Roberto Bolano – Les détectives sauvages (Extraits) [2006]

enriques metinides©Enrique Metinides

 

Maria m’attendait sous un arbre. Avant que je dise un mot, elle m’a embrassé sur la bouche. Sa langue a plongé jusqu’à ma gorge. Elle sentait la cigarette et le repas cher. Moi je sentais la cigarette et le repas bon marché. Mais les deux repas étaient bons. Toute la peur et toute la tristesse que j’éprouvais se sont évaporées immédiatement. AU lieu de nous en aller vers la petite maison nous nous sommes mis à faire l’amour sur place, debout sous l’arbre. Pour que ses gémissements ne s’entendent pas, Maria m’a mordu le cou. Avant de jouir j’ai retiré ma verge (Maria a dit ahhhh au moment où je l’ai retirée peut-être trop brusquement) et j’ai éjaculé sur l’herbe et les fleurs, je suppose. Dans la petite maison, Angélica dormait profondément, et nous avons de nouveau fait l’amour. Puis je me suis levé, j’avais l’impression qu’on était en train de fendre mon corps et je savais que si je lui disais que je l’aimais la douleur disparaîtrait instantanément, mais je n’ai rien dit et j’ai inspecté les coins les plus lointains, pour voir si j’y découvrais Barrios et cette Patterson en train de dormir, mais il n’y avait personne d’autre que les sœurs Font et moi.

Je me suis approché et j’ai observé attentivement les diagrammes et les dessins, soulevant lentement les feuilles qui s’empilaient dans le plus complet désordre. Le projet de revue était un chaos de figures géométriques et de noms ou de lettres tracés au hasard. Il m’a semblé évident que le pauvre M. Font se trouvait d’un effondrement nerveux.
– Qu’est-ce que tu en penses, hein?
– Très, très intéressant, ai-je dit.
– Ils vont savoir ces enculés ce que c’est que l’avant-garde, pas vrai? Et encore il manque les poèmes, tu vois? C’est là qu’il y aura vos poèmes.
L’espace qu’il m’a désigné était couvert de traits, de traits qui imitaient l’écriture, mais aussi de petits dessins, de ceux qu’on trouve dans les bandes dessinées quand quelqu’un jure : des serpents, des bombes, des couteaux, des têtes de morts, des tibias entrecroisés, de petites explosions atomiques. En plus, chaque page était un abrégé des idées baroques que Quim Font avait sur le graphisme.

À l’intérieur de l’immense océan de la poésie il distinguait plusieurs courants : des pédérastes, des pédales, des pédoques, des folles, des sodomites, des papillons, des narcisses et des efféminés. Les deux courants majeurs, cependant, étaient celui des pédérastes et celui des pédales. Walt Whitman, par exemple, était un poète pédéraste. Pablo Neruda, un poète pédale. William Blake était un pédéraste, sans l’ombre d’un doute, et Octavio Pa une pédale. Borges était efféminé, c’est-à-dire qu’il pouvait soudain être pédéraste et, tout aussi soudainement, simplement asexuel. Rubén Dario était une folle, de fait la reine et le paradigme des folles.

La littérature n’est pas innocente, je le sais depuis que j’ai quinze ans. Et je me souviens que c’est ce que j’ai pensé à ce moment-là, mais je ne sais plus si je l’ai dit ou non. Et si je l’ai dit, je ne me rappelle pas dans quel contexte j’ai pu le dire. À ce moment-là, la promenade (mais je dois préciser qu’à partir de là nous n’étions plus cinq personnes, mais trois, le Mexicain, le Chilien et moi, les autres Mexicains avaient disparu aux portes du Purgatoire) s’est transformée en une sorte de balade extra-muros des Enfers.

J’ai fermé les yeux en essayant de me soustraire à la situation, l’épaule de Peau Divine sentait la sueur, une odeur acide très étrange, pas une odeur rance, même pas une mauvaise odeur, mais une odeur acide, comme s’il venait  de sortir indemne  d’une explosion dans une de produits chimiques, et ensuite je l’ai entendu parler, non pas un une, avec plusieurs personnes, plus de deux c’est sûr, et les voix préparaient la bagarre. Alors j’ai ouvert les yeux, mon Dieu, et je n’ai pas vu les gens qui étaient autour de nous, mais je me suis vu moi-même, mon bras sur l’épaule de Peau Divine, mon bras gauche à sa taille, ma joue sur son épaule, et j’ai vu ou j’ai deviné les regards pervers, des regards de tueurs-nés, et alors sautant terrorisé par-dessus mon ivresse j’ai voulu disparaître, terre avale-moi, j’ai supplié qu’on me foudroie, j’ai désiré, en un mot, ne jamais être né.

… je ne sais pas combien d’heures je suis restée là, les tables alentour se vidaient puis de nouveau étaient occupées, le type en blanc n’a jamais ôté son chapeau et son assiette d’enchiladas paraissait éternelle, tout s’est embrouillé dans ma tête, comme si les paroles que je devais leur dire avaient été des plantes et que celles-ci soudain avaient commencé à se dessécher, à perdre leur couleur et leur force, à mourir. Çà ne m’a été d’aucune aide de penser à mon père enfermé dans l’asile avec une dépression à tendance suicidaire ou à ma mère brandissant la menace ou la litanie de la police comme si elle avait été une pompom-girl de l’UNAM (ce qu’elle avait effectivement été, au cours de ses années d’étudiante, pauvre maman), parce que soudain moi aussi j’ai commencé à me faner, à me désintégrer, à penser (ou plutôt à me répéter, comme un tam-tam) que rien n’avait de sens, que je pouvais rester assise à cette table du café Quito jusqu’à la fin du monde (j’allais au lycée nous avions un professeur qui disait savoir exactement ce qu’il ferait si la troisième guerre mondiale éclatait : retourner à son village, parce que là-bas il ne se passait jamais rien, probablement une blague, je ne le sais pas, mais d’une certaine manière il avait raison, quand tout le monde civilisé aura disparu le Mexique continuera à exister, quand la planète s’évanouira ou se désintégrera, le Mexique continuera à être le Mexique) ou jusqu’à ce qu’Ulises, Arturo et l’inconnu en blanc se lèvent et s’en aillent.

On ne peut pas vivre désespéré toute une vie, le corps finit par céder, la douleur finit par être insupportable, la lucidité fuit à grands jets froids. Le lecteur désespéré (et plus encore le lecteur de poésie désespérée, celui-là est insupportable, croyez-moi) finit par se désintéresser des livres, finit inéluctablement par se transformer en un désespéré tout court. Ou alors il se soigne! Et alors, cela fait partie de son processus de régénération, il revient lentement, comme dans du coton, comme sous une averse de pilules tranquillisantes fondues, il revient, je dis, vers une littérature écrite pour des lecteurs sereins, paisibles, avec l’esprit bien centré.

« J’exhorde tous les poètes, les peintres et les sculpteurs jeunes du Mexique, ceux qui n’ont pas été pervertis par l’or  prébendier des sinécurismes gouvernementistes, ceux qui n’ont pas été encore corrompus par les mesquins éloges de la critique officielle et les applaudissements d’un public grossier et concupiscent, tous ceux qui ne sont pas allés lécher les assiettes dans les festins culinaires d’Enrique Gonzàles Martinez, pour faire de l’art avec la stillation de leurs menstruations intellectuelles, tous les grands sincères, ceux  qui ne ne sont pas décomposés dans les efflorescences lamentables et méphitiques de notre milieu nationaliste avec des puanteurs de pulqueria et des relents de fritasse, tout ceux-là je les exhorde, au  nom de l’avant-garde actualiste du Mexique, à venir se battre à nos côtés dans les files luciphores de la découvert… »

Si je me mettais à parler de lui je ne m’arrêterais pas de toute la nuit et il nous faudrait plus de bouteilles de tequila, il nous faudrait une caisse entière de mezcal Los Suicidas pour que j’arrive à vous faire un portrait plus ou moins fidèle de ce trou noir du Mexique. De ce trou d’un noir aveuglant! Un trou couleur de jais, ont-ils dit. Couleur de jais, oui les gars, de Jais.

Un jour j’ai bu cinq coca-cola et tout d’un coup je me suis senti mal, comme si le soleil s’était faufilé dans la profondeur de mes bouteilles de coca et que je l’avais avalé sans m’en apercevoir. J’ai eu de la fièvre. Je ne pouvais pas tenir, mais j’ai tenu. Je me suis caché derrière un rocher jaune, j’ai attendu que le soleil disparaisse, ensuite je me suis pelotonné et je me suis endormi.

Pendant un moment nous sommes restés silencieux, observant les fous de La Fortaphins et des chérubins à la chevelure maculée de merde. Quelle désolation, a dit ma fille, ou c’est ce que j’ai cru entendre.

… me voici moi, dopé, avec les antidépresseurs qui me sortent par les oreilles, à parcourir cette Foire apparemment si sympathique où Hernando Garcia Leon a tant et tant de lecteurs et où Baca, aux antipodes de Garcia Leon mais aussi grenouille de bénitier que lui, a tant et tant de lecteurs et où même moi, à quoi bon poursuivre, à quoi bon aller plus loin, j’ai aussi mon contingent de lecteurs, les déglingués, les maltraités, ceux qui ont dans la tête de petites bombes de lithium, des fleuves de Prozac, des lacs d’Epaminol, des mers mortes de Rohipnol, des puits bouchés de Tranquimazin, mes frères, ceux qui boivent de ma folie pour alimenter leur folie.

©Roberto Bolano – Les détectives sauvages [Christian Bourgeois éditeur // 2006]

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