André Stas – Mal nommer les choses… [2019]

Texte écrit pour le colloque « L’art brut existe-t-il? », qui s’est déroulé en mars 2019, à la Maison John et Eugénie Bost et publié dans l’ouvrage collectif « L’art brut existe-t-il? » aux éditions Lienart.

Editions Lienart

Mal nommer les choses…

Dans les Fragments inédits de NIETZSCHE, on découvre cet avis : Ce qu’il y a d’original dans l’homme, c’est qu’il voit une chose que tous ne voient point. Affinant sa réflexion, il y revient dans Le Gai Savoir : Qu’est-ce que l’originalité ? C’est voir quelque chose qui n’a pas encore de nom, qui ne peut encore être nommé, bien que cela soit sous les yeux de tous. Tels sont les hommes habituellement qu’il leur faut d’abord un nom pour qu’une chose leur soit visible. Les originaux ont été le plus souvent ceux qui ont donné des noms aux choses. Comment ne pas penser à ÉLUARD qui par ces mots entama sa préface pour Anciennetés de Saint-Pol-Roux : Par l’honneur qu’il fait aux choses en les nommant, …  ou encore à cette inscription de l’immense Louis SCUTENAIRE : Il faut créer ce qui existe. ?

Aux alentours de l’an 800 de notre ère, un moine zen, nommé NANSEN FUGAN par les Nippons mais NANQUAN PUYUAN pour les Célestes, décréta qu’à l’âge du Vide, il n’y avait pas de noms, ni de mots. Aussitôt qu’un Bouddha a fait son apparition dans le monde, noms et mots ont commencé d’exister, et nous nous sommes attachés à la forme des choses. Dans La Tentation d’exister justement, CIORAN répond à sa manière : Il n’en reste pas moins que notre premier ancêtre ne nous a laissé, pour tout héritage, que l’horreur du paradis. En donnant un nom aux choses, il préparait sa déchéance et la nôtre. Que si nous voulons y remédier, il nous faudrait commencer par débaptiser l’univers, par ôter l’étiquette qui, apposée sur chaque apparence, la relève et lui prête un simulacre de sens. René MAGRITTE ne pensait pas autrement : Un objet ne tient pas tellement à son nom qu’on ne puisse lui en trouver un autre qui lui convienne mieux. SHAKESPEARE, dans Roméo et Juliette, y avait déjà songé : Qu’il a-t-il donc en un nom ? Ce que nous nommons rose, sous un autre nom, sentirait aussi bon.

Pour les Indiens Crees, nous apprend Samuel MAKIDEMEWABE, les êtres vivants sont des récits, et les récits sont des êtres vivants ; pour ce peuple, dire le nom, c’est commencer une histoire. Léopold SÉDAR SENGHOR opinerait, lui qui affirma : Il suffit de nommer la chose pour que le sens apparaisse sous le signe. Dans un essai de 1944, intitulé Sur une philosophie de l’expression, CAMUS nous mit en garde : Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

À force de se pencher sur cette problématique du nommé, on finirait par avoir la nette impression qu’elle est omniprésente. Ainsi, dans Une petite douceur meurtrière, un très plaisant polar de Nadine MONFILS, on peut lire : Elle lui parla de son travail, de la vie de tous les jours. Elle n’avait pas envie de lui raconter l’histoire des photos et pour le bébé, il serait encore temps quand ça se verrait. Nora avait le sentiment qu’en nommant les choses, on leur donnait une importance, une vie. Et elle préférait pour le moment que ces sujets restent des fantômes. Didier DAENINCKX, dans Le Bourreau et son double, y va carrément : Mettre un nom sur les choses, pour ne plus revenir en arrière. Même au cinéma, l’intrépide Capitaine Jack Sparrow, dans Jusqu’au bout du Monde, un épisode de Pirates des Caraïbes, apporte sa grappe au pressoir : On dit toujours que les pirates sont plutôt futés mais on manque d’imagination quand il s’agit de nommer les choses.

Nomen omen donc. Jean DUBUFFET, qui pensait que la fonction de l’artiste consiste, autant qu’à créer des images, à les nommer, inventa donc l’art brut, très précisément le 28 août 1945, en le baptisant dans une lettre adressée au peintre suisse René Auberjonois. Il le « nomma », renâclant dans un premier temps à songer à le définir : Formuler ce qu’il est cet art brut, sûr que ce n’est pas mon affaire. Définir une chose — or déjà l’isoler — c’est l’abîmer beaucoup. C’est la tuer presque. Il y a dans les choses une continuité. Définit-on en quoi que ce soit jamais ? Plus on essaye plus on embrume, et plus on embrouille, et arrivent alors les nieurs, et beau jeu a-t-on c’est vrai ! de nier, de nier, de nier.  Il essaya pourtant en 1949, dans L’art brut préféré aux arts culturels : Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.

Certes, il le connaissait fort bien et le collectionnait passionnément depuis de nombreuses années cet art qui comprend à la fois celui des fous et celui de marginaux de toutes sortes : prisonniers, reclus, mystiques, anarchistes ou révoltés. Il n’ignorait rien de Réja, de Prinzhorn, du docteur Meunier ni du docteur Marie, des asiles de Berne, Genève ni de la prison de Bâle. Il en vint, presque naturellement, à ce jugement sans appel : Le vrai art il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art, il déteste d’être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. Sitôt qu’on le décèle, que quelqu’un le montre du doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant lauré qui porte sur son dos une grande pancarte où c’est marqué Art, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez.

Après avoir tenté de résoudre la question de l’existence de l’art brut, penchons-nous un moment sur la personnalité de ses représentants. Bien que rien ne semble devoir les rassembler au vu de leur foncière originalité, tous ces créateurs et créatrices s’avèrent avant tout fondamentalement autonomes et ne manifestent ni le désir de plaire ni non plus celui de choquer, certains ne soupçonnant même pas que leurs productions puissent être considérées comme de l’art. Seul semble compter le commun acharnement dont ils font preuve pour suivre la direction qui est la leur. Dans ses Carnets intimes, Ludwig Von BEETHOVEN semble assez bien résumer leur obstination : Sois laborieux, accomplis ton devoir, sans te soucier des conséquences, du résultat bon ou mauvais, cette indifférence ramènera ton attention vers les considérations spirituelles ; cherche un refuge dans la sagesse seule, car s’attacher aux résultats est cause de malheur et de misère. On songe à cet aphorisme de René CHAR : Ne t’attarde pas à l’ornière du résultat. Pour n’en faire qu’à leur tête, il leur est nécessaire de s’accrocher, de persévérer, de cent fois sur le métier remettre leur ouvrage. L’isolement ne les tracasse guère, à croire qu’ils ont eu connaissance du message légué par Bouddha à ses disciples au moment de mourir, du moins tel que le rêva MICHAUX dans Un Barbare en Asie : À l’avenir, soyez votre propre lumière, votre propre refuge. Ne cherchez pas d’autre refuge. N’allez en quête de refuge qu’auprès de vous-même. (…) Ne vous occupez pas des façons de penser des autres. Tenez-vous bien dans votre île à vous. Collés à la contemplation. Leur « labeur ingénu », ainsi qu’avait baptisées Georges COURTELINE les peintures naïves de son « musée », les requiert et seul semble compter au mépris de toutes les contingences. Dans un petit texte intitulé Peinture rustique moderne, Gaston CHAISSAC exprime parfaitement cet état de choses : Nous autres les ruraux (…) nous n’avons plus les préjugés d’hier, nous avons évolué et nous pouvons sans crainte faire des créations à notre idée, insouciants de ce qu’en penseront les bourgeois et d’autres. Dans nos campagnes désertes, rien n’interrompt la méditation si nécessaire avant toute création artistique, et nous ne recevons que de bien faibles échos de ce qu’on peint dans les cités prestigieuses. Quant à la vie moins intellectuelle et plus simple qui est la nôtre, elle favorise l’éclosion de nos créations. N’ayant nul besoin du dessin et de la palette des autres, oubliant l’univers et travaillant sans autre souci que de progresser d’une façon continue jusqu’à notre mort, des nouveautés nous appartiennent, il n’y a qu’à ramasser.

Regardons-les donc les créations de Chaissac, ses « nouveautés ». Aucun support ne le rebute, une souche ou un caillou ripolinés deviennent d’ahurissants personnages, une bassine cabossée un masque, des morceaux de bois de fabuleux totems. Si l’envie lui en prend, il magnifie la porte d’un placard ou une cloison pourrie. Il peint sur des journaux jaunis, sur des lambeaux de papiers peints ; il dessine ou colle sur tout ce qui traîne à sa portée, un fond de lessiveuse, des ardoises, un panneton, une bouteille. Même les coquilles d’huîtres n’échappent pas à sa boulimie d’enlumineur libre. De sa tournée, le facteur CHEVAL ramena un jour une pierre molasse, travaillée par les eaux et endurcie par la force des temps, présentant une sculpture aussi bizarre qu’il est impossible à l’homme de l’imiter, représentant toutes espèces de caricature, ainsi qu’il la décrivit plus tard. Ce matériau que le hasard mit sous ses pas tant l’interpela qu’il prit une décision irrévocable autant que saugrenue : Puisque la nature veut faire la sculpture, moi, je ferai la maçonnerie et l’architecture. On connaît la suite, soit neuf lustres d’un labeur acharné. Raymond ISIDORE, fossoyeur à Chartres, ramassa pour sa part quelques débris de faïence qu’il ne se résolut pas à jeter et naquit Picassette. Pascal-Désiré MAISONNEUVE opta pour la récupération de coquillages, Antonin JURITZSKY (dit JUVA) pour les silex, Joseph BARBIERO pour les pierres de Volvic aux courbes étranges, l’abbé FOURÉ pour les rochers de la falaise de Rothéneuf. Le génial Léonard de VINCI voyait bien des scènes de batailles sur les vieilles murailles. Toute épave à portée de nos mains doit être considérée comme un précipité de notre désir, ainsi que l’énonça André BRETON.

Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant, écrivit un gamin allumé à son prof, ajoutant que c’est la bonne méthode pour le poète d’arriver à l’inconnu et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! Alors qu’il travaillait au fond de la mine, Augustin LESAGE entendit une voix lui disant : Un jour, tu seras peintre. En 1939, Joseph CRÉPIN déclare entendre des voix lui disant : « Quand tu auras peint 300 tableaux, ce jour-là la guerre finira. Après la guerre, tu feras 45 tableaux merveilleux et le monde sera pacifié. » Crépin achève sa 300e toile en mai 1945 et commence la série des tableaux merveilleux (hélas inachevée) deux ans plus tard. Le comte de TROMELIN se voua entièrement aux esprits après avoir signé un pacte avec eux. Hélène SMITH, Madge GIL ou les broderies de Jeanne TRIPIER prouvent que les femmes ne furent pas en reste. Médiums, spirites, animistes, nombre d’artistes bruts nous donnent l’impression d’être autant de chamans égarés dans nos sociétés où la spiritualité fait cruellement défaut.

Les plus philosophes apprécient la clairvoyance de Corneille : Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. La Fontaine y ajouta (livre VI, fable 21) : Sur les ailes du temps la tristesse s’envole. Le temps ramène les plaisirs. Celui de l’art brut, comme vertigineusement dilaté, ne semble pas être le nôtre. À nos Je n’ai pas le temps, il répond imparablement Prends-le, tu l’auras. Peu importent les heures (d’hiver ou d’été), les jours et/ou les nuits, les mois (en r ou non), les années (bissextiles y compris), les lustres voire les décennies, ce qui compte c’est parvenir à l’objectif qu’on s’est fixé, de pouvoir considérer que le but est atteint, que le geste ultime est posé, que l’on peut rendre l’âme fier de ce à quoi on a passé son existence. Mettre les points sur tous les i de l’infini, comme le suggérait Jules RENARD, ne se fait pas en dilettante. Il n’y a pas de chef-d’œuvre paresseux, aurait commenté DALI. La nature a horreur du vide, le créateur brut aussi, du moins la plupart, pour ne pas dire la majorité d’entre eux. Les regardeurs, béant, quand ils ne sont pas quasiment oppressés, commentent : – Quelle patience !Quel travail ! Pour ma part, j’ai une sainte horreur des gens qui parlent de leur « travail », de leurs « pièces ». Un artiste n’est pas à la pièce et son « plaisir », pour laborieux qu’il soit, doit en demeurer un. Les brodeuses ou les tricoteuses vous le confirmeraient. Libre à vous, chers obtus, d’employer les mots « compulsif », « obsessionnel », « monomaniaque » si vous n’en trouvez lamentablement pas d’autres ; comme on dit populairement chez nous : Quand on a une idée en tête, on ne l’a pas dans le trou du cul.

Qu’est-ce l’art brut ? C’est un bras d’honneur congru, c’est une volée de noms d’oiseaux dans le ciel gris, c’est les autres en leur Paradis, c’est le commun des humbles immortels, c’est un roi mangeant des rutabagas, c’est un gros gnon, une tarte dans la gueule bavassante des esthètes égrotants, c’est une mygale dans le plafond, c’est le jardinier satiné, passereau australien, décorant de bleu son nid nuptial, c’est la petite culotte bariolée de Mona Lisa, c’est le côté abscons de la farce, ce sont tous les animaux qui n’étaient pas dans l’arche, c’est une smala d’émigrés déterminés qui s’est évadée d’un centre fermé, c’est la Cucaracha : L’Art culturel ment, l’Art culturel ment, l’Art culturel est navrant, c’est Jésus multipliant  les sucres d’orge, … — Garçon, il y a une mouche cantharide dans toute cette soupe ! Je vous en sais gré.

Un beau jour, notre ami Robert FILLIOU envoya au Cirque Divers, haut lieu liégeois de la contre culture un Project for skywriting, suggérant de faire survoler la ville par un petit avion traînant une banderole sur laquelle on pourrait lire L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. Les « Grands jardiniers du Mensonge et du Paradoxe universels » ont évidemment applaudi. Le même merveilleux avait décrété que le 17 janvier 1963 se fêtait le millionième anniversaire de l’art, date à laquelle il souhaitait chaque année vacances scolaires internationales, congés payés pour les ouvriers du monde entier et festivités spontanées et réjouissances de par le globe. Ce jour, accessoirement celui de son propre anniversaire, en valait bien un autre, du moins en saine ’Pataphysique, contrairement au 28 août, date avérée de l’anniversaire de l’art brut qui aujourd’hui (comptez comme vous voulez) est désormais dans sa soixante-quatorzième année. Au vu du nombre de passionnés ici présents, ne songerions-nous pas de conserve à proposer, dès à présent, de célébrer l’événement de toutes les façons qui sembleraient bienvenues ? On peut rêver, ce n’est pas (pas encore) interdit. Que Faustroll nous ait en sa sainte garde.

André Stas
Régent des Travaux Pratiques d’aliénation mentale au Collège de ’Pataphysique.

©Texte : André Stas – Mal nommer les choses. [Publié dans l’ouvrage collectif « L’art brut existe-t-il aux Editions Lienart // 2019]
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