Jacques Montaur – Les portes de l’imaginaire (Extraits) [1956]

P1050904©Joaquim Cauqueraumont

 

POURQUOI LA MORT…

Il est arrivé l’instant incroyable
Où le temps s’arrêtera dans mes veines,
Où je m’affalerai au pied du mur
Comme un condamnée au pied du poteau;
Elle a sonné l’heure de m’ôter la vie,
Les fiertés, les douceurs et les peines.
Cette vie que l’on enfouira à flanc de coteau,
A même la terre éternelle fumure,
Glaise, épaisse où règne la nuit impensable,
Les hivers ruisselant de larmes et de pluie,
Plus froids que le marbre le plus dure,
Sans le moindre rais de lumière,
Sous la lune drapée dans ses brumes familières
Comme un carcel suspendu au milieu,
Sans les lueurs chuchotées du firmament
Proche comme une banlieue
Où s’allument les lampions de la foire.
Pourquoi le néant quand tout est imaginable
Et surtout le paradis sur terre?
Pourquoi ce crime a-t-il été conçu
De passer de la vie à la chose,
Et de cette chose éminente qui fut un homme
A quelques os moins blancs que l’albâtre?
De nous balancer par-dessus bord en somme
Sans nous laisser conjuguer  le verbe finir
Sur un mode à débattre,
Sans nous laisser choisir l’apothéose
Qui ne serait plus tout à fait la mort
Mais l’attente religieuse d’un nouvel essor,
L’image de quelque nouvelle chrysalide,
Une retraite en Aulide,
Une pause vers plus de plénitude,
Un dénouement pieux des mains,
Car la prière doit être vivante
A ciel ouvert sous les nuées mouvantes
Ou dans l’or vibrant de Provence ;
L’infinie douceur d’une lassitude
Assurée du réveil et des lendemains
Sur les cimes de la conscience.
Un départ sans doute puisqu’il le faut bien,
Mais la lumière d’un matin malicieux
Sans l’angoisse de quitter à jamais les siens.
Simplement quand nous aurons le visage ridé
Et le cœur déjà vieux,
Nous saurons le départ prochain
Mais aussi que rien ne sera fini,
Que nous reviendrons parmi nos frères
Reprendre nos jeux d’amour à l’infini,
Puisque nous sommes les fruits d’une même serre,
Puisque nous n’avons qu’une seule patrie
Et ne devinons celle de Dieu
Qu’à travers nos paysages humains,
Peuplés de la même famille
Née sur le Nil, le Gange ou le Jourdain.
Mourir ne serait plus que partir un peu :
On prendrait le train comme pour une promenade,
Avec le casse-croûte symbolique
Et un fort bâton noueux
Pour fouler le sol de la nouvelle monade.
Mais foin de linceul et de tunnel,
Foin de boyau sous terre,
Seulement une vitre embuée
Pour laisser entrer un jour à peine solennel.
Laissons les choses à leu place,
L’homme n’a cure de mystères,
Il lui suffit de connaître son phalanstère,
De goûter les douceurs de sa race.
La mythologie n’était pas mensongère,
Elle écartait la mort du chemin,
Et la vie sur l’Olympe
N’était qu’un essai pour humaniser les limbes.
Ne payons plus le prix exorbitant
De l’injuste péché originel,
En présentant le front uni des victimes.
Je veux dormir dans un bocage intime
Ou dans le sable chaud d’un site marin,
A l’ombre du faune éternel,
Et non, comme les hommes enchaînés aux lois,
Dans un grand cimetière hérissé de croix.

LE VOYAGEUR MYSTIQUE

C’est venu comme ça d’un coup
En regardant des photographies
Non pas dan sun album de famille
Mais dans le creux de la main,
Prêt au départ du lendemain,
Prêt à colle son image
Sur le papiers du voyage,
Pour partir au loin
Où naviguent les Malouins,
Pour s’en aller aux Seychelles,
Ailleurs et même n’importe où ;
Pour grimper aux échelles,
Enjamber le garde-Fou
Et quitter cette terre
Où la vie est trop chère,
L’amour toute une affaire.
Alors il s’est vu pour la première fois
Comme il ne s’est jamais vu autrefois,
Le regard levé au ciel,
Un regard immense qui allait haut,
Les yeux empreints d’innocence,
De faim spirituelle.
Un regard à la Greco
Comme s’il avait trouvé la foi,
Un regard pathétique
Où se lisait  l’étonnement des mystiques
Écoutant les voix.
Mais aussi un regard inquiet
Comme si l’âme était prise de panique,
Comme si Dieu lui parlait ;
Mais aussi un regard avide et ravi
Au spectacle d’innombrables voiles blanches
Ralliant le port,
D’innombrables cornettes blanches
Regagnant leur maison
Où les attend l’époux fort.
Et lui était ct enfant sans raison
Qui jouait à la manille
Et jamais plus à la marelle,
Qui voulait fuir la famille
Et le maître d’école,
Les femmes et les gendarmes,
Franchir la passerelle
Pour ne plus tenir son rôle
D’homme sec sans larmes.
Et voilà qu’il entendait l’appel,
Qu’il entendait les anges
L’inviter au voyage éternel,
Qu’il voyait les séraphins
Lui montrer les mers et les jardins
D’un monde intérieur sans fin
Illuminé comme une scène.
Il n’était plus question de quitter un point
Pour en gagner un autre,
De quitter les bords de la Seine
Pour un plus beau coin
Sur les bords de la Manche ;
De s’embarquer sur un côtre
Pour la pêche à la baleine.
Il n’était plus question de passe-port.
Il était ici ou là,
Partout franc de port
Sans que cela ait de l’importance,
Invité par les anges
A voler dans les airs,
A nager dans les eaux,
A glisser dans les rêves,
Sur les tuiles mouillées du Nord,
Sur les pavés humide d’Artois ;
A promener sa forme brève
Au-dessus des toits,
Le long des corniches,
Parmi la foule du Boul’ Mich’
Ou sur les mers australes,
Offrant les eaux lustrales
Aux petits négrillons,
A la faune abyssale,
Au monde des poissons,
Aux chameaux et aux grillons,
Enjambant les villes et les déserts
Jusqu’à la pointe du Finistère,
Se jouant de la pesanteur
Comme notre Sainte Mère
Juchée sur les hauteurs,
Et dominant la comédie,
L’universelle pitrerie.
Qu’importe les gens autour de lui,
Leur grimaces et tout ce bruit,
Les lazzis et les moqueries
Et ces ombres qui le tirent en arrière.
Lui il sait, il voit la lumière.

ALBINOS SPIRITUAL

Noir parmi les Noirs
Noir parmi les Blancs
Blanc parmi les Noirs
Blanc parmi les Blancs
En somme ni chèvre ni chou,
Un pauvre type un peu fou,
Si proche des lapins blancs
Quand leurs yeux bois de panama
Roulent avec les miens aux abois
Dans les orbites de la vie,
Et clignotent la ronde du malheur,
Étonnés que ça ne se résoud pas
En signes noir sur blanc,
Le malheur,
Le malheur de l’homme qui n’est rien
Et qui veut être quelqu’un.
Bien sûr pas un vaurien,
Bien sûr pas un guerrier Hun,
Pas une intelligence numéro un,
Mais une machine qui fonctionne bien,
Pas un joli cœur ce serai trop bête,
Mais un beau corps avec une belle tête.
Une machine à baiser les mains
Sans la raideur du sacristain.
Mais à quoi bon les illusions
Dans ce monde à concussions.
Que suis-je d’autre qu’un raté de la nature
Avez mes rousseurs et ma pâle figure?
Que faut-il attendre de cet vie,
Que faut-il espérer de ce latin,
Sinon d’avilissantes envies
Et le mépris des catins,
De ces guenons érotiques,
De ces nègres flegmatiques,
De ces négrillons hépatiques,
De ces négresses alcooliques.
Que faut-il attendre de cette vie
Sinon des quolibets
Et force sobriquets,
Sinon l’éteignoir
Pour moucher les ardeurs
Du nègre albinos
Terré dans sa paillote
Comme dans sa rancœur ;
Du nègre albinos
S’exerçant aux papillotes.
Pour être frisé quand même
Quand il tombe en prière :
O Dieu de Cham!
Fais-moi les cheveux crépus,
Je souffre trop, je n’en peux plus.
Enduis-moi de cirage
Pour faire passer ma rage.
Enduis-moi de chocolat
Je ne suis pas de bois.
Oh! Dieu des vrais Blancs.
Ce n’est pas épatant
D’avoir le nez épaté,
Je veux devenir ramoneur
Pour étancher mon malheur.
Oh grand Manitou des Indiens,
Oh! Déesse des petites mains,
Epargne-moi des choses moroses :
De la coccidiose,
De la psittacose,
De la gnose,
De la polypose,
Ménage-moi une metamorphose.
Tout plutôt qu’une gueule déteinte,
Que cette gueule à moi :
Iroquois si l’on veut,
Jambe de bois,
Siamois,
Queue de bois,
Tout pour ne pas être si laid :
Javanais si l’on veut,
Pécuchet,
Face de pet,
Paltoquet,
Eh! oui Monsieur l’Administrateur,
Un peu plus de palinodie
Dans cette comédie,
Vivement du préjugé de couleur
Car sans ma noirceur
Je ne suis plus qu’un farceur :
Ni Noir parmi les Noirs,
Ni noir parmi les Blancs,
Ni Blanc parmi les noirs,
Ni Blanc parmi les Blancs.

©Jacques Montaur – Les portes imaginaires [Les Editions de Minuit // 1956]

 

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