À propos de…(18) Le comédien ( Par Louis Jouvet)

Vaka Valo
©Vaka Valo ( http://vakavalo.com/)

 

Je l’ai cru longtemps inintelligent, bête. Ce n’est pas une bonne façon de dire. Il est inintelligent parce que nécessairement inconscient.

Mais cette inconscience qui est sont fait, sa nécessité, peut être aussi – si elle est admise et protégée, reconnue et utilisée – la source de ses perfectionnements les plus hauts, les plus grands dans son métier et dans sa condition d’homme.

Le comédien vaut l’homme, et tant vaut l’homme, tant vaut le comédien.

Étrange personnage à qui la crainte de ne pas plaire et le goût de plaire, portés à un excès, une exclusivité absolus qui lui tiennent lieu de tout comme mobile et comme but, donnent le plus authentique vide, la plus grande pureté, la plus belle virginité qui soient.

Pour le comédien protégé, abrité de tous autres contacts dans l’exercice de son métier, cette pureté est magnifique, exceptionnelle, salvatrice et rédemptrice. Héla! il reprend contact avec tout insupportablement, obligatoirement. Il se souille à nouveau de tout ce qu’il touche, et introduit en lui tous les ferments et toutes les contradictions, et devient par l’effet de ce vide et de cette densité exceptionnelle et légère, d’autant plus lourd qu’il s’essaie à exister par lui-même, à raisonner. C’est alors qu’il est perdu, qu’il perd cette existence supérieure, cette vie unique, dans l’absolu des sensations et des passions feintes. Désincarné de lui-même, dans l’exercice de sa fonction, il est parfait. Sa sincérité, même cabotine, même vaniteuse, est fière, mais dès qu’il s’incarne pour la raison, l’intellectualité, par n’importe quel geste pratique, il redescend aussitôt au-dessous de tous ceux qu’il survolait.

De ce plafond où il planait, il tombe aussitôt dans une sorte de sottise ou d’imbécillité d’esprit, une prétention qui l’anéantis, et l’impotence devient le fait du désir, qui le prend soudain, d’être conscient de ce qu’il fait.

Ce qu’il dit alors sur son métier, sur les auteurs qu’il joue, sur ses rôles, sur lui-même, est marqué d’une stupidité tonnante, d’une sorte de bassesse ou de vulgarité, ou pour le moins d’ignorance.

Il ne peut se raconter lui-même. Il est sordide.

C’est ce que je fais.

Se raconter, comme le cheval de course ou le chien de chasse. Mais de ces récits, de ces souvenirs, dans ces chaudes effusions de soi, il peut avoir, s’il sait exercer son métier dans une orientation, une réceptivité que je dirai aussi, une sorte de conscience supérieure, qui me semble devoir être sa vraie nature et sa mission.

De qui parlais-je? Du comédien, et donc de moi-même.

Comédien, mon ami, mon frère, je te connais parce que je me connais. Je nous observe depuis trop longtemps pour ne pas avoir sur nous, sur toi et sur moi, des opinions, des impressions.

Toi et moi, nous sommes des ludions pour sentiments, des réflecteurs-marionnettes de Shakespeare ou de Molière. Tu es parfait, si tu ne veux pas penser à la façon dont l’entendent les gens qui veulent être intelligents et en imposer aux autres, si tu ne veux pas être un intellectuel – mais un ouvrier, un manuel de ton cœur.

©Louis Jouvet – Témoignages sur le théâtre [Flammarion // 2002]

 

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