Charles Ferdinand Ramuz – La beauté sur la terre (Extraits) [1927]

delphine vaute©Delphine Vaute (https://www.delphinevaute.com)

 

Puis voilà que les nuages ont basculé tous ensemble et se mettent à dégringoler, roulant les uns par-dessus les autres, à la pente du ciel, vers le sud. Le samedi, le ciel était complètement nettoyé : c’est-à-dire en même temps que partout dans le village on faisait propre pour le dimanche. C’est plus qu’un changement de temps, c’est même plus qu’un changement de saison : tout se fait beau là-haut, comme jamais encore, au-dessus des Dents d’Oche, de ces pointes, de ces cornes. Sur les Cornettes, sur le Billiat, sur les Voirons, sur le Môle, sur Salonné; dans les gorges, sur les plateaux, tout autour des parois de rochers, sur les pâturages.

C’était sous les platanes en arrière du mur, par-dessus lequel on voyait l’eau, et on voyait aussi une partie de la montagne entre le mur et leurs grosses branches allant à plat au-dessus de vous. Plus tard dans la saison , quand elles étaient garnies de feuilles, elles devenaient comme un plafond que le soleil, ni le regard ne traversaient, mais, en ce moment-ci, elles étaient encore à nu et tout à fait pareilles à de grosses poutres usées par l’âge et que la chaleur à la longue aurait fait gauchir, aurait tordues dans tous les sens, avec des renflements, des trous noirs, des fissures.

Elle s’est tenue un instant tapie en haut du mur, toute ramenée sur ses mains qu’elle tient à plat devant elle; c’était le bord d’une terrasse cimentée où on venait étendre la lessive, comme on voyait à des fils de fer fixés entre leurs supports. C’était tout bleu de lune là; elle a été toute noire et blanche dans ce bleu. On a vu qu’elle savait faire. On a vu qu’elle savait s’y prendre. Elle ne s’est pas redressée, elle ne s’est pas mise debout; on aurait pu la découvrir trop facilement. Ce premier quartier de lune brillait comme un glaçon bien lavé à l’angle du café Milliquet, faisant plus loin sur l’eau une espèce de large route qui vous envoyait son reflet; elle a rampé comme un chat. Elle a été tellement silencieuse qu’elle semblait faire du silence dans le silence, elle semblait ajouter au silence en avançant. Elle est arrivée ainsi sur l’autre bord de la terrasse. Elle n’a eu qu’à s’y allonger de tout le corps, laissant seulement dépasser ses yeux.

Il faisait beau dans le monde, seulement il faut quelquefois longtemps pour s’apercevoir qu’il y fait beau.

Un samedi après-midi, vers les trois heures, sur la terrasse, avant que le monde qui ne vient que plus tard soit là; et, au-dessus de la tête de Milliquet, à une branche plus grosse que la cuisse, pendait tout juste une des premières feuilles pas encore bien dépliée, faisant penser à une patte de canard.

D’abord une seule note toujours la même, longtemps tenue, puis un silence, puis cette même petite note qui revenait. Puis un silence.
Puis une autre note est venue.
Peu à peu, elles montent la gamme, lentement d’abord, puis plus vite, et plus vite encore, et toujours plus vite; elles la montent, elles la redescendent; elles la montent et la descendent tout ensemble comme le jet d’eau qui s’élève et il retombe en même temps.
Le soir était venu; maintenant on essayait les basses. On les essayait par des accords. Le soufflet s’étire et le torrent de l’air ronfle par les issues. Un premier accord, un second.
Il y fallait beaucoup de soins. On entendait combien le mouvement des mains était amoureux dans ses prudences.

C’est un des ces matins de pêche; Rouge, de nouveau, la regarde. Décosterd venait de partir avec la brouette; lui il était venu tendre le filet. Il la regarde dans son contentement. Il avait bourré sa pipe, il tirait en creusant les joues sur sa courte pipe de bois. La fumée lui est sortie par toute sorte de petits trous dans la broussaille de sa moustache; il était venu se mettre à côté d’elle.

Ils ont été se laver les mains, ils reviennent; c’est mon père et c’est mes frères, mais ils ne disent rien, parce qu’ils n’ont rien à dire; ils ne lui ont rien dit, à elle, et puis c’est aussi qu’ils ont faim. Ils se sont assis l’un à côté de l’autre sur le mur et à une certaine distance l’un de l’autre. Ils sont les trois là, sur le mur. On voit le lac entre leurs têtes. Il  y a une grande place entre leurs têtes pour toutes les choses qui viennent, et c’est l’air ennuyeux avec une mouche dedans et un papillon jaune ou blanc, ou bien c’est encore une voile. QU’est-ce qu’on cherche? Car ils sont là, mais ils mangent, parce qu’ils ont faim. Ils coupent avec leur couteau dans leur pain, ensuite dans leur fromage. Ils portent de la lame le morceau à la bouche et leur main redescend, pendant que leurs mâchoires bougent. Il font aller de haut en bas leur mâchoire; eux, ils ne bougent pas, ils ne disent rien. Ils ont la tête qui leur pend en avant, les bras qui leur pendent et les jambes. Ils sont comme s’ils n’étaient pas. Oh! qu’est-ce qu’il y a? qu’est)ce qu’il y a? et qu’est-ce qu’il arrive donc qu’on ne trouve rien nulle part à quoi se prendre? quand on voit de l’eau entre leurs épaules, et puis c’est tout, on voit de l’eau, autour de leurs têtes, et puis c’est tout.

Elle est reparue,elle s’élève peu à peu, elle naissait à nouveau devant nous. Lentement, encore une fois, elle a élevé son corps, elle l’a développé dans l’espace : c’était comme s’il donnait un sens à tout. Il semble que les choses aient eu tout à coup leur couronnement, par quoi elles se sont expliquées et tout à coup elles s’expriment; puis, s’étant exprimées, elles vont se taire de nouveau; elles vont se taire, hélas! pour toujours. Elle, elle a ri encore vers nous, – puis, en effet, parce que c’est sur la terre, que rien ne dure sur la terre, que nulle part la beauté n’y a sa place bien longtemps…

Il faut dire qu’il était arrivé à la Fleur-de-Lys plusieurs échoppes, dont une où on vendait des pains d’épices, une autre où on vendant des glaces, une troisième, toute espèce de petits souvenirs pour grandes personnes et enfants. On faisait d’abord le tour des échoppes. Celle de la marchande d’épices était drapée d’andrinople rouge. Celle de la marche de glaces était peinte en faux marbre. Un manège de chevaux de bois était arrivé aussi plusieurs jours auparavant et n’avait été d’abord qu’une voiture verte avec des fenêtres, sous laquelle pleurait un chien, tandis qu’un cheval blanc était attaché à un pieu; maintenant deux hommes en chemises kaki et à bretelles américaines portaient chacun un cheval dans les bras ou à eux deux une nacelle blanche à cou de cygne; puis il y avait eu encore ces peintures et sur le devant de l’orchestrion les quatre rangées de pavillons de cuivre superposés. Ça brillait, c’était beau à voir.

©C.F. Ramuz – La beauté sur la terre [Réédition format Poche par les éditions Zoé // 2019]
site : https://www.editionszoe.ch/collections/petite-bibliotheque-ramuzienne

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