Bergsveinn Birgisson – La lettre à Helga (Extraits) [2013]

Alina Szapocznikow

« Paysage humain » [Alina Szapocznikow // 1971]

 

Un jour nous eûmes des visiteurs. C’était Finnur, surnommé le dénicheur, accompagné de ses quatre fils, lesquels deviendraient comme lui d’excellents dénicheurs d’œufs d’oiseaux de mer, suspendus au bout d’une corde dans les falaises. Je me souviens que Finnur était à court de tabac, en rupture de stock à la Coopérative. Nous allâmes à la grange et je rassemblai pour lui des feuilles séchées dont il bourra sa pipe. Il resta ensuite tout content dans la cuisine à boire son café en tirant sur sa bouffarde. C’était un vieux truc qui met en pratique l’adage : « Quand les temps sont durs, faute de tabac on fume du foin. »

Tous les hommes font des fautes. Sinon il ne seraient pas des hommes.

Et puis j’ai continué mon bonhomme de chemin, par devant l’Abri de Freyja, là où les hommes se mettent à bander sans raison et où les femmes qui passent par là toutes seules ont la vulve qui s’humecte car c’était jadis un endroit de halte où bien des enfants ont été conçus. J’ai traversé lentement ces anciens lieux de sortilèges en pensant à toi. Était-ce là le point de non-retour? Ensuite, il a fallu descendre la ravine et traverser le ruisseau de Thröngubotn, ce filet d’eau de rien du tout qui marque depuis toujours la limite entre nos fermes.

Je ne voulais pas que se perde l’ancien savoir-faire pour le développement de l’élevage des moutons. Les gens de la capitale donnaient des directives très claires quant à l’utilisation de l’urine étendue d’eau pour y baigner les bête, mais la recette du préfet Magnús Ketilsson pour la balnéation avait ma préférence : je jetai dans l’urine pure des algues et de la cendre de bois, additionnées de bitume, de pisse humaine et de quelques feuilles de tabac. Ça fait toute la différence! Nous réchauffâmes le mélange sur les tisons, dans l’ancien corps de logis, et après l’avoir versé dans la baignoire mobile placée au beau milieu de la bergerie, nous y plongeâmes les bêtes. Tu t’en souviens sûrement aussi bien que moi. La chemise aspergée de pisse, tu t’évertuais à faire pénétrer le liquide dans la laine, pendant que je maintenais les brebis, en prenant garde à ce que leurs narines restent au-dessus de la surface.

Et c’est alors que tu m’as dit ça, quand je me suis mis à pleurer sur ton sein. Ce ne furent pas les mots en ex-mêmes qui m’embrasèrent, mais ta façon de les dire, dans l’odeur d’urine lourde et douce. Tu as pressé ma tête contre ta poitrine, contre tes mamelons sacrés, puis, d’une voix basse et profonde, comme un souffle d’air qui s’engouffre dans une ravine, tu m’as dit :
« Aime-la… à travers moi. »

En qualité de contrôleur des provisions de foin, je suis venu voir si tu étais toujours bien en chair. Derrière la remise aux machines, nous avions trouvé un recoin éclairé par les rayons de soleil qui filtraient entre les interstices des planches, de sorte qu’on pouvait y évaluer l’embonpoint avec exactitude à la lumière du jour. Cela devint notre petit jeu. Tu me demandais de t’examiner et je tâtais ton cartilage thoracique sans y trouver de nodosité, puis je te palpais les côtes les unes après les autres, vérifiais la plénitude de l’échine et enfin le bassin et les cuisses en descendant jusqu’au talon, ce qui te faisait frissonner comme un peuplier dans le vent; je te palpais de mes doigts voluptueux et inspectais avec précision les protubérances de poitrine et la consistance de sa chair. Tu gémissais de bonheur. Te voir nue dans les rayons de soleil était revigorant comme la vision d’une fleur sur un escarpement rocheux. Je ne connais rien qui puisse égaler la beauté de ce spectacle. La seule chose qui me vienne à l’esprit est l’arrivée de mon tracteur Farmall. Arracher l’armature et le carton protégeant le moteur pour découvrir cette merveille éclatante qui allait me changer la vie. Tu vois comme ma pensée rase les mottes, chère Helga : te comparer, toi, jeune et nue… à un tracteur! C’est faire injure à ta beauté que te mettre sur le même plan que les choses d’ici-bas. Mais… pour ce qui était de faire l’amour, tu n’étais pas à la remorque.

– On a suivi la côte à pied et on a fait halte dans le hangar à bateau. On y a vu le cercueil et comme tu sais pourquoi on est venus, on était curieux de savoir si des fois tu avais déjà mis la défunte en terre, ou bien à quoi tu avais eu recours, face aux problèmes qui ont dû se poser
– Eh bien, dit le vieux Gisli, je ne dirais pas… à proprement parler… que je l’ai mise en terre.
Il s’exprimait avec réticence, avec des soupirs, et c’était pour lui une rude épreuve que de rendre compte de la situation. Il nous expliqua qu’il n’avait pu faire autrement que s’efforcer d’ensevelir dignement sa chère Sigridur. Puis il ajouta :
– J’ai fabriqué pour elle une sorte de filet avec de la corde de chanvre et je l’ai installée là-haut, sur la poutre… euh… dans le cabanon à fumer la viande.
– Dans le fumoir? m’exclamai-je malgré moi. Je m’en voulus aussitôt car le vieux Gisli devint encore plus penaud et garda les yeux obstinément fixés sur le plancher, disant d’une voix brisée qu’il n’avait pas eu d’autre ressource, mais qu’il avait en revanche suffisamment de bon crottin odorant pour fumer la viande, de sorte qu’il s’était tout simplement efforcé de sauver les meubles de cette façon…

Je me souviens avoir dit que les sociétés humaines étaient comme les pommes. Plus elles sont grosses, moins elles ont du goût.

J’ai fantasmé pour combler les lacunes de mon existence, compris que l’être humain peut faire de grands rêves sur un petit oreiller. J’ai continué, ivre de désir et de l’espoir qui pousse la sève jusqu’aux rameaux desséchés de la création. Et puis j’ai aimé et j’ai même été heureux, un temps.

©Bergsveinn Birgisson – La lettre à helga [Editions Zulma // 2013]

 

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