Marie-Hélène Lafon – Joseph (Extraits) [2014]

1200px-Constant_Troyon_001Peintre : Constant Troyon

 

Quand on rentre dans une étable bien tenue, l’odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l’endroit, on est à sa place. Joseph avait toujours retrouvé ça dans sa vie, même aux pires moments. Il avait surtout aimé s’occuper des veaux qui grandissaient tous dans les fermes avant la mode de les vendre à trois semaines pour l’engraissement en Italie ou ailleurs ; même dans les grands troupeaux comme celui des Manicaudies il n’aurait jamais confondu un petit avec un autre, il ne leur faisait pas de manières, on n’avait pas le temps et tout le monde se serait moqué ou l’aurait pris pour un original, mais il avait juste la patience qu’il fallait, sans se laisser déborder. En entrant dans une étable ou en voyant un troupeau dehors, à l’herbe, il savait au premier coup d’œil, et aussi à l’oreille, si les choses allaient comme il faut. Il n’avait pas toujours eut le choix, il avait dû, certaines fois, travailler dans des conditions qui lui tordaient le ventre mais il n’était jamais resté longtemps dans ces fermes. Il avait appris à se méfier des gens que les bêtes craignaient, les brutaux et les sournois, surtout les sournois qui cognent sur les animaux par-derrière et leur font des grimaces devant les patrons.


Dans l’étable Joseph se parlait entre ses dents, en voix de gorge ; le patron ou le fils ou le marchand de veaux ou le vétérinaire n’auraient rien entendu s’ils étaient entrés pour voir une bête ou chercher un outil ;; il n’était pas chez lui, il devait garder sa contenance toujours. Il se finirait dans cette ferme, pour la retraite il irait dans une maison de Riom où étaient les vieux comme lui, il avait déjà dû rassembler et envoyer des papiers à Aurillac ; le patron l’avait emmené un mercredi à Riom et l’avait déposé dans des bureaux derrière la mairie, c’était le 12 mars l’année de ses cinquante-cinq ans ; il avait un peu attendu, ensuite la personne l’avait reçu, une assistance sociale jeune qui tapait vite sur l’ordinateur, elle avait besoin de son numéro de Sécurité sociale et il l’avait récité par cœur, elle avait souri en le regardant au visage sans demander la carte pour vérifier. Elle avait des yeux verts et un collier assorti.


Il aimait bien les soirs, on restait devant la télévision, on ne la regardait pas forcément, on l’entendait, on était les trois dans son bruit, des images apparaissaient, disparaissaient, en fortes couleurs qui circulaient dans la pièce autour des corps, on baignait dans ces images, on était traversé par elles, on attrapait des morceaux on sentait que le monde était vaste autour de la ferme et de ce pays tout petit dans lequel on aurait vécu. Des mots et des formules s’entassaient dans le désordre, Barack Obama le déficit Jean-Pierre Raffarin les restructurations Gandrange la faillite de la Grèce la bravitude sortir de l’euro les JO de Londres les Bleus le concert de Madonna. Le patron se serait intéressé surtout à la politique et au sport, mais il avait tendance à piquer du nez, à becquer comme il disait ; dès la fin du journal, il sortait du banc, se calait sur une chaise devant la cuisinière même quand elle était éteinte, et posait ses talons en appui contre le banc, ses orteils remuaient dans les chaussettes marron.


Le patron pense ces choses qui flottent autour de lui, des souvenirs de l’oncle marchand de bestiaux, ou des photos avec la brochette d’enfants ; et il a gardé son accent, un peu comme s’il souriait en parlant, même pour dire des choses raides, un accent de soleil tiède.


Les parents de la copine du fils, on dirait ce mot si on en parlait à table, le patron l’a employé une fois avec Joseph quand ils étaient tous les deux, les parents de la copine du fils ne sont pas paysans, ses grands-parents l’étaient, des deux côtés, on sait d’où elle sort ; elle étudie à Clermont pour devenir institutrice, professeur des écoles on les appelle maintenant les maîtres mais c’est pareil, sa mère s’occupe des maternelles à Lugarde et le père travaille dans la mécanique agricole. Il faut que le fils fréquente, il a eu vingt-sept ans, c’est le moment, après trente ans on prendrait des habitudes de vieux garçon. On en connaît dans le pays de ces familles rétrécies, avec le fils qui vieillit entre le père et la mère ; on préfère ne pas penser à ce que ça donne quand les fils se retrouvent seuls ; on n’a pas besoin d’y penser, on le voit ; certains en rient dans les cafés quand on raconte les histoires d’untel ou untel, c’est peut-être la meilleure façon de s’arranger avec la tristesse.


Quand elle croyait que personne ne la voyait elle pinçait un peu ses lèvres minces et un pli se dessinait entre ses deux sourcils très droits ; le reste du temps, elle faisait des manières et parlait à la mère ou aux voisins avec le sourire étiré qu’elle devait avoir en vendant des cartouches de cigarettes derrière son comptoir. Joseph avait senti qu’elle les vomissait, eux, ce pays, ces gens restés là dans des fermes même pas modernes, des machins de rien du tout où ils s’obstinaient à traire leurs vaches rouges caractérielles qui retiennent le lait tant qu’elles n’ont pas eu leur veau sous elles, ils ont un mot dans leur patois, amirer, ils disent ce mot de rien et ils ont l’air presque contents de se casser la tête et de perdre du temps pour gagner trois francs six sous avec leurs vieilleries. Il fallait s’adapter, Michel parlait vite et secouait ce mot entre ses dents ; rien dans ce pays n’était adapté, ni les gens, ni les vaches, ni les chiens, des corniauds mélangés qui aboyaient à tort et à travers et couraient après tout ce qui roule, ni les bâtiments, des baraques insensées avec des toitures infernales pour l’entretien, des maisons sombres impossibles à chauffer et des granges trop petites pour les engins agricoles, ; et les routes c’était pire, les routes qui ne finissaient pas, on n’arrivait jamais, et on aurait accroché la voiture, une Renault 16 presque neuve, bien motorisées, le père de Caroline l’avait laissée pour en acheter une plus grosse, c’était pas pour l’abîmer en croisant une 4L pourrie ou pour se traîner derrière un tracteur et un tombereau plein de bouse.


À cette époque, il n’avait pas vraiment de travail régulier, il trouvait plus ou moins à se louer pour des journées ici ou là, on savait qu’il était à peu près bon à tout s’il n’avait pas bu, et qu’il n’avait pas le vin mauvais ; il avait surtout le vin triste, d’une tristesse suante et comme contagieuse. La Simone qui avait à nouveau remisé chez elle le lit et la table des rescapés du naufrage conjugal, disait qu’il avait le vin noir ; un jour ou l’autre il se pendrait ou il foncerait contre un arbre avec la Peugeot, on en avait connu qui avaient fini comme ça, ça s’était déjà vu.

©Marie-Hélène Lafon –  Joseph [Buchet-Chastel // 2014]

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