Ilarie Voronca – Ulysse dans la cité (Extraits) [1933]

P1020641©Bucarest [Joaquim Cauqueraumont]

 

III

Maintenant la rue comme un boîte aux lettres te reçois
L’habitude sur tes épaules est une chemise usée
La rue est à tes pieds un chien fidèle
L’air sur les toits un paillasson
Toi une lettre dans la rue boîte aux lettres
Ta destinée est là distributeur automatique
Qui te portera vers la destination tracée sur ton cerveau
Certes c’est toi qui marches sous les maisons aux tabliers de boulangère
Mais c’est un autre qui remonte le ressort de tes prunelles
Les bruits lèchent tes tempes tes artères
La marchande te tend le journal du matin
Oh! Le journal quelle dentelle pour ta mélancolie
Un professeur de stratégie est assassiné dans le rapide Paris-Marseille
Le prix du pain sera augmenté de dix centimes
Mais l’air entre tes cils flotte comme un drapeau
La solitude est droite comme un signal d’usine
Les quartiers battent comme des pouls s’emplissent de suc comme des ovaires
Le groin des astres te fouille
C’est un continent la femme qui marche devant toi
Et te voila à Casablanca tu es sans travail
Dans le port les caisses roulent comme des monnaies
Il y a une forte odeur d’huile et de bruit
Tu avances à travers l’équation du sang
Dans la chevelure de l’air les mâts et les cordages
Sont pareils à des plumes de faucon sur la tête d’un chef indien
Voilà les grains et le coton comme des amulettes
Les étoiles argenterie du lac claquent
Une barque fend les joncs des veines
Mais ce n’est que la vitrine d’une Compagnie de navigation

Le pas hésite
Et pourtant le soleil se fait une place en jouant des coudes
Un sourire te hisse au huitième étage
Chaque mot est un dossier le ciel aussi est un dossier
Le sommeil est une machine à écrire
Le silence s’éloigne s’approche ainsi qu’une forêt.

VII

Ici les trains sont les coupe-papiers du paysage
Les meules de foin se dressent s’inclinent comme des archevêques
Et comme du gravier glissent sur tes bras la verdure la fraîcheur

Les champs jouent au domino avec des lièvres et des perdrix
Les collines prennent des bains de soleil
L’air est pareil aux mouettes touchant de leurs ailes l’ivoire des eaux

L’œil repousse l’horizon le creuse comme une saline
Les sens se roulent dans les herbes avec les crapauds
Les limaces humides rampent sur l’écorce des poumons
Le vent fume le feuillage s’étoile de chenilles

Le silence est secoué comme un mûrier
La voix s’attarde sous les ormes avec les vachers du village
Sur les hauteurs le soleil joue à saute-mouton
Et dans le charme du jour éclate le maïs

Les sapins grattent comme des cuillères la casserole du ciel
Le soir les ruisseaux mettent à l’oreille des anneaux des étoiles
La voie lactée rentre ses agneaux
Et les champs et la nuit restent seuls.

IX (fragment)

Les boulevards se dorent comme des pains dans la boulangerie du matin
Les automobiles glissent dans l’œsophage du silence
Les parcs aux miroirs de fraîcheur s’ouvrent
Et voilà les restaurants où à midi se pressent les employés
Les plats se succèdent vertigineux comme des trains
J’ai vu riant avec leur ventre ouvert
Les animaux qui pendent aux boucheries comme des drapeaux
Vibrent tympans les trottoirs
Maintenant ton sang circule parallèlement aux métros
Un souvenir te fait signe t’allèche comme un jour de congé
Et tout d’un coup la Mer du Nord est une pèlerine bleue
Les sirènes bâtissent des îles
La brume des voiles s’effiloche
Le sourire est une plage
La ville finit comme une fête scolaire.

XI (Fragment)

Ainsi qu’un chien fidèle le vent lèche tes mains
Et des routes s’approchent de toi avec des bras et des gorges
À Travers les barreaux des vers tu me regardes je te regarde
Tout se passera selon l’ordre inscrit dans les calendriers
Chaque jour porte un numéro dans les archives de l’immobilité
Partout où tu vas tu laisses mes empreintes sur le velours de l’espace
Mais je glisse entre tes doigts comme les étoiles réfléchies dans les yeux du mendiant
L’ouïe me guette se penche sur moi
Comme on colle l’oreille sur les rails pour entendre plus tôt l’arrivée de la minute
La terre se secoue comme un animal qui sort de l’eau
Le cerveau oscille comme une boussole dans la cabine du commandant
Le soir s’emplit de fumée comme un compartiment
Et nous nous donnons la chasse toujours à la même distance
Quand donc nos orbes se croiseront-elles?
Tu attends la collision comme une sonnette d’alarme
LA COLLISION.

XIV

C’est en relief que tu retrouves dans l’atlas d’un sourire
Des troncs d’arbres descendent sur les rapides: ce sont des mots
Les flots renversent les bûches et les horizons ont des dents
La nuit crie comme une planche sous la scie
Et par les fenêtres ouvertes les senteurs se bousculent comme des buffles

Un œil s’attarde sur la cime de Brasov
La chevelure de la voix s’éteint dans le tunnel des mots
Les Lumières comme des bosquets se fatiguent sur les pentes
Et la tristesse creuse en toi des galeries comme l’insecte dans l’arbre.

©Ilarie Voronca – Ulysse dans la cité [Editions Non Lieu // 2019] (réédition)

 

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