Tatiana Țîbuleac – L’été où maman a eu les yeux verts (Extraits) [2018]

21.Alexis-Lippstreu-Sans-titre-2007-crayons-gris-sur-papier-55-x-73-cm-1024x776©Alexis Lippstreu (http://fondationpaulduhem.eu/artistes/alexis-lippstreu/)

 

Je me suis mis à chercher une entrée comme un voleur, aux angles de la maison , autour de la porte, dans n’importe quel trou assez grand dans les murs. Il aurait suffi d’une erreur des maçons, d’un travail au rabais des menuisiers, pour qu’il en aille tout différemment. Une fissure ! une simple fissure m’aurait permis de me faufiler ou, tout au moins, de mettre le doigt dedans et de retourner la maison cul par-dessus tête, comme on retourne une couette. Je regrettais de n’être pas né pioche, ou rayon de soleil, ou termite.


C’était encore les genoux. Petits et lisses, enveloppées dans la partie de la peau la plus fine du corps, comme s’ils étaient les prémices d’un être et qu’ils abritaient le cœur ou tout autre organe vital qui le maintient en vie. Ses genoux, éclatants et sages, à côté desquels j’étais tombé tant de fois comme un chien et que j’avais embrassés tant de matins que j’’avais peur parfois qu’ils se cassent dans ma bouche, comme une coquille d’œuf, et qu’elle se mette alors à couler crue, goutte à goutte jusqu’à la dernière, par les blessures faites par mes lèvres. J’ai tendu la main pour la toucher, alors mon rêve s’est éparpillé en milliers d’éclats multicolores puis a disparu en frémissement encore vif et palpitant. Moïra.


Et il ne faut pas que je pleure et il ne faut pas que je mente. Pas aujourd’hui. Ce que l’on n’a jamais eu ne peut pas nous manquer. On ne peut transformer le vide en plein, si on ne croit pas. Et même si on croit, Alesky, tous ceux qui changent l’eau en vin ne sont pas des Christ. Peut-être, si nous avions vécu autrement… Si nous avions essayé davantage, si nous avions davantage fait semblant… Peut-être, si nous avions su à temps…


Je me les suis posées, dans ma solitude et ma folie, en ramassant mes os éparpillés dans tous les recoins de la chambre avec des mots flottants, allongé sur le divan des dizaines de psychiatres qui ont défilé dans mon cerveau comme dans le couloir d’un hôtel de passe, au cours de dizaines d’interviews et d’émissions sur moi et ma vision si originale de la vie.


Le marché aux puces donnait l’impression que le bon Dieu avait renversé son sac après un faux pas. Hommes et choses cul par-dessus tête, vestiges de vies passées entrelacées en rangs multicolores, comme des cheveux sur les vieilles photos de grand-mère. Tous ces objets autrefois utiles, qui gisaient maintenant au bord de la route come des entrailles, me donnaient le cafard.


« La mort, tu y penses quand tu meurs, Alesky, uniquement quand tu meurs, mais c’est une erreur, une grosse erreur. Parce que la mort est la chose la plus improbable qui puisse arriver à quelqu’un, en lieu et place de ses rêves. C’est, en fait, la seule qui lui arrivera avec certitude. C’est pourquoi, Alesky, il ne faut jamais que tu fasses les choses n’importe comment, en pensant que tu auras le temps de les corriger, parce que tu ne l’auras pas. Le temps qui viendra, tu le perdras à faire encore d’autres choses n’importe comment et pour mourir encore plus vite. »


Parce que les gens sont pourris et malades – je suis bien placé pour le savoir –, mais qu’ils font semblant d’être sains et bons, parce qu’ils ont peur. Et parce que c’est plus facile ainsi. Mais ils ne peuvent pas tous, en permanence, dissimuler. Parfois, toute leur méchanceté et toute leur maladie et toute leur perversion entre en éruption ; c’est alors qu’ils se sentent bien dans leur peau, qu’ils sont heureux, même si tous ceux qui les entourent les condamnent, et, par pitié, les plaignent.

©Tatiana Țîbuleac – L’été où maman a eu les yeux verts [Editions des Syrtes // 2018] (roman traduit du roumain par Philippe Loubière)

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