Antoine Wauters – Pense aux pierres sous tes pas (Extraits) [2018]

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Tous les deux, on était encombrant pour eux, et on l’avait toujours été. Au point que Paps aurait préféré ne pas nous avoir et rester toute sa vie comme ça, avec Mams, qui le rendait complètement dingue avec ses hanches en montagne de massepain et ses seins lourds toujours luisants.
Pour autant, je ne crois pas qu’il nous détestait. Mais le seul fait de nous voir courir devant lui, et parfois simplement de nous entendre, l’irritait à la puissance mille: il mettait des coups de pied dans les chaises, cassait des vases, hurlait, puis se taillait pendant des heures on n’a jamais su où.

Comme tous les gens de la Habdourga (la région la plus reculée du pays), n avait une petite fermette avec des bêtes, une petite ferme crasseuse, un taudis. Mais on ne se plaignait pas. Chaque jour, on se levbait dans la lumière et on matait les fleuves qui partaient loin, le Bordughu, l’Irrighudu, les fleuves et les rivières où on se bainait depuis toujours. Puis le travail commençait: mon frère les champs, moi le linge; lui les cheptels, moi le ménage, et ainsi de suite jour après jour. Quand le boulot était terminé, on tournait le dos à Paps et Mams et on gobait l’air frais, se liant à des troncs avec des lianes souples qu’on fumait par ailleurs, cent pour cent sains et cent pour cent malades. Vivants, on courait sans arrêt, tout le temps, et comme il n’y avait pas la moindre ville dans le coin, on était comme vissés sur place. Mais on vivait, voilà: notre vie s’appelait joie.

…pour nous, apprendre à lire et à écrire, l’école, tout ça, rien ne pouvait nous rendre plus heureux. Sans que, avec notre poisse légendaire, Paps avait rappliqué un matin en arguant qu’il avait besoin de nous pour les moissons et les vêlages. Blabla et blablabla. L’éternel tyrannie de l’esclavage. Il avait regardé la maîtresse, Maranna Gioia, une très belle femme qui excitait beaucoup les autres garçons en raison de ses seins lourds comme des pis, énormes, qui se déversaient sur nous comme du babeurre à chaque fois qu’elle devait se pencher, et il lui avait dit que non seulement il nous « reprenait », mais qu’il ne fallait plus nous attendre, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni aucun autre jour de cette année ni de la suivante, car pour nous il n’y aurait plus d’école.

Les gens aux vies brisées viendraient s’y reposer, y écouter des chants et se rincer les tripes dans des torrents d’eau-de-vie. On pisserait n’importe où, sur les tables et les chaises, sur le sol impeccable d’une terrasse constamment remplie de roses.

Etre pauvres comme on l’était, c’était comme aller nus sous le regarde de Dieu , disait Zio. Et il n’y a rien de plus dur que ça, ajoutait-il.

« Il faudrait nous demander ce qui pourrait arriver si, un jour, nous nous endormions tous à la fois, les hommes et les choses. Ou bien si nous parvenions à l’inverse, à nous réveiller entièrement tous ensemble. »

Ensemble, on chanta toute la nuit en hommage à la vie, cette horreur délicieuse. On but comme des ivrognes au son de nos flûtes de roseau. Puis, au petit matin, elle se servit un dernier verre qu’elle vida d’un trait, et, sans plus regarder personne et tandis que son visage redevenait noir et dur comme du marbre de pépérin, elle nous quitta comme elle était venue, avec son âne Zudo, son fichu caractère et ces mots qui résonnent encore :
« Que n’ai-je eu d’autre don que celui de vous guérir! »

Au loin, sa mère l’appelait, mais lui ne bronchait pas et jetait des petites pierres blanches dans l’eau à quelques pierres blanches dans l’eau à quelques mètres de moi. Le regardant discrètement, je pensais à Marcio, à Léo. À moi en tant que père. À ce qui passe et ne revient plus. Au fait que la vie peut basculer en quelques secondes, parce que tu n’as plus accès aux mots, que la parole est bloquée en toi et qu’il ne te reste que la violence pour appeler à l’aide.

On chanta les chants de la colère. Zio continua de tuer ses bêtes, et d’autres, parmi lesquels l’Homme-mortadelle, sortirent les organes des panses, qu’ils saupoudrèrent de thym puis recousirent, avant de placer un bœuf, un mouton ou une chèvre au-dessus de chaque feu. Sur les autres bêtes, ils déversèrent et allumèrent des litres et des litres d’essence.

« Il est bon de ne pas savoir. Ne pas savoir combien je vivrai, combien vivra la terre. Ce suspens remplace l’éternité. »

©Antoine Wauters – Pense aux pierres sous tes pas [Verdier // 2018]
©Illustration : Laura Ancona [Citrus / Utopies]
net: http://www.laura-ancona.com

 

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