Chez les autres (8)… Interview d’Yves di Manno

Image-1

La parution des Poèmes retrouvés de George Oppen dans l’excellente Série américaine chez Corti où tu as déjà publié plusieurs livres en tant que traducteur (Les Techniciens du sacré de Jerome Rothenberg, Paterson de William Carlos Williams et Poésie complète d’Oppen) et en tant qu’exégète de cette poésie (Objets d’Amérique) me conduit à te questionner sur ce second métier que tu exerces. Je sais que c’est, d’une part, pour gagner ta vie (dans ce cas tu signes tes traductions de divers pseudonymes que je ne révélerai pas ici), mais aussi en tant que « militant » d’une certaine poésie qui naît avec Pound (on te doit l’édition définitive des Cantos – traduction collective sous ta direction – ainsi que celle de La Kulture en abrégé) et les Objectivistes : c’est quelque chose que tu partages avec quelques-uns de tes amis, dont le précurseur Denis Roche. Peux-tu nous tracer quelques balises de ce parcours et préciser en quoi il a compté et compte toujours dans ta propre expérience d’écrivain – poète peut-être avant tout ?

J’ai déjà beaucoup écrit à ce sujet : aussi bien sur l’apport décisif à notre époque du travail traducteur dans la création poétique que sur le rôle qu’aura joué une certaine poésie américaine – la voie poundienne en effet, couplée à celle de William Carlos Williams – dans mon propre cheminement. On en trouvera des échos dans tous mes livres de poétique active (c’est ainsi que j’aime désigner mes digressions), depuis « endquote » jusqu’à Terre ni ciel, en passant bien sûr par les Objets d’Amérique : je me permets d’y renvoyer celles et ceux que la question intéresse. Mais puisque tu me demandes un point de vue plus rétrospectif concernant cette lente expansion américaine au sein de notre paysage, je t’avouerai que j’éprouve aujourd’hui un sentiment mitigé. D’une part, si l’on pense à la situation telle qu’elle se présentait il y a un demi-siècle, il est indéniable qu’un effort considérable a été accompli et que des œuvres de premier plan qui attendaient d’être traduites (pour certaines depuis des décennies) ont fini par l’être, de manière parfois remarquable, ouvrant du même coup l’espace français à des œuvres plus contemporaines, dans un désordre où le bon grain s’est souvent mêlé à l’ivraie – ce qui était sans doute inéluctable. Mais d’un autre côté, quel aura été l’impact réel de cette irruption massive sur l’écriture poétique en France, dans son ensemble ? Au bout du compte assez faible, me semble-t-il – et insuffisant en tout cas pour nous empêcher de retomber dans de vieilles ornières (dont on aurait pu espérer que l’épreuve de l’étranger nous aiderait au contraire à sortir…). Sans parler des malentendus qui sont très vite apparus à ce sujet et dont le plus flagrant concerne le terme même d’objectiviste, désormais synonyme – a fortiori pour ceux qui ne l’ont pas lue – d’une poésie abstraite, désincarnée, neutre, littérale, que sais-je encore… (et bien entendu opposée aux saines valeurs de l’ancien lyrisme). Passe encore pour Zukofsky, le seul de la bande qui puisse être taxé d’un certain hermétisme.

Mais maintenant que l’œuvre d’Oppen est entièrement traduite, qu’on publie des livres de Reznikoff tous les six mois ou presque, que Carl Rakosi lui-même a enfin eu droit à un volume français, le lecteur peut juger sur pièces et se rendre compte du contresens qui est ainsi colporté – alors que les « objectivistes » avaient tant à nous apporter, sur le fond comme sur le plan formel… Je trouve un peu désolant que nous ayons tant de mal, en France, à échapper à l’étroitesse scolaire et aux pesanteurs de notre tradition. En 1965, en 4ème de couverture de sa traduction des Cantos pisans, Denis Roche écrivait : « Les nouvelles générations françaises devront lire les Cantos comme au temps des années 20 les jeunes américains venaient se retremper à Paris. Ils le feront si la poésie ne meurt pas. » Nous avons été un certain nombre à suivre ce conseil mais on ne peut pas dire que cela ait durablement infléchi le cours de notre histoire – même si la poésie n’est pas morte (hélas, diront certains !). Il est douteux en tout cas que la leçon ait été véritablement comprise, si l’injonction a bien été entendue…

L’interview complète sur Diacritik 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s