Emma Santos – La malcastrée (Extraits) [1973]

emelyne duval 2©Emelyne Duval (https://www.emelyneduval.com/)

 

L’important c’était d’attendre l’avion pour le pays de nulle part, l’important c’était d’être là et de simuler. On avait assez d’imagination. On faisait le tour de notre tête à la place du tour de la terre.
Il y avait des chiffres aussi, des tas de pendules. On ne savait pas lire l’heure. Ils ne nous avaient pas appris, un oubli. On ne voulait pas de leur convention. On préférait regarder le ciel, le soleil, la lune. Pour nous, il y avait le jour et la nuit, le jour pour dormir ou se promener la nuit pour cambrioler les banques et les marchands de jouets. On était des hors-la-loi hors du temps.
Les autres, ils ont jugé, classé les mots et les couleurs. Ils leur ont donné un contenu, un sens, une forme. Tout était devenu fade. On ne voulais pas. Ils ont décidé à la hâte, sans réfléchir. Si jours plus un pour faire le monde, c’est un peu rapide… Nous on avait toute la vie pour faire la vie.

Si tu t’arrêtes d’écrire tu sais que tu es seule. Pour le moment tu planes. Surtout surtout il faut écrire vite sans s’entendre, il faut se saouler de mots. Si tu t’écoutes tu trouves tout idiot. Il ne faut pas, il faut parler pour parler. Ne parle jamais pour dire quelque chose. Évite la sincérité, fuis-la même, personne ne t’écouterait. Les mots, les vrais mots sont muets. Écris avec du vent, écris, écris vite. Des frissons des aperçus n’importe comment. Écris n’importe quoi, sans regarder, sans t’en rendre compte. Écris des dedans. Écris les yeux fermés.

Vous les médecins, vous préférez enfoncer le fou dans sa folie, lui maintenir la tête sous l’eau. Ne pas le laisser respirer ou tout juste un tout petit peu pour le conserver bien abruti à demi mort à votre disposition. Vous les médecins, vous ne pouvez vous passer de vos fous, vous en avez besoin pour vivre. Vous vous frottez à vos fous, vous vous en nourrissez, vous vous droguez… Le médecin est malade, moi folle, je suis gorgée de sagesse… Peut-être nous sommes toutes deux blessées à la suite d’une guerre de mots. Une question de sens. On avait chacune notre langage, on ne se comprenait pas, on luttait. Je te guérirai, tu me guériras… Il faut reconnaître qu’on s’est trompé. On a eu tort d’inventer la psychanalyse. Je suis obligée de me chercher des complexes comme des poux, d’en inventer tours un nouveau pour te faire plaisir.

Je te ferai croire n’importe quoi. Il y aura cinq printemps chaque année. Nous danserons nues les hanches ceintes de pénis en carton. Nous retrouverons l’innocence. Nous serons péripatéticiennes. Nous offrirons nos corps nus au coin des bois. La réalité n’existe pas, nous saurons l’inventer. Nous vérifierons l’existence de l’irréel. Nous imaginerons l’inimaginable. Nous réinventerons le langage. Nous changerons alors que nous n’en avons pas envie au fond de nous. Nous nous bousculerons alors que nous préférerons la tranquillité de l’hôpital psychiatrique. Nous allons devenir inquiètes. C’est le jour de dire pourquoi. Nous avions peur du changement, nous allons oser ensemble. Nous serons la petite goutte de plus, celle qui fait déborder le verre, l’asile, celle qui rompra les digues du silence. Nous emploierons les mots pour tout, nous détruirons tout avec les mots. Les voitures ne se détruiront plus entre elles, les maisons ne brûleront plus avec des allumettes. Nous briserons les voitures avec les mots, les asiles avec les mots. Les mots peuvent tout, des mots vivants.

Il déclamait sont répertoire très vite avec quelques fausses notes, trémolos et roucoulements, câlineries dans la voix puis grondements exclamations et gestes de main, ses grimaces obscènes et variées. Il reprenait son souffle, léchait ses lèvres, avalait sa salive, regardait l’assistance et saluait. Il revivait quelques scènes de violence. Il se cachait sous la table, hurlait, appelait maman, vociférait, culbutait puis se relevait, frappait les chaises, insultait, couvrait, se mettait au garde-à-vous, criait encore, tombait raide. On applaudissait. Bravo, bravo, merveilleux, excellent en pleine forme, très réussi… La fête finie, gavé, rassasié de chant biscuits limonade, chacun avait regagné sa solitude.

Ils m’ont donné l’adresse d’une maison de Religieuses. La psychiatrie et la religion font bon ménage contrairement à ce qu’on dit, l’une et l’autre se partagent le monde. Croyants psychanalysés qu’importe, ils sont dans l’ordre prêtes à agir quand on appuie sur le bouton. Elles ne font pas de bruits les mécaniques de Dieu et de Freud, on a inventé des silencieux, les médicaments.

Je ne veux pas de votre charité. Gardez-là pour les autres, vous-même. j’aime être seule avec mon monologue obsédant mon paquet mal ficelé. Dans le meilleur des cas, je finirai par la laisser à la consigne de la gare, sous la table d’un bistrot. Comme tout le monde. Je suis étourdie, tête en l’air acéphale.

J’ai eu envie d’écrire quand on m’a fait taire sous médicaments, une lutte. J’ai eu envie de me regarder quand on m’a dit en arrivant dans cet hôpital, tu n’existes pas, tu es folle, quand on m’a fait disparaître dans une chemise blanche trop grande. Je rêve de me regarder dans une glace. Ils ont enlevé tous les objets coupants et mon miroir. La plus dure des punitions de ne pas se voir. Je remplis une bassine d’eau et je me regarde dedans. Je me regarde longtemps, je me regarde, regarde encore. Je me verrai dans la cuvette crasseuse que l’on se passe de fou à fou, l’eau graisseuse. Je me verrai jusque dans ma bave. Je me regarde dans l’écriture.

Elle a choisi le cri. Elle ne veut rien d’humain. Tant pis. Elle voulait faire un roman de gestes sans mot. Elle ne voulait pas les écrire les mots, elle aimait les effleurer de la paume, un geste pour une fille qui lui ressemble. C’est si fragile, ils peuvent casser les mots. Elle a peur d’être maladroite, grossière… Ils fuiraient comme les êtres qui l’ont quittée quand elle se montrait exigeante. Les mots, il faudrait qu’elle les dompte, il faut qu’elle se laisse domestiquer. Ça prendra encore du temps, mais peut-être… si elle tient bon…un jour… Alors non, tout de suite elle veut. Elle maltraite sa langue maternelle, elle a envie de maltraiter sa mère. Il faut changer de langue pour se libérer de son enfance.

©Emma Santos – La malcastrée [Editions des Femmes // 1976]

 

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