Alejandra Pizarnik & André Pieyre de Mandiargues – Correspondance Paris-Buenos Aires 1961/1972 (Extraits) [2018]

on-the-clothesline marcel dzama©Marcel Dzama

 

À André Pieyre de Mandiargues
Buenos Aires 4 avril [1964?]

Cher André, pardonnez-moi mon long silence de petit quai abandonné. Je suis à peine de rétour de Miramar, une plage d’ici, où je suis restée presque deux mois (sans rien faire sauf le vélo et le ramassage d’escargots et d’impossibles étoiles de mer mais au soir, sous la néfaste influence de la lune de Miramar qui est toujours jaune, rose ou rouge mais jamais normalement blanche). Je me changeais en fille-louve et le résultat, ce sont 50 poèmes un peu trop forts pour les enfants (j’avais emportée La marée qui est plus admirable chaque fois qu’on la relit). Ici c’est la bourrasque. Je ne fais que revoir des amis qui ne sont pas, malheureusement, des français, puisque toutes les réunions finissent à l’aube (quand la couleur du temps reste trop de temps sur un mur abandonné), et c’est comme ça que mes mains tremblent de dormir peu et j’ai un étrange nuage dans le lieu par où tout le monde pense. Mais j’écris beaucoup, pour n’est pas me laisser dévorer ou pour me visiter ou pour maudire comme je ne le pourrais jamais faire personnellement. Après Paris, Buenos Aires est si laide qu’on ne peut pas le croire. Une Pampa plein d’édifices en forme de caisses. On ne sait pas où abandonner le régard. La nouveauté « littéraire » de la saison c’est sont les prochaines fiançailles de J.L. Borges, qui malgré ses 64 ans devra lutter beaucoup pour obtenir la permission de sa maman. Un fait curieux: l’ancien fiancé de sa fiancée s’est suicidée il y a quelques années après avoir publié un livre sur Borges.

À Alejandra Pizarnik
[Paris] 10 janvier [1965]

Merci, chère Alejandra, de ta petite lettre de la fin décembre, quand tu allais partir à la plage. J’espère que tu n’as pas tourmenté les pauvres requins. Pour qu’il y ait quelques chose de nouveau, au moins, dans le « nouvel an », j’ai décidé fermement de te tutoyer, et je t’attends avec impatience pour te montrer que ce changement de pronom complément ne se limitera pas à la correspondance. Quand reviens-tu? Si tu restes plus longtemps à Buenos Ayres, ta famille, pour se débarrasser de toi, t’enfermera dans une maison bleue, ou bien elle te fera épouser un dentiste qui te limera les canins en pointes pour accentuer cette petite ressemblance que tu as avec les jeunes vierges des tribus anthropophages de la Nouvelle-Guinée, ou bien, pire encore, tu deviendras une poétesse nationale, et les autorités soigneront ton cerveau en sorte que tu aies bientôt le Prix Nobel… Reviens, si tu veux éviter ses éventualités redoutables. Je commence à avoir beaucoup de livres pour toi, que je ne t’enverrai pas, parce que je respecte la géographie, et parce que les grandes distances sont pour moi déprimantes. Je crois que les livres doivent se donner de la main à la main, seulement quand on est suffisamment proches pour pouvoir aussi bien s’embrasser ou se poignarder, et que, entre écrivains, entre poètes surtout, le premier geste n’est {qu’un équivalent symbolique de l’un (n’importe lequel) des deux autres. Tout de suite après cette pensée assez grave je t’embrasse malgré la distance, avec une affectueuse admiration,       André P.M.}

À André Pieyre de Mandiargues
Buenos Aires 6 septembre 1965

j’aimerais terriblement que tu sois ici pour t’emmener entendre chanter des tangos (que j’aime chaque fois plus). Même si la ville est si hybride et si laide, tu aimeras son caractère onirique – tout est irréel et feroce ici et on touche presque la folie puisque personne ne fait pas le moindre effort pour cacher le désordre et les contradictions. Dans ce sens elle est si impudique que ça donne du vertige. À de ça il n’y a pas de mandarins pour commerce (sauf Borges, à qui sa maman a toujours caché l’ivresse sauvage de ces « bons airs »)
J’ai relue les  » Contes bizarres » d’Armim. C’est d’une beauté que je ne saurai définir puisque ça me touche de trop près. D’ailleurs, tes récits sont de la même famille de ces contes. J’ai aussi relis Holderlin et Novalis et, bien sûr, Dostoievski. Et j’ai lu le roman de Tomasi de Lampedusa, de qui je me méfiais à cause de son succès un peu vulgaire. Mais c’est un roman très beau et pas du tout vulgaire; Bueno, je suis pressée de t’envoyer cette lettre. Je me demande – je te demande –  si je suis arrivée à me faire pardonner mon silence (c’est tellement difficile de l’expliquer). Je t’embrasse deux fois

Alejandra

À Alejandra Pizarnik
[Paris] 17 avril 1966

J’allais t’écrire, chère petite Alejandra, quand j’ai reçu ta lettre écrite d’une si fine et si jolie et si aigue écriture qu’elle m’a fait penser à celle de Sade en prison. C’est un nommé Monegal (de Montevideo, je crois) qui m’avait appris ta grande perte et ton grand chagrin, et j’allais t’écrire pour te dire que je pensais à toi avec beaucoup d’émotion et de tendresse. Maintenant que ta lettre est arrivée, et que je l’ai lue plusieurs fois (aujourd’hui encore, car d’elle-même elle est sortie de mon désordre de papiers pour me rappeler ta tristesse) je pense vivement et plus tendrement toujours à toi, et je voudrais beaucoup te revoir. Tu as fait une chose effrayante en noyant tes manuscrits sans en avoir pris la copie (comme tout poète soucieux de gents aurait fait)! Mais peut-être vas-tu me dire que tu les avais copiés auparavant tout de même. Souvent je relis tes poèmes, je les fais lire à d’autres et les aime. Ce sont de jolies animaux  un peu cruels, un neurasthéniques et doux; ce sont de très jolis animaux qu’il faut nourrir et choyer et non pas noyer dans la mer horriblement grande; ce sont de précieuses petites bêtes à fourrure, des sortes de chinchillas peut-être, à qui il faut donner son sang de luxe et des caresses; j’ai tes poèmes, je voudrais que tu en fasses beaucoup et qu’ils répandent partout l’amour et la terreur.

À André Pieyre d Mandiargues 
[Buenos Aires] décembre 19689

André, j’ai besoin de savoir si une femme (trop riche, etc.) est capable d’émettre des courants d’énergie qui me sont hostiles. Je ne sais rien de tout ça (il aurait fallu coucher avec Flamand mais je ne suporte pas la lune tout seule ou les gens au visage de lune de loups). Réponds-moi vite, je t’en prie, cher André.
Dans la prochaine lettre je t’expliquerai tout et surtout la cause de ma question pressante.
Pense à moi (je ne veux pas être Nadja!) avec ces pensées que charment les sorcières.
Je vous aime et je de l’énergie pour vous embrasser de nouveau à toi, à Bona,

Sacha

À Alejandra Pizarnik
Paris 4 novembre 1971

Très chère Alejandra, je te demande pardon de te remercier si tardivement de tes émouvantes lettres et de La Marea, superbement mise en robe castillane par ton alerte plume. Ne t’inquiète pas, surtout, des blancs dans le texte. Ils sont au moins aussi importants dans l’édition de luxe illustrée d’eaux-fortes de Dorothea Tanning, la femme de Max Ernst. Il est dommage, seulement, que l’éditeur n’ait rien signé avec Gallimard, car ainsi il n’a pas le copyright en langue espagnole. Ce qui serait merveilleux, je te l’ai déjà dit, serait que tu traduises tout Mascarets (et peut-être Porte dévergondée aussi), pour faire un beau volume chez un éditeur plus respectueux des conventions établies…
La raison véritable de mon silence était que j’étais très tourmenté par l’état nerveux de Bona qui a dû partir avant-hier pour se soigner dans une clinique de la banlieue.  J’espère qu’elle pourra rentrer dans uen dizaine de jours. Depuis le début de l’automne, j’étais inquiet pour elle, et je n’ai pas la tête libre pour penser à autre chose en ce moment.
Je t’embrasse très affectueusement,

André

© Texte : Alejandra Pizarnik & André Pieyre de Mandiargues – Correspondance Paris-Buenos Aires 1961/1972 [Ypsilon. Editeur // 2018]

 

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