Céline Thoué – L’atelier (2020)

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Moulding of Adolf von Menzel’s hand (1900)

 

I

L’atelier est un port, un bateau, une jungle.

Un rocher, un désert, une altitude, une musique, une archéologie, une mémoire, une émotion.
Il est physique, géographique, c’est un lieu de repérage.
Un lieu instable, où l’on entre, où l’on se perd, où l’on perd.
Un aller, une venue, des allers et venues.
Des écrits, des traces, des dessins, du café, des traces de dessins, des traces de café.

Des hésitations, du doute, des brouillons, des brouillards, des ratés, des froissés, des taches, des réparations, de l’hirsute, du bien coiffé.
Un lieu protégé et à vif, un abri, un refuge.
Des pas, des kilomètres, des talons, un seuil à franchir, un tunnel, une rature, une improvisation.

Une concentration, une concertation, de la constance, de l’endurance, du laisser-aller, du laisser-passer.
c’est être en prise avec, ou sans
c’est
c’est

c’est se lever les matins, s’éveiller la nuit
c’est une mise à jour, une mise à nuit, un pluie battante et un ciel dégagé
un vol de buses, puis d’étourneaux,
des mustang au galop et un escargot.
Un aller, des retours, des allers-retours
un champ d’ortie, de luzerne
une forêt
un paysage
l’atelier est un paysage
mon atelier est un paysage


II

L’atelier est une planque, un arrière -pays, une mécanique. Il est fait de poulies.

Il est cendres et feu, effort et souffle, élastique .
Il est quai, salle d’attentes, train à grande vitesse, entrain, battement d’ailes.

Un rien qui devient quelque chose.
Un rien qui devient rien.

Il est eau douce et eau salée.
Il est la marée, haute, basse.
Il est ce que laisse la marée.
L’atelier est le ponton où je m’assoies. Le clapotis, la tempête.

Il est parfois aucune question.
Il est parfois aucune réponse.
Il est la cerise et son noyau.
Un goût sucré. Du chianti.

L’atelier est fait de voix, de choix, de d’accord, d’accords, de oui, de non, de possibles.
Il est isoloir.
Mon atelier est un isoloir.


III

L’atelier est un amant, une maîtresse, un frisson.
L’atelier est désir, grain de peau, caresse.
Il est l’alibi, l’amour, la tendresse, il est la brûlure, la paresse.

Il est la déraison,
II est la convoitise.

Il est ce corps qui reste droit, ces jambes qui flageolent, ces pieds qui foulent.
Il est trébucher, s’essouffler, se confondre, tomber, se redresser.

L’atelier c’est la respiration avant le rendez-vous galant, haletant, il a le temps, chamade.
Il est impatience, lenteur et battement.
Il est de gestes et de touchers, herbes douces, gaillet gratteron, sueur.
il est la faim, l’appétit, la foudre.

L’atelier est jouissance, crainte, obsession, l’arc et son carquois, épiderme à chair de poule, joues écarlates, rouge à lèvres, chaleur.

C’est un regard tellement…
Il est battement encore, de cœur, de corps. Yeux fermés, ouverts, clins d’oeil brûlants, il est l’avant-bras nu, la promesse, la raison, il est appétissant, il est appétit.
L’atelier est un vestibule, un adultère, une histoire d’amour.
Mon atelier est une histoire d’amour.


IV

L’atelier est un slogan, des murmures, un mot tranché, ça se soulève, ça crie un atelier.
L’atelier est un braillement, un déraillement, un ralliement.
L’atelier c’est des pancartes, une grande lettre, des planches de bois hissées, des muscles pour porter. Un écho.

L’atelier c’est une foule, une ligne, une bifurcation, un mouvement.
Une rumeur confuse, un acouphène.
C’est l’ouvrier et l’usine, une clé à molette en dent de scie.
C’est une lutte, un passage obligé, c’est manœuvrer.

Un combat = une victoire.
Un dessin froissé = un futur dessin froissé.
L’atelier est un poing levé, une photo interdite. Un temps libre, en roue libre, un temps plein, un pavé et la plage. Un casque, un bouclier, des pinceaux en escorte, des outils au garde-à-vous, une milice en garde à vue. Un trouble à l’ordre public. Un état d’urgence. Un regroupement pacifique, une marche silencieuse.
L’atelier c’est des figures comme des tours, des mots comme des plastrons, c’est de l’escrime.
Crayons en escadrons. Vitesse.

C’est une coïncidence, une divergence, une dissidence.
L’atelier ça déracine, ça désoriente, ça déroute, ça désordonne, ça dé-ban-dade.

L’atelier est une manifestation.
Mon atelier est une manifestation.


V

L’atelier est une eau de vie.
Il s’absinthe, je m’absente.
Il est un alcoolat, un café serré.
L’atelier est debout, couché, assis,
Un sofa de coton, il est canapé-lit.

Voyage en palanquin, coussin de plumes d’oie,
Il est le narghilé, il est la rêverie.
Il est un opiacé, il est un abandon.
Il est sommeil haché et réveil en fanfare.
Il est cri de faucon, vol de milan, … aigu, planeur, guitare.

Il est le lendemain d’un soir de liqueur, ferment, levain, amer-bitter.
Ethyliques étincelles et visions dissipées, il est une hypothèse, un château en Espagne.
C’est un ennemi, un allié, un alien où je vais somnambule.
Rhum arrangé, atelier dérangé.

Il est une eau gelée sur un corps nu, un bain tiède, une ivresse, un alambic, des gestes distillés.
Il est évanescent, essence F céphalique.
Il est white … spirit.

Il arrive parfois qu’il circule dans mon corps, alors, j’attends qu’il passe.
Rétrécir et plonger.
Chute libre, sans racine.
Hypnose.

Immobilité absolue, puis tonnerre, éclair, bouillonnement, cumulus qui s’accumulent, reflets.
Station assise, attente prolongée, fourmis dans les jambes. Alcool, alcôve.

L’atelier est une antichambre.
Mon atelier est une antichambre.


VI

L’atelier est parfois aussi léger qu’une ballerine, pointes tendues, collants de chair.

Il navigue, il gigue, il gigote, il bal, il samba, il s’emballe sur le dancing, il tango, à deux, trois, quatre, cinq. Il cancan, il mazurka.
Il est zorba le grec.
Il passodoble et double, me double, je reste sur le carreau pendant qu’il se déploie, je persiste en bossa.

Funambule, équilibre sur le fil, arrêt immédiat, tremblante, pas savoir, que faire.
Idée en l’air, danse du ventre, danse guerrière.
Rien parfois ne vient, ne joue, ne danse. Rien ne danse.
Et lui qui gavotte, devant moi, comme ça, il n’a pas honte, il polka, c’est indécent.
Il est toujours là, sur la piste.

Et moi en chaussons, je tente.
Je suis le rythme. Je le suis.
Et voilà que je valse, en chaussons, oui, je valse, je mambo, danse tzigane.
L’atelier siffle, j’accélère. Je suis dervish tourneur, mouvements désordonnés, vertigo.
Énième danse, énième pas, centrifuge rumba.
Dessins ratés, ré – encrer.
On continue la danse.

L’atelier est un tutu
Mon atelier est un tutu

©Céline Thoué
net : http://celine.thoue.over-blog.com/

 

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