Eric Fourez – Conversation avec Baudouin Oosterlynck (Extraits) [2013]

éric fourez
Eric Fourez [Le même, infiniment]

 

(Baudouin Oosterlynck) Voila donc un peintre – c’est ce que tout le monde pense – qui se dit photographe parce que cinéaste ruiné et qui fut d’abord un comédien jouant Prévert et Becket dans les années soixante. Sans compter qu’il était d’abord électronicien pour gagner sa vie!
Puis aussi un des acteurs principaux de la vie culturelle à Tournai!
Moi non plus, je n’ai pas de problème de vivre avec tout ça! Chaque rencontre et chacune de nos expériences aussi diverses soient-elles nourrissent l’oeuvre et surtout la lisibilité de l’oeuvre. Mais la peinture tout de même… quand commences-tu à peindre en plus d’être photographe? J’avais vu dans l’atelier des peintures anciennes qui te rattacheraient bien un peu aux photos réalistes des années soixante?

(Eric Fourez) –  Autodidacte, je faisais des peintures « surréalisantes » au milieu des années soixante.
Des peintures en couleurs. J’ai tout brûle.
Lorsque je découvre les hyperréalistes américains, au début des années septante, je prends, sans doute, conscience des possibilités offertes par la photographie mise au service de la peinture. J’ai été ébloui immédiatement par les œuvres de Don Eddy, Ralph Goings, Chuck Close et d’autres encore.
A partir de là, ça va aller vite, j’adopte la technique des hyperréalistes, j’opte presque immédiatement pour le monochrome, qui me semble pouvoir apporter plus de poésie et moins de distractions. Je peins en bleu, suivant ce que nous appelons en photographie un plan carte postale. Je change d’objectif pour privilégier des détails ensuite.
L’objectif change d’angle, je ne tire plus à l’horizontale; je commence à me pencher vers le sol et à relever des traces de pas sur le sable.
Les traces relevées sont exécutées en bleu et puis en gris durant une courte période et ensuite en blanc.
Amoureux du désert et passionné par les traces, j’arrive à la conclusion que celles-ci dessinées par la nature (l’eau et le vent) sont, plastiquement, plus intéressantes que les traces laissées par l’homme.
Je ne sais pas où cela me conduira, mais je me sens bien dans cette quête et je n’espère qu’une chose : continuer à être surpris.
Je n’ai pas encore songé à arrêter de peindre, ce qui est plutôt bon signe.
Et puis, il y a des constats, des choses que l’on n’imagine pas;
Sais-tu que l’eau qui joue, qui dessine, qui va et qui vient en un même endroit, reproduit les mêmes traces, durant les mêmes périodes de l’année si l’homme ne modifie pas les obstacles (brise-lames par exemple).
Je t’ai bien écouté lors de ton exposé à l’Académie Royale de Belgique et je me suis promis de te faire part de mes observations et constats relevés à la mer.
En ce qui concerne les analogies, c’est troublant. Tu découvres, en des mêmes points, à la même saison, les mêmes silences.
Et que dire du temps?
Passe-t-il? Ou alors, c’est nous qui le traversons…

Oui tu as raison : c’est après coup que l’on se rend compte du pourquoi.
Quand on commence, on fait les choses. On ne se pose pas la question. Puis un beau jour… on sait pourquoi.
Pour moi cela s’est passé à 29 ans avec « Musique pour initiés » en 1975.
j’ai enfin su pourquoi j’étais sur terre!
A l’époque je me disais que j’étais venus sur terre pour faire des musiques pour le soir, pour partager l’intimité d’une oreille et pour donner aux autres quelques clés du retour à soi-même.
Dans une partie de tes interventions précédentes, tu parles de grandes respirations, de grandes bouffées d’air que le regardeur pourrait éprouver devant tes tableaux  comme on l’éprouve devant la mer.
Oui, il y a ce côté calme dans l’oeuvre.
Pourtant, je pense que tu es un inquiet, un hyperactif, même un réactif dans le bon sens du terme. Tu m’as dit aussi que faire des grands tableaux avec ta technique… c’était un combat contre le temps, très physique. Tout le contraire de ce que in fine tu nous laisses voir dans tes œuvres.
Comment cela se fait-il?

– Le calme vient toujours après la tempête.
On ne peut apprécier le chaud que par rapport au froid. Et puis, il y a le coprs. L’organisme trouve, sans doute, le repos plus rapidement après l’épuisement. La sérénité revient après l’inquiétude. La vie c’est peut-être cela.
J’ai sans doute besoin de cette façon de faire pour me sentir vivre!
Ce travail m’impose sans doute (ce qui peut paraître antinomique) une sérénité indispensable de l’esprit associée à la violence du corps.
Sais-tu qu’il m’arrive parfois d’écouter du Hard Rock dans l’atelier durant l’exécution d’une grande toile? Et cela avec beaucoup d’amplitude et de puissance.
Je t’entends me demander : « Comment cela? ». Hé bien! Parce qu’à partir du moment où j’ai donné mon premier coup de brosse sur la toile, je suis condamné si je puis m’exprimer ainsi à exécuter 8,40 mètres carrés sans avoir la possibilité de m’arrêter une journée.
Il est indispensable d’avancer dans la réalisation sans se faire rattraper par la prise de la couleur.
Les premiers jours d’exécution se passent toujours sans trop de difficulté, mais après 5 ou 6  jours passés à talocher à raison de 10 heures par jour, la fatigue commence à se faire sentir. Je suis condamné à utiliser tous les moyens possibles qui sont à ma disposition pour recouvrer de l’énergie. Je passe donc des musiques rythmées qui me donnent de la cadence.
J’ai envie de dire : c’est le silence associé à la tempête, c’est l’ombre et la lumière qui ne pourraient se passer l’une de l’autre, c’est la retenue et le défoulement confondus.

Mais mon cher Eric, quand je suis venu dan ton atelier à Warchin, j’ai fait de même. Je scrutais ce qu’il y avait à glaner, à la recherche de quelques indices complémentaires… Et j’ai été très surpris de voir ta palette. L’empâtement et les multiples touches du pinceau dans cette pâte blanche me conduisaient inévitablement aux toiles anciennes avec des traces de pas sur le sable.

Une palette presque toute blanche bordée de quelques gris comme si c’était la vague… L’épaisseur des couches faisait naître les ombres. Eh oui! Ta palette ressemblait à s’y méprendre au sujet de ton oeuvre. C’était surprenant.

– Tout est tellement simple si l’on demeure authentique. J’ai un vieil ami peintre qui a pris le parti de toujours dire la vérité en toutes circonstances. Sais-tu que quand il dit la vérité, les gens sourient, ne le croient pas et s’imagine qu’il plaisante. Il est de bon augure de toujours flatter l’autre.
Pour la plupart des gens, il faut aligner toute la gamme des couleurs si on présente de la peinture. Il faut faire du bruit pour tranquilliser le monde. Il faut faire de la publicité pour vendre un produit et nous avons de beaux exemples dans le domaine de l’art.
Le matin, j’écoute un poste de radio intéressant notamment pour les actualités. Eh bien! Les animateurs éprouvent le besoin de présenter toutes les informations sous l’angle du sensationnel et on passe allègrement du merveilleux à l’horreur. C’est une façon de faire pour assurer le taux d’audience.
Nous comprendrons dès lors facilement que nos travaux, trop silencieux, apparaissent de bien peu d’intérêt pour une grande partie du monde.
Cependant la révélation vient de l’inconnu. Il faut oser sortir des sentiers battus. l’avenir est à la confrontation des idées et aux rencontres des multiples chercheurs dans tous les domaines. Pourquoi? Il s’agit de provoquer l’émergence de visions nouvelles.
Je pense que dans l’avenir, et je parle ici avec une toute petite expérience, il faudra encourager nos jeunes à mener des études et à participer à des stages d’observations dans des secteurs apparemment sans intérêt commun immédiat. Mener des expériences sans idées de récupération avant de commencer.
C’est avec de telles méthodes que pourront nous apparaître sans doute des choses nouvelles. Je pense à l’Académie royale de Belgique et à la création du Collège des Alumni; C’est l’application exacte de ce que j’avance ici. C’est l’ouverture vers l’inconnu; c’est l’ouverture vers l’autre.

©Eric Fourez – Conversation avec Baudouin Oosterlynck [Editions TANDEM // 2013]
Pour découvrir Eric Fourez : Variations sur une trace qui s’efface
Pour découvrir Baudouin Oosterlynck :L’oreille éteinte, l’œil en silence

 

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