Fernand Imhauser – Le phoque mâle (Extraits) [1949]

guy bourdin©Guy Bourdin

 

CARRIERE

Je languis, Emmanuèle, de la fluidité de ma pensée,
de l’inconstance de mes soins, de ma langue incontinente.

Il faudrait que mon corps subisse l’envoûtement de tes gestes
circulaires; qu’il connaisse à nouveau l’inflexion de tes caresses
manuelles; qu’il soit la glaise malléable, le plâtre innocent
offert au pouce de la volupté.

Emmanuèle, il faut que je sois assuré dans ma chair d’un
sourire mondial que je pressens et qu eta voix disperse.

Soyez-les, mes ouïes, accordées aux flagrations astrales;
soyez, mes yeux, précisément, diaphragmés à chaque clarté
particulière.
Et vous, mes mains, les bien-aimées, les obscures,
les sans-grâce, de qui j’ai reçu la première alerte du monde,
soyez-les, mes mains, les attentives, les dispensatrices,
aux tables de l’ivoire et de l’ébène, de mon hostie
musicale.

Fais bien attention, Emmanuèle, écoute-moi bien
Voici ce que je dis:
L’attente est belle et douloureuse. Est-il une situation
plus pointue que la vacance de cette phrase qui attend
son Verbe?

Ainsi le désir, si poignant dans son expectation et sa montée,
le contentement; ainsi le cierge bien mouché, la lumière,
et la table régulièrement nappée, le pain et le sel,
tels, ô mots, cohortes empressées aux douanes de la mémoire,
vous attendez la disposition singulière de votre théorie,
l’organisation élue de votre élan,
la prosodie admirable de votre avancement.

ORGUES DE BARBARIE

De suces la lumière à des ampoules vides
De jeter des mégots d’amour au cœur des filles
D’agiter l’essuie-glace énervant des paupières
D’être ce provincial naïf qui s’égosille
A couvrir les tramways par le bruit de ses vers
D’être ce remorqueur goudronneux qui fait eau
Et qui traîne aux borborygmes de son Diesel
Des péniches d’amour et des tonnes de sel
Tu es las. Mais un autre occupe le tombeau.

Aux frontons des bistros où saigne la musique
Le néon vaticine un message électrique.
Tu es nu. Dans le jour sans muscles de six heures
Tu regardes flâner les trolleybus camus
Avec leurs deux cheveux nourriciers sur le crâne.
Ce ne sont pas les fleurs mais tes mains qui se fanent.
La coupe est épuisée avant que tu n’aies bu.

BANLIEUE

Sur le banc où j’écris bavochent les tilleuls.
Un chien passe. On entend, comme une proue intense,
L’avion de New-York diviser le silence.

 

L’aube vient. L’aube… On croit qu’on est à jamais seul.

Le chien repasse, avec un journal dans la gueule.

MES DEBUTS A L’ECRAN

Comme j’écrivais sous la dictée d’un piano,
Un soir d’hiver pluvieux antérieur à ma vie,
Lorsque mon destin de plume s’organisait
Dans le flux hormonale de deux êtres
Qui avaient le grand avantage de ne pas encore se connaître,
Je commençai déjà à me souvenir de mon enfance.

Que j’espère, me disais-je, ne garder d’elle
Que des parfums ou la couleur des mirabelles
Ou le bleuté des veines dorsales de ce grand poisson
Que l’on m’a montré quand je voyageais dans les environs
Afin de pouvoir, la nuit de mes vingts ans?
Réinventer toutes ces choses – très poétiquement!

En ce temps-là, à cause de ma vocation à la musique
J’étais déjà doté d’une imagination philharmonique:
Je ne souffrais ô désordre, de te considérer
Que si tu étais convenablement désordonné.

Mais, comme dit mon lexique grec, tout finit par arriver:
Je pense que c’est la seule raison pour laquelle je suis né.

On m’avait donné un cœur plein de raclures de soleil
Une belle petite culotte en velours d’Ecosse et, ô merveille,
La singulière habitude de noyer deux à deux
Touts les petits garçons dont je tombais amoureux.
Il n’y en eut qu’un seul qui survécut  :
C’est lui qui m’a donné ce grand coup de pied au cœur.

A cette époque, j’avais déjà fumé dans les clubs sous-marins
tant de cigares spongieux et d’arides jardins
Que ma mère, suivant le rite d’un familial solfège,
Inventa un nouvel itinéraire dominical pour mes départs au collège.
J’en conçus tout à coup une telle émancipation
Que, depuis, je ne retrouvai jamais le chemin de la maison.
Je suis donc aux yeux miraculeux de ma mémoire
Un grand assoiffé qui n’a pas envie de boire.

Beaucoup de femmes m’aimèrent pépèrement.
Toutes répondaient à mes polies protestations de réciprocité : tu mens
Aucune n’avait de petite chanson bien à elle
Mais toutes elles connaissaient les grands récitatifs impersonnels
N’osant de leurs seins me montrer la curieuse rondeur,
Elles me découvraient avec ostentation la calvitie de leur cœur.

A force de m’intoxiquer la vue de gros-plans sexuels,
J’avais fini par abdiquer ma royauté essentielle.
J’étais seul dans mon palais de cigares littéraires.
Seul, je l’étais encore sur la scène d’hier.

Ma violence naturelle  m’avait épargné bien des promiscuités
Je n’étais plus enfin qu’une affiche lacérée du Théâtre du Monde.

EXAMEN PARTIEL

J’ai esquinté d’un seul éclair
Tout le potentiel de clarté dont j’étais tendu.
Bagages pour l’éternité,
Douanes cosmiques,
Consignes terrestres,
J’ai connu d’un seul effort votre désolation.

Je suis à la piste des gazelles chimériques
J’ai fait sauter tous les blockhaus logiques
J’ai hospitalisé toutes les ténèbres
Toutes les bêtes ont gîté sous le dôme de mon crâne
J’ai hébergé même les monstres les plus joyeux
Ils ont épuisé jusqu’à la liqueur de mes yeux.

Me voici accusé de vivre.

Voici que je connais la concussion de ma mémoire
Je vois mes gestes ridiculisés
Par cet autre que je fus il y a un moment.
Et mes cris les plus actuelles, je les sais
Emportés par le charroi militaire de mon sang.

ROSE AVEC L’ÉPINE

Quand cette soif d’occurrence t’aura passé
Quand ton ombre périmée séchera sue le câble du grenier
Avec tes jeux d’enfant et les ombrelles familiales
Lorsque toute faim en toi aura cessé sa morsure
Quand tu auras connu la résilience de toute fringale
Et que tout ton cœur d’homme sentira sa fenaison
Et que toute ta lourde viande d’homme connaîtra son ultime saison
Et que tu seras cet hiver ténébreux et repu
Que tu ne voudras aucun geste ni d’aucune parole
A l’entour de toi ou dans tes provinces intimes
Quand toute présence sera une acceptation
Quand tout geste vers toi sera une incision
Lorsqu’après t’être insurgé et vidangé de tes propres humeurs
Et partagé du continent de toi-même
Lorsque tu seras cette presqu’île d’indifférence
Homme qui connais la vanité dès sa racine
D’une quelconque surrection
Et de l’aspiration même à ce néant pétré
Tu accéderas par le moule d’une glaise stupide
Enfin à cette sérénité minérale du vide.

MESURES POUR RIEN

TU es le premier sol d’un matinal solfège,
O native saison de la première neige,
Cahier pur apprêté pour un heureux devoir,
Eau vigilante, source, mystique abreuvoir,
Cantate de lumière, encre définitive,
Oiselle entre mes doigts chétivement captive,
Ah! pêche de plein vent, conclave de saveur,
Rameau fleuri, amande à la vierge liqueur,
Tu m’es ce blond matin d’été où l’on écoute
Les arbres d’un jardin tranquille qui s’égouttent ;
Tu es l’arche candide aux voûtes sans défauts
Qui fiance la rive à de royales eaux ;
Tu m’es cette patrie étrange et volontaire
Où mon souffle s’exile et mon cri se libère,
Ce glaive de soleil et ce porche de sang
Par qui s’ouvre et s’épanche un terrible printemps.

PILOGUE

La nuit lâche ses chiens d’étoiles
Et ses juments d’ombre
Et les lampes des quais vont boire dans le fleuve.
Par brassées, comme des glaives,
Giclent les vocabulaires nocturnes.

A peine ai-je le temps de choisir ton visage
Que te voila déjà toute chaude dans mes yeux
Voila déjà mes yeux déchiquetés par ton irréparable visage
Et déjà je renonce au poids de tes mains.

Et je renonce aux orties de tes doigts,
Aux langes de tes bras, aux laines de ton corps,
Je renonce à la pliure de ton sourire
Pour cette nuit lavée de désirs, ensanglantée de sourires,
Lourde des grandes fleurs gauches de tes jambes.
Nuit où les mots éclatent comme des petites flammes drues.
Cette nuit, pour cette nuit pleine de chiens et d’eau,
Je renonce au berceau matelassé de ta présence.

Le ciel s’allume de scories végétales
Où mes pieds sonores glissent sur une pente boréale.
La taupinière des rues vole en éclats,
Les murs fondent à l’appel bourru d’astres noirs.
J’entre, libre cruel et ardent,
Au cratère inhumain des veilles violentes.

A poings sévères, je modèle le terreau de joie,
Les tombes crèvent comme des tonneaux de rêve.

©Fernand Imhauser – Le phoque mâle (Préface de Marcel Thiry) [1949]

 

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