Radu Bata – Survivre malgré le bonheur (Extraits) [2018]

P1230340©Catalina Gavrilita

 

CHÂTEAUX DE SABLE

l’été
je dessine des filles
sur la plage

quand je réussis
les grains de peau

elles m’invitent
dans le tableau

NI VU NI CONNU

pour calmer
leur faim
à la tombé du soir
les enfants
des rues
dessinent
des beignets
dans le ciel
de bucarest

mais
personne ne voit
leurs dessins
car les enfants
des rues
sont devenus
invisibles
à force
de se nourrir
d’illusions

ROCK & ROLL AVEC PIXELS

Je photographierais
avec un drone
chaque repli
de ton corps

chaque monticule
interstice
clairière
pente
bois dormant

j’enregistrerais
de toi
chaque point
d’appui
chaque feu de joie
chaque millimètre
de vertige
chaque ressort
orange

prêts à rougir
pour une cause
noble
qui nous condamne
ensemble
pour attentat
à la pudeur

faute d’un drone
je n’ai qu’à presser
légèrement
le clavier
de l’imagination

et
de chaque note
jailliront
nos péchés
comme des bacchantes
échappées du piano

dont
tu ne sauras
jamais
rien

mais je vais
fredonner
toujours
comme un adolescent

jusqu’à ce que la nuit
dessine
sur mon visage
des sillons
de shar-peï

LA MAIN DANS LE MSNAC

pétition pour la prolongation
de l’état d’urgence amoureux

 

un dimanche après-midi
quand les gens
ont enfin suspendu
leurs guerres
pour une sieste pépère
et dieu
a pris une pause
réparatrice

je me suis introduit
dans le minuscule
département
de la poésie
et j’ai créé
le Mouvement de Solidarité
avec les Nuages
les Amours
et les Cerises

car les nuages
les amours
et les cerises
sont beaucoup trop
éphémères
ils passent
comme des éclairs
dans notre ciel
de naissance

mais dieu
a vite repris son travail
et les gens leurs batailles
de toutes les minutes
et le minuscule département
de la poésie
a été fermé
pour manque
de rentabilité

L’AUTOROUTE DU SOLEIL

le soleil est fait d’ombres qui se sont affranchies

 

dans la cité d’argent
les trottoirs sont payants
les maisons sont closes
les gens sont cocus
même quand ils sortent
couverts

dans les champs de tournesol
loin des cris d’orfraie
des citadins cocufiés
il y a tous les jours
un boulevard d’amour
à découvert

il est temps de tourner le soleil
dans le sens des aiguilles
de tes yeux
et de quitter la ville pour
les champs sémantiques
du no man’s land

MYSTIC HAIKU

si dieu le veut
on va mourir
de rire

ENCORE UN CIEL À ZIGZAGUER

pour être dans le vent
il vaut mieux être un nuage

 

encore une pluie
à réciter
encore un rêve
à tricoter
encore un jour
à démembrer

j’ai rayé
tant de ciels
sur le mur
de ma prison lexicale
que les galaxies
ne respectent plus
le sens giratoire

ni les nébuleuses
l’amour consenti
ni les minutes
la clepsydre
avec laquelle je couche
tous les soirs
sans protection

pour qu’elle accouche
d’un petit batteur
d’un bébé phoque
ou d’une poésette
qui ressemble
à une bacchante

EMBRASSER AVEC LA LANGUE
QUAND ON A LA BOUCHE PLEINE
PEUT PROVOQUER UN INFARCTUS LINGUISTIQUE

à l’heure du village global
des tomates au goût d’anchois
et des pluies programmées
dans les usines à gaz
à effet de serre
les 195 états du monde
avec leurs quinze milliards d’oreilles
et les six mille langues parlées
souffrent de malentendus

mon pays a un seul habitant
qui parle un sabir
non recensé
mais dans le brouhahaha
de cette tour de babel
planétaire
il entend bien
toutes les paroles
du silence

LE CHEVAL DE TROIE

la justice a des ailes
mais elle ne vole pas

 

on nous a fait miroiter
harmonia mundi
et maintenant nous avons
une fracture social
sur chaque pied

on nous a promis une bibliothèque
et une plage horaire
pour toutes les peaux
et l’on a bâti un casino
et un créneau unicolore

on nous a garanti par la loi
dimanche – fête du recueillement
en nous offrant ainsi
sur un plateau
le carnage de l’esseulement

LA COMPAGNIE DES SPECTRES

être franco-roumain
c’est unpeu comme être bisexuel
on ne sait plus quel organe utiliser
pour exprimer l’amour

on ne sait plus si coucher
avec la seine ou le danube
se fait à la maison
ou pas

être franco-roumain
c’est pratiquer le french kiss
dans un château des carpathes
avec un fantôme

un fantôme qui te ressemble
et parle la langue de vérité
avec des « r » roulés
dans la farine

©Radu Bata –  Survivre malgré le bonheur [Jacques André Editeur // 2018]

 

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