Tonino Guerra – Il pleut sur le déluge (Extraits) [2018]

anne sophie de bassof3
©Anne Sophie de Bassoff 

 

« Tu crois, Giorgio, que la vie est très longue, mais ce n’est pas vrai. Quand viendra le jour où tu devras mourir, tu t’apercevras que ta vie est tout entière dans ce jour-là, et tu ne te souviendras plus du passé. »

Mikhaïl Matveevitch Schwartzman est en train de construire une cathédrale démontable (voilà ce qui m’est venu en tête en voyant ses tableaux). L’énorme édifice gît en morceaux dans cette pièce et de temps à autre, quand arrivent les chanceux auxquels il prend plaisir à montrer ses travaux, la cathédrale est reconstruite pièce par pièce. Quelque chose qui pourrait évoquer une construction gothique faite de moulures qui se chevauchent en toile d’araignée pour soutenir des broderies de pierre. On dirait plutôt que se hissent vers le ciel des structures mécaniques formant un organisme industriel, empreint de spiritualité et du lointain souvenir des fresques et de la grande peinture du passé. Tout le temps où j’ai observé ce vieil homme magnifique, j’ai compris qu’il est de plus en plus prisonnier de la cathédrale qu’il bâtit. En effet, quand ma femme lui a demandé, alors qu’il avait un moment d’absence : « Mikhaïl Matveevitch, où sont vos pensées? », il a répondu naïvement : « C’est comme si j’étais avec moi-même. »

Le vent souffle très fort, et les fleurs des amandiers tombent. Nous essayons de les saisir au vol avec des parapluies renversés. Un pétale s’est collé à  mon front. Je l’y ai laissé. Je sais que certains moines bouddhistes les enterrent. Il faut que l’ambition et l’orgueil de l’homme s’affaiblissent jusqu’à atteindre la compréhension de toutes les autres vies. La totalité du monde est autour de nous et toutes les choses créées ont les mêmes droits. D’aucuns ont une voix et communiquent par les sons et les mots, d’aucuns s’expriment par les couleurs et les parfums. Vivre est aussi une respiration enclose dans une feuille. Il faut comprendre la souffrance d’une fleur et le message d’amitié venu d’une  odeur. L’orient n’est pas seulement une zone géographique. L’orient est aussi une cavité dans notre esprit. L’orient est une position oblique par rapport à un monde vertical. L’orient est une attention portée aux frémissements d’une feuille.
L’orient est une désobéissance aux désirs.
L’orient se touche avec les mains. Ou ne se touche pas.

J’aime ces ruines religieuses définitivement abandonnées. Je respire cet air chargé des vertes herbes sauvages et plantes qui ont poussé à leur gré, là où des fidèles apeurés s’assemblaient jadis, prêts à mille confessions chuchotées dans les trous rouillés des petites grilles des confessionnaux. Les orages ont réussi à fissurer le toit qui, tout doucement, s’est écroulé. Ainsi, les gens se sont éloignées. Seuls deux frères et une sœur m’ont dit qu’ils continuaient de fréquenter l’église, debout au milieu des orties. Deux d’entre eux sont morts et le troisième revenait les jours de pluie, parce que le bruit de l’eau sur son parapluie lui donnait l’impression d’une foule.

Depuis plusieurs années, j’ai une grande admiration pour l’ignorance. Non pas pour l’ignorance de ceux qui devraient être formés et cherchent à tout prix à cacher leurs zones d’ombre. L’ignorance authentique, primitive, dirais-je, véritable, et semblable à la terre, à la boue qui ne contient les graines d’aucun arbuste, d’aucune fleur, l’ignorance qui peut créer des gestes fabuleux ou même des illuminations telles qu’on les reçoit souvent des fous ou des enfants. Fellini avait des relations fortes avec des gens en marge d’une existence correcte. j’en ai connu deux : Fred, un ancien danseur, vainqueur d’une course de résistance, et un ancien boxeur timbré. Ils attendaient en bas de chez lui pour monter ensuite vider le frigidaire. Ils offraient une écoute attentive et mystérieuse. Federico laissait tomber es mots dans leurs silences cabossés et recueillait avec une feinte indifférence leurs problèmes jusqu’au moment où il décidait de les résoudre d’une manière ou d’une autre. Il avait besoin de ces attentions ignorantes, pareilles à celles que peut donner un chat ou n’importe quel autre animal domestique. Voilà, pour beaucoup, la nécessité se fait sentir d’avoir à côté de soi un homme qui écoute et une présence de vague protection corporelle.

Les rues, la petite place, les ruelles qui autrefois amplifiaient les bruits et les voix en formant une caisse de résonance ne fonctionnent plus à présent. Les bruits et les cris des oiseaux se noient dans les herbes sauvages sans jamais rebondir. Ils tombent à terre comme des balles de fusil aux pieds du tireur. Et pourtant, dans ces mondes abandonnés, l’on peut trouver des sonorités que la civilisation moderne est en train d’effacer complètement. Par exemple, le crissement des feuilles de maïs écrasées par le corps qui remue dans le sommeil. Le confort des matelas est arrivé désormais jusqu’au fond des calanchi et les feuilles sont devenues encombrantes, n’ayant plus d’autre utilité que pour les feux paysans. Ce crépitement sec s’est presque définitivement éloigné de nos oreilles, mais je l’ai retrouvé en sortant un vieux matelas d’une cave ensevelie par les décombres. Je l’ai mis au soleil et les feuilles ont ouvert leurs poumons et se sont gonflées d’air. En me couchant sur cette paillasse, j’ai revécu un souvenir de chutes de neige savourées en même temps que ce remue-ménage. Ainsi, j’ai compris que le village abandonné était devenu le refuge des bruits et des sons anciens produits par la misère d’un monde guidé par la civilisation paysanne. Je suis convaincu  qu’enfouis dans le silence existent des éclats sonores qui, pour des raisons inexplicables, sont restés prisonniers dans des anfractuosités privées d’échappée d’air, ou encore dans des fissures de murs bouchées  par des toiles d’araignée ou des voiles épais de poussière empâtée d’humidité qui font obstacle au moindre trou.

Je suis descendu dans la cour et de mes mains j’ai recueilli l’eau qui contenait les fleurs et les plantes dans la cuvette. J’ai mouillé mon visage et mes yeux. J’aime croire fermement aux choses auxquelles je ne crois pas. Les pensées lucides de notre civilisation ont tort de tout effacer. Souvent la raison et la beauté de la vie sont cachées dans l’erreur. J’ai essuyé mon visage en regardant le soleil qui surgissait derrière la crête du mont Carpegna.

À certains égards, l’on peut même avoir la nostalgie de la misère, de ce rapport difficile, mais sain, qui existait avec les grandes valeurs de la vie. Voilà pourquoi je ressens parfois la brûlure des châtaignes que je volais, enfant, dans la poêle incandescente. Je demande souvent que l’on me laisse au fond des calanchi où se trouve des fermes abandonnées. Je ne suis pas là dans une quête de l’ancien, je retrouve ces odeurs humides que laissent les sols imprégnés des traces de pattes de poules. Et les grincements des chéneaux rouillés. Nous sommes drogués d’enfance, de ce temps où nous nous sentions immortels.

Il neige et mes pensées blanchissent. Je voudrais ne plus rien faire. Retourner entre mes mains des morceaux de bois. Bientôt vont éclater les ennuyeuses fêtes de fin d’année. Je voudrais manger avec des gens humbles aux yeux tout pleins de timidité. Des gens qui mangent la souffrance avec les tranches de miche de pain coupée au couteau. Des gens qui savent parler avec les animaux. Souvent la consolation et, d’une certaine manière, la clarté me parviennent au travers de suggestions indéchiffrables ramassés au hasard. Des pensées entortillées, pleines de mystère. Quelque chose qui s’éloigne de notre rationalité hautaine. Se pencher pour écouter des arbres ou les confessions désarticulées de mémoires analphabètes. Je navigue souvent dans une dimension nocturne de l’existence comme l’a magnifiquement dit quelqu’un, et alors je ne peux me fier qu’à quelque chose qui échappe aux règles d’une logique absolue. Je me sens bien dans l’air des couchers de soleil, car j’ai l’impression en quelques sorte, de faire partie du soir. Je me dilate comme de l’huile liquéfiée ou de la matière fondue en une couleur. Je m’étends  comme s’allongent et se répandent les odeurs. Je me délie de tout et ne suis plus accroché à rien. C’était sûrement mieux lorsque je restais dans le soir comme une substance compacte et solide.

©Tonino Guerra – Il pleut sur le déluge [La Barque // 2018]

 

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