Gilbert Senecaut – La femme au miroir [1954]

francis picabia

Il aura fallu le ptérodactyle agonisant sous les flèches aux premières lueurs du monde, le bain d’Archimède, le massacre de la Saint-Barthélémy, la peste de Londres, la Brinvilliers avec ses tasses de venin, le grabat de Verlaine, et aussi, sans doute, cette mouche, invisible si l’on n’y prend garde, qui se pose à l’instant sur un pli de ta jupe après avoir rôdé dans les ordures, – pour que ta pure, radieuse, inquiétante beauté aujourd’hui traverse et change en jardin le désert de mon regard. Que de sang te couvre, somptueuse innocence, que de boue, de blasphèmes, d’épouvante; et de quelles plaies hideuses, ô splendeur, de quels chancres ton règne est distillé!

*

Parfois trempe le doigt dans l’encrier et trace, tout doucement, négligemment, de larges traits noirs sur ton corps nu; sème quelques taches brillantes sur ta chair pure, ta chair si bien lavée, si tendre, si nette, et passagère.

*

Regarde :  ce corps blanc, dressé dans la lumière si pâle qu’à peine on le devine, et tout en bas, qui le meurtrit, s’y meurtrit, aspirant de longues gorgées de feu : une tête renversée.

*

Et ce lit encore, ou ce tapis, ou bien cette armoire, où ne tremble la robe vide où tremblaient tes jeunes seins.

*

Et ta bague d’or, sous le robinet ouvert, maintiens-la un instant autour de ce doigt qui coule interminablement en une colonne brillante et musicale, et dont des éclats parfois se déprennent et te frappent au visage en s’évanouissant.
Compare ce cercle vide, qui résiste, à cet autre, plein, que tu écrases sans difficulté.
Et si tu le peux encore, réfléchis.

*

Prends ta plus belle robe, la plus précieuse, la plus douce, et dont l’étoffe contre ta joue, si tu les fais se toucher, est une caresse divine. Regarde-la bien, une dernière fois. Alors, la nuit venue, emporte-la vers le canal et laisse-la choir, comme à regret, dans l’eau noire et polluée. Elle aurait pu te survivre. Tu aurais pu ne pas être née. Tu vis.

*

La bouche, la nuque, la main. Les temps, le genou et le regard. Le sang et les épaules. Les ongles. Le front, le cil, le ventre. L’aisselle et la cheville. Les dents, le coude. La peau.
La chevelure. La chevelure. La chevelure.

*

Dans la rue familière, la nuit, à l’abri des regards qui ne sont jamais indiscrets, ouvre ton corsage et frotte à peine tes seins contre la pierre du mur. Il n’importe de les meurtrir. Pénètre-toi de ce mur glacé, rude, rigide, qui résiste. Dans un an, demain peut-être, quand tu repasseras, il y aura un grand vide entre deux maisons. Superbe, tu traverseras la rue pour mieux embrasser ta victoire.

*

La jupe arrachée ou ôtée avec soin, voici la jambe complète avouant ses racines, à vif, tortueuses, et qui allaitent cette ombre si noire qu’elle éblouit : toute la douceur du monde.

Texte paru dans le numéro 3 de « Les Lèvres Nues » (1954)
Image : Francis Picabia

 

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