La catastrophe d’Anvers, 6 septembre 1889

Une catastrophe sans pareille, et dont les conséquences peuvent être incalculables, a eu lieu vendredi à Anvers, la métropole commerciale de la Belgique.

Dans le courant de l’après-midi, vers 3 heures, une détonation formidable retentissait tout à coup, jetant la panique dans la vielle et ses environs.

Le bruit fut si terriblement violent qu’on l’entendit jusqu’à Saint-Nicolas et jusqu’à Lierré, à plus de 25 kilomètres à la ronde.

On crut d’abord à un tremblement de terre, mais bientôt une immense colonne de fumée s’élevait du port vers le nord.

La cartoucherie Corvillain venait de sauter, communiquant le feu à une pétrolerie adjacente, sous les hangars de laquelle sont entassés plus de quarante mille bonbonnes de pétrole.

La cartoucherie Corvillain est un dépôt de poudres destinées à l’exploration ; elle renfermait une cinquantaine de millions de vieilles cartouches dont la moitié était déjà décomposées.

Au moment de l’explosion, une centaine d’ouvriers et d’ouvrières étaient occupés à ce démontage.

Tous ces malheureux ont trouvé la mort sur le champ ; les murs de l’usine se sont écroulé sur eux, les ensevelissant sous leurs décombres fumants ; il est matériellement impossible de songer à les en retirer.

Une panique effroyable s’est aussitôt produite dans toute la ville. Par suite de la commotion, des milliers de carreaux ainsi que les magnifique vitraux de l’église cathédrale de Saint-Jean ont volé en éclats ; les maisons de la place Verte et de la place Meir ont été ébranlées ; la toiture de la Bourse est lézardée.

Affolés, les habitants se sont enfuis dans les champs ; des familles entières se sont cachées dans leurs caves.

À trente kilomètres de la ville, on aperçoit les lueurs sinistres de l’immense incendie ; les flammes s’élèvent à une hauteur de 300 mètres, la superficie qu’elles recouvrent est d’un hectare environ.

Le feu n’a pas tardé à se communiquer au dépôt municipal de pétrole appartenant à la ville, et a même gagné les vaisseaux amarrés dans le port.

L’Escaut est lui-même transformé en un large fleuve de feu, dont les eaux sont embrasées.

D’heure en heure, le sinistre augmente dans des proportions rapides ; à chaque instant des réservoirs de pétrole sautent, avec un bruit horrible ; d’autres explosions sont imminentes ; on entend sans cesse d’effroyables pétarades, causées par des paquets de cartouches projetés au loin.

Il est impossible de rien évaluer il faut tout prévoir, l’incendie faisant toujours de nouveaux progrès.

L’usine hydraulique, foyer de la force motrice des machines du port, s’écroule avec un fracas épouvantable, détruisant tous les appareils qu’elle contenait.

La ville est inondée d’une pluie incessante d’étincelles et de débris calcinés ; on trouve dans les rues jusqu’à des membres humains projetés par la violence de l’explosion.

Tout Anvers est sur pied ; les secours s’organisent rapidement. Les autorités, la police, la gendarmerie, les pompiers, la garnison entière, les habitants en foule courent au désastre.

Mais on ne peut approcher du foyer et l’on en est réduit à combattre le fléau à des distances énormes.

La nouvelle a été télégraphiée dans tous le royaume ; les gares sont à tout moment envahie par des cohues anxieuses qui se dirigent vers la ville.

Les gouvernements étrangers ont été officiellement informés de la perte de plusieurs steamers.

Le nombre des victimes ne sera peut-être jamais connu. On parle de plus de quatre cents morts ; certainement ce chiffre sera de beaucoup dépassé !

Près de deux mille blessés ont été transportés dans les hôpitaux voisins de la ville/ Continuellement, de grandes processions de brancards et de voitures d’ambulances sillonnent la campagne fuyant la port qui menace de tout envahir ; soixante mille barils de pétrole sont en feu ; l’incendie continue et prend de plus en plus d’extension.

Les efforts surhumains des pompiers sont impuissants à combattre le fléau. On ne pourra sans doute pas approcher du foyer de l’incendie avant plusieurs jours.

Immédiatement après l’explosion, un immense nuage s’est élevé dans le ciel à une hauteur prodigieuse. C’était un spectacle majestueux mais terrible ; puis, des flots d’une fumée opaque envahirent tout le ciel, couvrant la ville d’un dais sombre.

Le feu s’est communiqué à des dépôts de pétrole de la Ferme-Reith, pétrole russe de MM Nobel, frères.

Les détonations se succèdent, ce sont les tonneaux de pétrole qui sautent.

Les maisonnettes qui se trouvent dans la direction de Austruweel prennent feu. Le soleil est obscurci comme s’il y avait éclipse. Quand on arrive sur le théâtre du sinistre, on voit des monceaux de membres humains carbonisés, horriblement déchiquetés et entassés dans des sacs.

Il y a des cadavres que l’on voit brûler sans qu’il soit possible d’approcher.

La police, les pompiers, les troupes de ligne font vaillamment leur devoir ; une compagnie du 14e, commandant Sablin, est envoyée en avant ; les soldats avancent courageusement  malgré les explosions partielles qui se succèdent.

Les pompiers sont aux postes les plus périlleux et cherchent à éteindre les incendies qui se sont déclarés dans les maisons des environs.

Le banc verdoyant qui entoure le bassin de l’Escaut est tout marbré de taches de différentes couleurs : ce sont les morts et les blessés, qu’on transporte à 1 kilomètre à peu près de la poudrière. Les pauvres parents  atterrés arrivent en groupe ou séparément, se jettent sur les corps de leurs enfants quand ils les reconnaissent, baignent ces fronts troués par les balles, lavent ces cadavres à demi carbonisés et essayent de rappeler à la vie ces pauvres enfants qui, le matin même, les quittaient en brillante santé.

De toutes parts s’élève vers le ciel une immense clameur de douleur qu’accompagnent, sans les dominer, les fracas des bâtiments qui s’effondrent, les éclats de la poudre. Je ne crois pas qu’un champ de bataille puisse présenter un spectacle plus épouvantable.

Les matelots du Belgenland qui va partir pour le Canada ont été secoués, quelques-uns ant été blessés par les balles qui tombaient sur le pont ; plusieurs vitres se sont brisées. On voit un enfant dont le bras est coupé par un éclat de vitre d’une devanture, une autre personne à la figure en sang.

On approche du lieu de la catastrophe, d’où s’échappent sans cesse des cris de douleur mêlés aux crépitement des cartouches qui éclatent. Le foyer de l’incendie couvre à peu près un kilomètre carré, d’où s’échappe un épais bandeau de fumée noire que le vent emporte en spirales à travers la ville, qui se couvre d’épais nuages sombres, comme à l’approche d’une terrible tempête.

Les flammes s’élèvent et s’abaissent suivant la pression du vent et donnent au théâtre de la catastrophe un aspect à la fois si grandiose et si horrible qu’aucune plume ne saurait l’exprimer.

Article publié dans le journal « Le Confédéré – Organe des libéraux Valaisans » du samedi 14 septembre 1889.
Photographies trouvées sur le net

 

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