu vivant, écrit M. Marouzeau. Ce qui peut faire illusion, c’est l’emploi fréquent, qu’on fait d’une forme voisine, le gérondif invariable, employé seul ou précédé de en […] L’emploi le plus normal du participe est en fonction propositionnelle, surtout avec le sens causal :
Croyant que vous alliez venir, je ne suis pas parti.
Ayant vu ce qui se passait, je me suis esquivé.

 

Si j’écris : L’homme ayant été renversé hier sur la route de X est prié de se faire connaître, il y a chance que mon lecteur ait d’abord senti tout ce qui précède les six derniers mots comme l’énoncé d’une cause. Il lui faudra donc opérer comme un rétablissement mental pour comprendre la phrase à partir de est prié.

Les répétitions de mots. – La chasse aux relatifs est communément recommandée au nom de l’harmonie, amis elle s’autorise aussi, naturellement, du souci d’éviter les répétitions de mots. Troisième et dernier scrupule dont nous voudrions dire un mot.

Une des surprises d’un jeune esprit, quand il quitte les anthologies des classes élémentaires pour passer à de plus fortes nourritures, c’est de constater qu’un Bossuet, un Pascal, et d’autres parmi les grands, se soucient peu des répétitions. Mais le plus curieux, c’est que leurs répétitions ne choquent pas. Est-ce que la guerre aux répétitions n’aurait pas de fondement ? N’en croyez rien, proteste Albalat : les maîtres sont les maîtres ; ne les jugez pas. Quand vous serez un maître, à votre tour, vous ferez ce que vous voudrez ; en attendant…

Étrange façon de se débarrasser des questions… Comment pourrais-je errer en suivant la pratique des maîtres ? se demande l’élève d’Antoine Albalat. Et il a raison. La répétition comme telle n’est pas une faute de style. Un mot, un tour, peut figurer dix fois dans une page sans la déparer. Il y a, en revanche, des tours, sinon des mots, qui ne sauraient agréer plus d’une fois dans le cours d’un ouvrage. Je me rappelle avoir, adolescent, rencontré deux fois, dans un livre d’Ozanam, une expression qui m’enchanta d’abord : pâlir sur des manuscrits. A la seconde rencontre, j’eus l’impression d’un automatisme, et mon plaisir en fut gâté. Chacun de nous a pu faire des expériences semblables.

La bonne règle, en fait de répétitions verbales, est de se demander si telle répétition qui vient de nous échapper ne parque pas ou ne semble pas marquer un piétinement de notre pensée elle-même, ou si le terme répété n’est pas employé dans deux acceptions à la fois différentes et voisines, ce qui est contre la netteté. On peut, et on doit, s’il se peut, faire voir suffisamment au lecteur que, si on répète un mot, c’est à bon escient, à quoi peuvent servir notamment les adjectifs ledit, ladite, ce, cette, etc. Mais jamais il ne faut, pour éviter une répétition de mots, user d’un synonyme approximatif, ou se jeter dans la périphrase inadéquate, démesurée, cherchée. Ni notre Alma mater, ni notre digne maïeur, ni la Cité ardente, ne peuvent remplacer à tout coup notre Université, Monsieur le bourgmestre, la ville de Liège, ou Liège tout court.

Conclusion. – Il est à peine besoin de s’excuser de ne pas tout dire, quand on traite d’un art. Au reste, nous comptons beaucoup, et nous l’avons dit, sur l’esprit d’analogie pour continuer dans d’autres domaines particuliers, sur d’autres exemples, l’effet de ces modestes aperçus. L’esprit que nous préconisons, espérant ne contredire ni la leçon des maîtres de l’art ni, non plus, les meilleures traditions de la théorie littéraire, résumons-le en deux lignes. Nous croyons assez au pouvoir de l’expression et de la justesse, en littérature, pour recommander le plus grand soin du métier. Nous croyons trop à l’infinie diversité des cas pour multiplier les préceptes positifs. Il n’y a pas de règle générale, a dit Pascal. Ceci à bon entendeur : un sain relativisme n’est point,, pour autant, anarchie.

Et voilà justement le merveilleux : une évidence radieuse de la beauté réalisée, en art – beauté de ce livre, de cette page, de cette alliance de mots -, ne souffre nullement du fait que notre conception générale du beau s’est faite accueillante, large, aussi peu dogmatique que possible. La certitude de la beauté en acte est une chose ; la doctrine des voies et moyens quant à la beauté cherchée en est une autre. Se dire ceci ou cela, est excellent et normal, nécessaire même ; attendre d’autrui, sur tous les cas, une décision infaillible, ce serait de la naïveté.

©Texte tiré du livre « Entretiens sur l’art d’écrire » d’Arsène Soreil [Les éditions Baude // 1946]

 

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