Pierre Vinclair – Les Gestes impossibles (Extraits) [2013]

david delruelle©Collage : David Delruelle (https://www.daviddelruelle.com/)

 

Interlude
Révolutions imaginaires

1999

Les histoires sont des ponts. Tristes ceux qui tombèrent.

Le canal qui les trempe les a recyclés, un temps ; fuyant, il finit de charrier les vaisseaux de capitaines revenus, en amont immobiles, une main sur le gouvernail l’autre au large visière. Ils passaient. Quels orateurs ! On les entend encore, qui disaient scandaleusement, faisaient des signes aux mannequins, chantaient avec des nœuds de cire dans la  gorge les vieilles casseroles qu’applaudit le public piqué des adolescents éternels – lorsque ceux-ci remuent, leur visage se craquelle. La poudre vole. Les traits de vieillards apparaissent dans ce carnaval des nations. Lorsque le spectacle s’achève, chacun se baisse et ramasse son fusil,

plante un pruneau dans l’œil de son voisin. Et caetera.

2000

Quand vint la fin de tout. Chacun fit vœu de pauvreté.

C’est ainsi que l’on vit s’éloigner, frémissantes, leurs chandelles : ceux parmi les fidèles dont la foi résistait, irréductible aux vérités binaires des machines, s’enfonçaient là dans l’autre, insignifiants deux par deux en se donnant la main, formant les processions interminables, des pantins rejoignant le néant… Pleuraient-ils ou se réjouissaient-ils ? Qu’importe : ils croyaient. Nous autres demeurâmes, éclairés par la lumière blanche des écrans – ça n’était que des nœuds – en attendant qu’ils nous étouffent, pensions-nous, qu’ils nous résolvent. Mais comme les nœuds craquèrent, comme la Terre était ronde, nous fûmes condamnés à nous trouver encore, encore, nous qui n’avions plus rien, eux qui n’étaient plus que des restes, et nous nous reconnûmes honteux, chacun

dans son costume de mots trop grands. On recommencera, glissèrent-ils.

2001

Chaos demeure. Le siècle, cette fois-ci, n’aura pas eu sa chance.

Si l’on n’a pas entendu, dans l’explosion des tours jumelles lorsque les pénètrent les deux avions libres et fiers, le motif magnifique d’une bouteille se brisant, disséminant soudain la lumière diffractée dans une infinité de fragments de verre, c’est que l’imagination des poètes ne semblait plus, à la prise du luth, que le fond désolé d’un lac, vide : ils restèrent là dans leur bouche boueuse, tétanisés. Seul l’un d’eux, au prix d’une horrible grimace, parvint à chantonner qu’à travers les gratte-ciels c’était son corps, c’était sa langue qu’on avait fait voler, en éclats – après quoi resteraient  les organes épars de la diversité. On le félicita ; une déclaration, officielle, vint entériner son constat, et l’assemblée

fit voter les crédits pour la guerre. La guerre civile.

2002

On n’a que ce qu’on mérite. Voici venue l’année des décapitations.

Qu’on bâtirait, sous la voûte des villes, ces réseaux denses de tubes au fond desquels se distribuerait l’objective vérité du réel, sublimée dans des perles d’informations – qui parmi vous, ne l’a pas cru? Que les journalistes, et les politiciens, ne seraient plus alors qu’insignifiants fusibles, rendant au peuple de maîtriser par la parole ses propres gestes – comme nous avons été naïfs ! Nous mourrons, démocrates. Et dans la pénombre aujourd’hui sans haut ni bas nous n’entendrons désormais plus, éclats dans ce silence, que le bruit des fusibles qui sautent – ô pauvres journalistes! – et la symphonie pathétique, en combien de morceaux, des hommes qui craquent de n’avoir été que ce qu’ils sont. Dans ce sol, du pétrole ; de la roche en fusion

dans le trou de mes veines. Par ici, que toute chose ait un nom.

2003

Qu’est-ce qu’une planète ? De cette matière oui songeront nos sages.

Ils marcheront, mains attachées derrière le dos, la tête coincée dans les omoplates pliées, creusant les mêmes traces rondes dans la poussière – pareils à des forçats condamnés à cercler l’œil du rien. parmi eux Zoroastre, cent dix-huit ans (il pourrait aussi bien fêter son trois millième anniversaire) et dont la barbe clairsemée, sur le cuir mat d’un visage osseux, ne s’ouvre que pour murmurer : l’essence d’un être est son successeur au même lieu. Et le vieillard se baisse, ramasse le caillou dans lequel vient buter son pied, le jette ; celui-ci vole comme une comète. Lorsque nous baisserons les yeux nous verrons, à sa place,

une argentine. Ainsi de nos révolutions.

2004

Sapience avance. Sous peu, nous saurons imiter les tremblements de Terre.

Pour l’heure, essayons de comprendre; tremblerait-elle de peur, ou signifierait-elle une colère ? demandent les traducteurs du peuple au Président. Ce dernier, c’en est un, pose son menton sur le poing, fronce les sourcils, et répond la voix grosse d’un oracle que ce n’est pas cette Terre à jamais immobile : mais c’est vous, gronde-t-il, mais c’est vous qui tremblez, lorsque mes soldats blancs tordent un bras au grand, corps collectif qui vous contient, et que vous percevrez, bientôt, comme une prison. Nous rangeons nos micros, sans oser demander le nombre des cadavres qui, cette année, arroseront les sols d’un sang s’égouttant dans les grottes où l’uranium attend. Le sang

le salira, l’uranium. Le sang l’enrichira.

2005

Faut-il s’en émouvoir ? Certains, là-bas, suivent encore le Guide.

Derrière les hauts murs de la ville, ils mettent au point ces armes que nous possédons depuis longtemps, avec lesquelles nous ne voulons plus jouer. Ils peuvent, dès lors, s’engager dans cette guerre qu’ils gagneraient peut-être – ils ne parviendront pas, s’ils franchissent nos portes solides, hurlant dans cette langue que nous n’entendons plus (qui fut celle de nos pères, dont nous ne jurerions pas qu’il n’y a pas là qu’un cri, animal), à reconnaître leurs ennemis, s’ils les rencontrent ; car nous avons changé. Nous oublierons d’ailleurs leurs torts, s’ils acceptent d’abandonner leur masque, de disparaître dans la peau. Voilà bien longtemps, quant à nous, que nous n’acceptons plus pour guides

que des porteurs de bidons d’eau. Car nous lisons l’avenir dans les ouragans.

2006

L’espoir d’une retraite s’amoindrit. Les criminels fatiguent.

C’est peut-être parce qu’ils ont compris, enfin, que le monde n’est qu’une scène où se jouent d’intraduisibles désaccords, qu’ils ont abandonné, l’année de la cent trente-sixième révolution, cette manière habituelle de faire la politique qui, en étant tout à la fois la preuve et le déni, les relance sans fin : les premiers ne l’avaient pas interrompue, cette bonne vieille guerre, ils ne prolongeront pas l’accord de trêve ; le second, qui commence à pâtir de son rôle de dictateur ou l’un de ses sosies, s’entraîne à la grève de la faim ; les caméras compatissent, travelling, et montrent enfin ceux-là, de simples meurtriers, venus des quatre coins de leur peine pour pendouiller ensemble

au bout d’une corde. le soleil ne se lève pas mieux, sans eux.

2007

Ce dieu fut dans la bouche d’Allemagne. Qui nous assurera, en cas d’Apocalypse ?

Ainsi les prêtres questionnèrent leur pape. les informations nous manquent, répondit l’autre : les risques sont multiples, et le marché opaque. La fin des temps approche, ô mes garçons d’honneur : les tempêtes nous lèveront jusques aux cieux, les fleuves ravaleront nos corps. Alors qu’ils composaient ainsi leurs voix souveraines, au rythme desquelles dansaient, dans les églises, les hommes et les femmes de peu, le soleil fit des tours de table. On l’emprisonna dans un dossier, qu’on boucla. Et cette année-là, les prédictions se réalisèrent. Les vents destructeurs, en soufflant dans les orgues, prononcèrent ces paroles : vous êtes blessés, ô mes enfants ! Et l’on ne coud pas des cicatrices

à l’aide de chansons. L’histoire qui s’ensuivit n’est qu’un souvenir.

2008

Les Romains eurent bien leurs gladiateurs ! Entrevoyons la possibilité d’une clôture.

Les Nations ont été les provinces de la Télévision, ou plutôt : les soldats, des acteurs terribles, faisaient face aux enfants, jusqu’à ce qu’on leur refuse un tel spectacle. C’était lui préférer, sublime, celui de batailles d’or ; elles continuent, sur les planches d’un théâtre sept fois imaginaire, la guerre entre les hommes. Dans les gradins, d’autres se lèvent : la matière sonnante a une âme, grondent-ils, elle saigne aussi, et remplacent cet or par des combinaisons de chiffres. Les ordinateurs chauffent, les mathématiciens s’agitent, les enfants pleurent : la guerre leur file entre les doigts. Mignons, qu’ils aiment le sang! Des corps suffiront-ils ? Les hommes qui tournent, sur la piste rouge,

courent derrière un dossard. On dit qu’ils vont se rejoindre, qu’ils peuvent.

2009

Ç’aura été l’année du Père. Il nomme la crise, nous la maquillerons, en oeuvre bénévole.

On dit qu’au centre de toute mer, il y a ce tourbillon qui nous appelle, ressort d’une case vide et toujours déplacée; on dit que les vivants y viennent, à la nage, pour frictionner les pierres, jusqu’à trouver l’acte du feu; on dit aussi que les rêveurs attribuent à cet orifice la paternité de leurs songes, et les amants de leur désir. Juste avant la bascule, à la fin, perdu dans ses propres fumées, s’il n’a pas ignoré la danse de nos vivants, un cargo les brûlera d’un peu de kérosène, ou leur coupera le bras – n’en finira-t-on pas, avec ces idolâtres ? Si d’autres pleurent, séquestrés où les adolescents deviennent, n’est-ce pas aussi d’en avoir bu des litres, de ce sang

perdu pour doubler les canaux ? Ils seront si heureux qu’ils ne le sauront pas.

« En 2009, j’essayais d’écrire une épopée sur la Commune de Paris de 1871, vue comme l’origine d’une modernité politique caractérisée par son tragique. Comme je ne savais pas comment traiter une matière immense, ce chantier s’est finalement dispersé en plusieurs textes formellement aveugles les uns aux autres : essentiellement, un roman, La Fosse commune (Le corridor bleu, 2016), une longue psalmodie (« En l’honneur ») et un ensemble de proses que j’ai appelées « Révolutions imaginaires ».

Chacune de ces proses a été composée ainsi : je choisissais, à partir des chronologies par lesquelles Wikipédia résume chaque année, trois événements sans rapport entre eux, puis je tissais un plan poético-narratif sur lequel ces événements et leurs acteurs devenaient les éléments d’un unique drame qui valait pour fable résumant l’année. Il devait y en avoir autant que d’années jusqu’à 1871 (en partant de 2009) mais après 11 proses, je me suis brusquement arrêté. Elles ont été malgré tout été recueillies dans Les Gestes impossibles (Flammarion, 2013), comme un interlude entre « En l’honneur » (le long chant sur la Commune dont je parlais plus haut) et « Mon légendaire » qui est une espèce d’autobiographie fantaisiste. » Pierre Vinclair

 

©Pierre Vinclair – Les gestes impossibles [Flammarion // 2013]

 

Actualité de Pierre Vinclair :

Pour l’année 2020, deux livres aux éditions Corti : « La sauvagerie » (sortie prochaine) et « Agir non agir » (https://www.jose-corti.fr/titres/agir-non-agir.html)

Interview dans le dernier numéro du « Matricule des anges » : https://lmda.net/numero_212-213

Dirige la revue « Catastrophes » dédiée à la poésie contemporaine : https://revuecatastrophes.wordpress.com/

Dirige la collection « S!NG » des éditions « Le Corridor Bleu », avec la sortie récente du « Odes » de Sharon Olds (https://www.lecorridorbleu.fr/catalogue/)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s