Paul Nizan – Le cheval de Troie (Extraits) [1935]

revue VU numéro 152 (1931)

Villefranche avait des toits de tuile, des clochers, des cheminées de brique qui respiraient encore dans le ciel pur ; elle était serrée et granuleuse comme un de ces massifs de corail qu’on aperçoit au fond d’une mer ; elle avait grandi comme une colonie de zoophytes, chacun de ses habitants, de ses propriétaires laissait après sa mort sa coquille, l’alvéole minéral blanc et rose qu’il avait mis sa vie à sécréter.

Presque toutes les villes sont des fabrications de l’histoire. Leurs habitants sont installés sur une montagne d’histoire et ils font des gestes dont elle leur a légué presque tous les modèles. Mais les cités ouvrières sont des planètes tombées du ciel avec une nouvelle discipline et des mœurs que n’ont pas les villes de la terre. Les hommes y arrivent comme dans des villages de nomades en Asie. On pourrait les déplacer, les faire glisser du sud au nord, ce seraient les mêmes avenues, les mêmes casernes, sans passé, sans avenir. Les hommes y sont perdus dans un réseau de querelles, d’espionnages. Ils étouffent sous l’oppression. Les employés de la mairie, les espions des usines viennent y faire des enquêtes. Il faut des ruses pur y entrer, des ruses pour s’y maintenir. Il y a des règlements affichés comme dans les grands quartiers réservés qu’on bâtit dans les pays coloniaux ; les règlements pendent aux murs des bâtiments que désignent des lettres noires peintes sur les perrons éventés. Il n’y a rien de plus effrayant qu’un enterrement dans les cités.

Il ne chantonnait plus, il fronçait les sourcils. Il aurait voulu parler de ce qui l’empêchait de chanter, confier ses secrets, demander des conseils. Mais il restait plongé dans un nouveau monde dont il n’osait rien dire : les femmes, les médecins qui font les avortements appartiennent à un règne clandestin de l’érotisme. Il existe : pas un homme, pas une femme qui ne connaisse son existence. On n’est pas en relation avec lui, on n’y vit pas, mais il a des canaux mystérieux qui le font communiquer avec le monde du grand jour. On se confie ses légendes. Il touche à la ruse, à la foi, à la superstition, à la magie, à la sexualité, à toutes les puissances secrètes.

Il y a des actions qui n’engagent rien que des changements d’habitudes, de langage. Elles ne sont pas sérieuses. Les actions qui comptent sont celles qui comportent entre la fin qu’elles visent et la volonté qui les engage l’unique enjeu de la mort. On ne change rien qu’au risque de la mort. On ne transforme rien qu’en pensant à la mort. Entre la vie que des communistes veulent et ce qu’ils sont se dresse une barrière couronnée de violences et de l’éclair des coups de feu. C’est une barrière sans légendes : elle ressemble moins à l’épée de feu des archanges qu’aux réseaux de fils à haute tension qui entourent en Allemagne les camps de concentration et n Amérique les usines en grève.

Lhomme lui répondait :
– Marx a dit que les révolutions sont les locomotives de l’histoire. C’est juste, mais il ne faut pas s’impatienter : il y a des jours où les roues patinent et les trains sont lourds à entraîner, plus lourds les uns que les autres. L’histoire est lourde comme un six cents tonnes…

-Je repense à ce que nous disions… Il faut toujours en arriver à poser la question du régime. La chose à laquelle vous pensez tous sans oser la nommer est le fascisme. Le fascisme est une carte. La guerre aussi. Il y a des cartes dangereuses : en particulier la dernière carte est une carte dangereuse pour l’unique raison qu’elle est la dernière. Elle n’est bonne qu’aussi longtemps qu’elle n’est pas jouée. Il faudrait jouer toujours les parties difficiles sans abattre la dernière carte. Le fascisme est une politique extrêmement séduisante : il se peut qu’il nous soit impossible de nous en passer, mai sje le regretterai. Ce qu’il y a de dangereux en lui, ce ne sont pas les violences qu’il exerce, ce sont les promesses qu’il fait. Si vous voulez entraîner les gens dans un mouvement finalement destiné à les écraser, il est bien clair que vous devez camoufler votre mouvement. C’est la démagogie nécessaire. Mais ses promesses, vous ne les tiendrez jamais… Les choses que les n’ont pas, ils s’en passent assez bien, ils sont une patience extraordinaire, mais ils n’acceptent pas longtemps d’être privés des choses qu’on leur a solennellement annoncé qu’ils auraient… Tout le reste n’est qu’une sauce : les gens sont moins stupides qu’on pourrait le souhaiter et c’est un mauvais moment que celui où ils finissent par voir sous les plus belles sauces que le poisson est pourri. J’aimerais mieux éviter que le poisson est pourri. J’aimerais mieux éviter la dernière carte. Il ne restera plus que la guerre pour faire oublier les promesses mal tenues et c’est un genre de vertige qui pourrait se retourner contre nous…

Le capitalisme n’est pas une civilisation : une civilisation, c’est ce qui noie ou détruit la solitude humaine. Une puissance qui empêche de penser la solitude. Une civilisation forte, c’est l’oubli du néant auquel nous sommes promis. En Grèce, on ne suicidait pas parce qu’on avait découvert qu’on était complètement seul, on se suicidait pour faire une preuve. Au Japon aussi. Aujourd’hui, il n’y a rien que le néant de l’homme seul. Cela va durer un certain temps. Il y aura plus de suicides et de stupéfiants qu’il n’y en a jamais eu. Une nouvelle civilisation arrivera où on se sentira les coudes. Les hommes croiront faire ensemble des choses réellement importantes, aussi importantes que s’il ne devait pas y avoir de fin du monde…

Le communisme, c’est une espèce de grand capitalisme avec des légendes mieux liées.

…sa fille jouait du piano, les notes tombaient goutte à goutte et il y avait sur la poussière charnue du trottoir une petite flaque de musique.

La mort n’arrive pas comme un être visible qui fait hurler les chiens. La mort est une présence. Elle était peut-être simplement sortie du corps de Catherine, comme une puissance qui habite chaque homme, prête à émaner de lui pour se retourner contre celui qui l’a nourrie avant même qu’il fût né. Ce n’était pas une femme voilée, un squelette sous des linges souillés de terreau et de pontes de vers, elle n’avait pas de corps, d’ossements, d’attributs, de faux, de sablier, de robe noire, elle était une force diffuse, qui avait l’ubiquité de la lumière, de l’air : elle emplissait cette chambre comme un gaz, un fluide d’une densité terrible qui écrasait la poitrine de Catherine et tout son corps et il n’y avait pas un muscle qui fût dispensé de cet écrasement. Il était impossible de fuir puisqu’elle était partout, transparente, irrespirable, ce n’était pas un combat où on est poursuivi, où on peut fuir, se cacher, agir, c’était une prison dont le volume diminuait.

…l’assaut est une compagnie, la fuite est une solitude.

Philippe embrassa sa femme, c’était un geste qui ne lui arrivait plus souvent, avec l’habitude, et à cause de toute la mauvaise humeur, de tout le ressentiment de la vie. Ils se mirent à table, mais ils écartaient leurs assiettes et ils parlaient. Ils se regardaient avec amitié parce qu’ils avaient passé la journée dans un monde où il est permis de se regarder sans honte.

Mais quelqu’un était mort parmi eux. Tué. L’adversaire reprenait toute sa taille, la colère reprenait sa sève, la haine sa vertu. Le mot mort, le mot tué étaient des mots qui exigeaient soudain un sens charnel, un sens sanglant, un accent familier. Ils lui donnaient d’abord le sens de a fureur.

©Texte : Paul Nizan – Le cheval de Troie [Gallimard // Collection L’imaginaire // 2005]
image tirée du numéro 152 (1931) de la revue VU

 

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