Yves Simon – Jours ordinaires (Extraits) [1988]

John_Turck_l_oeil_du_jardin

©John Turck [L’oeil du jardin]

 

J’ai gardé de mon enfance les cruautés simples et les imaginations désordonnées. J’ai erré à la recherche de sorcières, de déesses, de Christ buvant des demis pression aux comptoirs des gares terminales, et je n’ai trouvé que moi, avec cette cicatrice étrange dans le regard et ces mains qui tremblent quand il faut se quitter.

Nous n’avons pas de certitudes. Nous ne savons que caresser une peau, embrasser une bouche, aller et venir avec nos corps, jouir et, avec des kleenex à la main, dire comme après un match ou un concert : ce soir c’était super ! Nous savons dire bonjour, ça va et toi, dans les rues, à des gens que nous connaissons à peine, et c’est en France que nous habitons, pays où, paraît-il, tous les pouilleux de la terre sont venus se réfugier, ne pouvant aller plus loin à cause de l’Océan.
Nous avons peur de vivre et nous avons peur de mourir et, souvent, nous collons de vieux chewing-gums sous des banquettes ou des fauteuils de cinéma.

Cette nuit-là, David Bowie errait dans le parc d’Hérouville. Silhouette noire, manteau sombre, la lune était pleine. Il nous croisait, souriait, puis repartait. Higelin avait pris mon bras. Tout la nuit nous allions marcher dans les allées du parc, au bord de la piscine, effrayante, le long des courts de tennis, nous allions boire de la bière et inventer des chansons que personne n’entendrait jamais. Cette nuit était si magnifique que nous ne pouvions nous extraire d’elle pour aller dormir. Alors, nous sommes retournés vers ce studio d’enregistrement que je quittais et que Bowie dès le matin allait investir. C’est là qu’il nous aperçut à nouveau, silhouettes découpées, fatiguées, presque enlacées. Il s’est alors approché et à allumé nos cigarettes. Comme s’il fallait nous aider à sortir de nos misères, il nous a regardés, étrangement, et devinant qu’un seul geste pouvait sauver pour un temps deux personnes en danger, il nous a embrassés.
Sans que nous nous en soyons aperçus, le jour s’était levé. Jacques, penché sur mon épaule, s’est mis à pleurer en regardant le ciel, puis il a murmuré : « Quel monde… Quel monde… »

Aujourd’hui, une carte postale est arrivée de Tokyo. Deux cinéaste l’ont écrite depuis « La Jetée », un bar minuscule du quartier Shinjuku, où les maisons sont si étroites que les machines à laver sont posées dans la rue.
« C’est drôle d’entendre ta musique ici. Wim Wenders. »
« Soir tranquille à La Jetée (12 personnes !) Chris Marker. »

Aimer, comme cela, sans rien dire, avec tout le chant des oiseaux dans sa tête, le souvenir des vagues de la mer et le tremblement des pales d’un hélicoptère. Regarder un visage et s’imaginer que c’est une plage où personne n’a jamais pu courir.
Aimer, comme si cela ne voulait rien dire. Seulement le son d’une bouche qui dit « aimer » et puis qui se tait, pendant que des yeux, juste au-dessus, fixent le ciel. S’imaginer être l’œil qui regarde et l’étoile regardée, que la distance justement s’appelle « amour » et qu’à cet instant – au moment de se pencher vers le visage -, la distance s’anéantisse, que la nuit s’éloigne pour toujours, loin des planètes et des galaxies, en dehors de Dieu, de l’univers, plus loin encore que le dernier rêve. Alors, seulement effleurer sur la bouche ce morceau de peau perdue…

La rumeur de la ville me chuchote comme d’habitude « viens te glisser dans la lumières de la nuit, viens à la recherche d’un regard différent ».
La rumeur mystérieuse ce soir m’invite et je n’entends pas ses langueurs courtisanes, j’ai le cœur et le corps en tranquillité, les yeux fixés  vers l’image exacte de mon désir : un visage, une forme qui répand les mots et les parfums d’une ville étrange dont je ne connais encore que quelques rues, une pelouse et un lac.

Et un jour on me demandera qui j’ai aimé et je dirai que cela ressemblait à de l’insaisissable, à du sable qui glisse entre les doigts, à du vent qui gémit entre des persiennes, et je dirai qu’il y avait comme un souvenir d’enfance dont j’avais du mal à me souvenir, que c’était une série de masques faisant croire qu’il y avait quelque choses de mystérieux caché sous la même forme apparente et je dirai que j’ai pleuré, craché, battu, haï, que je me suis recroquevillé un jour sur un plancher, nu, avec seulement une fenêtre fermée et le soleil de l’autre côté.

©Yves Simon – Jours ordinaires [Grasset // 1988]

 

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