Urmuz – In Abstracto (Extraits) [2017]

Miro carnaval d'arlequin

Après l’orage


Peu à peu calmé, puis ému aux larmes et saisi de frissons de repentir, il renonça pour toujours à tout plan de vengeance, et après avoir embrassé la poule sur le front et l’avoir mise de côté en lieu sûr, il s’attela à balayer toutes les cellules et à en frotter le plancher avec des gravats.

Ensuite, il compta son argent et monta dans un arbre pour attendre l’arrivée du matin.  » Quelle splendeur! Quelle grandeur! » s’exclama-t-il en extase devant la nature, toussant parfois explicitement et sautant de branche en branche, tout en prenant régulièrement soin , en cachette, de lancer dans l’atmosphère des mouches sous la queue desquelles il introduisait de longs rubans de papier vélin…

Son bonheur toutefois ne fut pas de longue durée… Trois voyageurs, qui se présentèrent d’abord comme des amis et qui en dernier lieu prétendirent avoir été envoyés là par le Fisc, se mirent à lui faire toutes sortes de misères, en commençant par lui contester le droit même de se tenir perché dans un arbre…

Soucieux de se montrer bien élevés et de ne pas user directement des rigueurs que la loi mettait à leur disposition, ils essayèrent par toutes sortes de moyens détournés de le forcer à quitter son arbre…, d’abord en lui promettant des lavages d’estomac réguliers, finalement en lui offrant des sacs de loyers, d’aphorismes et de sciures de bois.

Ismaïl et Turnavitu

Ismaïl est composé d’yeux de favoris et d’une robe, et se trouve aujourd’hui avec une très grande difficulté.

Dans le temps, il poussait même au Jardin botanique, et grâce au progrès de la science moderne, on a réussi plus tard à en fabriquer un par voie chimique, synthétiquement.

Ismaïl ne va jamais seul. On peut toutefois le trouver sur les cinq heures et demi du matin en train d’errer en zigzag dans la rue Arionoaia, accompagné d’un blaireau auquel il s’avère étroitement attaché par une grosse corde de bateau et dont il mange la chair crue et vive, la nuit, après lui avoir au préalable arraché les oreilles et versé dessus un peu de citron… Ismaïl cultive d’autres blaireaux dans une pépinière située au fond d’une fosse de la Dobroudja, où il subvient à leurs besoins jusqu’à qu’ils aient atteint l’âge de seize ans et acquis des formes assez pleines; alors, à l’abri de toute responsabilité pénale, il les déshonore l’un après l’autre et sans le moindre remords.

Stamate et l’entonnoir


Un jour que Stamate vaquait à ses recherches philosophiques habituelles, il crut un court instant avoir mis la main sur l’autre moitié de la « chose en soi », quand il fut distrait par une voix de femme, une voix de sirène qui allait droit au cœur et qui s’entendait au loin, comme un écho diffus.

Courant en urgence au tube communicationnel, Stamate, à sa grande pétrification, vit dans l’air chaud et parfumé du soir une sirène à la gestuelle et à la voix séduisantes étendre son corps lascif sur le sable brûlant de la mer… Luttant violemment contre lui-même pour ne pas céder à la tentation, il loua au plus vite un navire, et partant vers le large se boucha les oreilles avec de la cire, à l’instar de tous les matelots…

Mais la sirène accrut ses provocations… Elle le pourchassa de ses chants et de ses gestes pervers sur l’étendue des eaux, jusqu’à ce qu’une douzaine de Dryades, d Néréides et de Tritons eussent pris le temps de s’assembler depuis les flots et les profondeurs et d’apporter au sein d’un superbe coquillage de nacre la décence et l’innocence d’un entonnoir rouillé.

La Fuschsiade


Fuchs se faufila modestement dans son piano. Tous les efforts réalisés pour qu’il réapparût furent vains. L’artiste consentit seulement à ce qu’on lui tirât les mains au dehors, et il exécuta une magistrale douzaine de concertos, de fantaisies, d’études et de sonates, après quoi, trois heures durant, il fit des gammes et toutes sorte d’exercices de legato, de staccato et de Schule der Geläufigkeit

La déesse Vénus elle-même, Aphrodite, celle qui naquit de l’écume blanche de la mer, en fut charmée – surtout, peut-être, par les études de legato et leurs sonorités éthérées, qui la troublèrent jusque dans la divine tranquillité de son Olympe, elle qui depuis Adonis et Vulcain n’avait plus connu personne – et elle pécha par la pensée, vaincue par la passion, incapable de résister à la tentation, après avoir écouté Fuchs, elle décida de l’avoir pour une nuit chez elle…

À cette fin, elle dépêcha tout d’abord Cupidon, qui décocha en plein cœur de Fuchs une flèche portant sur sa pointe un billet: une invitation au mont Olympe.

©Texte : Urmuz – In abstracto [Editions Marguerite Waknine – Les cahiers de curiosités // 2017]
http://margueritewaknine.free.fr/
Urmuz : http://www.fricfracclub.com/ffc/urmuz-pages-bizarres
Peinture : Miro [Carnaval d’Arlequin]

 

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