Jean Cocteau – Montmartre (1935)

jean cocteauJean Cocteau [La folie de Montmartre]

 

Tragiquement accoudé sur son genoux droit; le pied verni posé sur le dôme du Sacré-Cœur, le visage masqué d’un loup noir, en frac, tube et cape romanesque, Fantômas promène sur Paris le regard de Rastignac et se propose d’en presser l’or comme le jus d’une orange. Il est difficile, en 1935, d’imaginer un vampire de cette sorte et de se représenter un jeune dandy montant les marches de la Butte à seule fin de menacer la capitale et de lui crier : « A nous deux! »

Certes, elle est morte, cette montagne charmante, ce Venusberg parisien d’où s’échappaient des farandoles de pierrots et de colombines et de peintres à feutre « d’artiste » et à pipe Gambier. Elle est morte, mais elle garde ses fantômes. Ses fantômes l’habitent, la hantent et lui conservent une atmosphère qui ne se retrouve que très loin, dans les ports, dans Marseille, dans Naples ou dans la petite Villefranche où je trace ces lignes. Oui, elles se font rares, les villes légères, les villes de désordre, les villes que des escaliers traversent, où les arbres poussent entre les toits, où les balustrades semblent tenir en l’air par miracle, où l’ombre d’une femme qui se peigne couvre tout un vaste mur pâle, où les architectures d’une forteresse et les chambres d’amour se mélangent à cause des caprices d’une pente raide jusqu’à la mer. Et rien n’étonne plus que cette mer sinistre d’une capitale, véritable usine à tuer et à désespérer, d’où émerge cet espalier de vieilles maisons et de jardinets, une petite ville à part, de moins en moins à part, de moins en moins légère, mais cependant unique et telle que de toutes les capitales du monde on en parle, on en rêve et on en dénombre les plaisirs. Hélas! les plaisirs du Montmartre de murger ou des Misérables ne retrouverait pas la trace de ses promenades, de ses récoltes de cerises et de ses fous rires.

Il existe plusieurs Montmartres; Montmartre commence peu à peu : d’abord une zone de boîtes mystérieuses, de dancings secrets, d’entrées intimidantes dont l’enseigne cligne de l’œil et dont l’orchestre étouffé ressemble au parfum des coiffeurs de Marseille, parfum qui s’installe d’un bord à l’autre du trottoir. Ensuite, une halte. Les grandes places illustres, la place de Clichy, la place Pigalle, la place Blanche, les music-halls, les cinémas, et souvent les fêtes foraines : carrousels, baraques de lutte et balançoires qui se cabrent comme des navires sur des vagues de tempête. Les portants de ce théâtre éclairé par les réclames lumineuses seraient les hôtels avec apostrophe et s à la fin : « Marquises’s », « Pigale’s », hôtels louches, pareils aux hôtels de Brest, façades sombres et corridors qui empestent l’éther que respirent les pauvres filles dont le business marche mal. Arbres grêles, édicules, impasses, bouches de métro : ici le trafic de chair humaine garde on ne sait quelle gentillesse et jamais le crime n’allume son fanal rouge dans cette zone où chacun ut satisfaire ses vices et trouver de quoi soulager ses complexes. Puis commence le vrai Montmartre, le Montmartre des escaliers à rampe et des voix qui causent dans les chambres, le Montmartre des arbres  qui dénoncent des jardins cachés, le Montmartre qui grimpe jusqu’à la basilique et redescend en pente douce et en terrains vagues , sous la surveillance du Lapin-Agile et du Vieux Freddy, spectre en houppelande du Montmartre des artistes avant qu’un autre mont : le Mont Parnasse, soit devenu leur quartier général.

Autour de la place des Abbesses, le voyageur épris de mythologie esthétique retrouvera ans le faux marbre, le zinc et les bouteilles d’anis del Oso des cafés, dans les marelles à la craie des enfants, dans les vitrines désuètes des mercières, l’origine des attributs du cubisme et la source de ses découvertes. Picasso, Gris, Braque, Laurens, Max Jacob, Reverdy furent les derniers magiciens de cette colline inspirée. Un jour la ville donnera leur nom aux petites places de guingois, aux longues impasses sans rien au bout que les astres, aux masures de planches qui abritèrent tant de hautaines et singulières inventions.

Et Montmartre, le Montmartre des spectres de l’esprit s’allégera toujours davantage, s’allégera jusqu’à devenir impondérable, jusqu’à n’être plus que le fantôme d’un fantôme, jusqu’à s’envoler, gonflé de vide, comme une montgolfière blanche que les touristes du dernier car regarderont devenir toute petite et illustre entre les étoiles.

Cependant, n’allez pas croire, d’après cet article, que la montagne du Sacré-Cœur est un ossuaire, un entassement de décombres illustres et comme le témoignage d’anciennes joies. La force qui se dégage de ces pentes et que la basilique domine comme Notre-Dame de la Garde domine Marseille, ordonnant par son seul regard le désordre inextricable du port, n’est pas une simple force d’hypnose qui s’exerce de moins en moins. On dirait, au contraire, que ce sol, favorable aux lilas et aux œuvres d’art, dissimule un radium efficace et magique, un feu souterrain dont la chaleur ne cesse et ne cessera jamais d’agir. Montmartre ne reste pas seulement une sorte de mont Arara dressé haut sur le déluge moderne afin de perpétuer une certaine grâce parisienne. La colombe de Nietzsche, et ses pattes légères qui annoncent les révolutions de l’esprit, se posera toujours sur sur branche des jardinets cachés de Montmartre. Qui sait? Peut-être la foule des inventeurs et des flâneurs de poésie se prépare-t-elle à émigrer de nouveau et à réinstaller son bivouac autour de la place des Abbesses et de la place du Tertre. On verrait alors un spectacle analogue à celui des Saintes-Maires-de-la-Mer lorsque les Romanichels du monde entier s’y donnent rendez-vous. Montmartre! La Savoyarde, la grosse cloche de la basilique, n’a pas fini de sonner l’alerte, le tocsin qui annonce la chute des vieux mythes et la naissance du règne inconnu.

Texte paru dans le numéro « Mai 1935 » de la revue « Plaisir de France »

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