Susana Moreira Marques – Maintenant et à l’heure de notre mort (Extraits) [2019]

polaroid-mort-perime03 William Miller©William Miller (https://www.williammillerphoto.com/)

 

Les hirondelles ont déjà fait leur nid sur la porte de derrière ; c’est ainsi que tous les ans H. se rend compte de l’arrivée du printemps. Ce sont des oiseaux utiles et, en plus, jolis, pour lesquels il a toujours eu une prédilection. Mais à présent il se met à regarder les hirondelles comme jamais, car il n’assistera peut-être pas à un printemps de plus.


Trente-huit jours, c’est en moyenne le temps qu’une personne a mis, l’année dernière, à mourir chez elle dans ces villages et petites villes, dans un rayon de mille sept cent vingt-huit kilomètres carrés.
Si tu ne veux pas connaître la réponse ne pose pas la question.


Le chasseur qui aimait les fleurs aimait aussi collectionner les animaux, les disposant sur l’armoire de la salle à manger. Le chasseur qui aimait les fleurs aimait aussi faire que sa femme se sentît comme ses proies : effrayée et prise au piège. Il avait été malheureux presque toute sa vie dans une ville, dans un autre pays, il avait souffert des humiliations, mais aimait aussi humilier, la dernière fois d’un seul regard, en faisant sentir à sa femme qu’elle devait être la première à mourir. Quand il a su qu’il ne survivrait pas à la maladie et qu’il ne pourrait plus arpente la vaste campagne devant sa maison, le chasseur qui aimait les fleurs a imploré la miséricorde, qu’on le tue vite, s’il vous plait. Il est mort dans son lit sans prononcer de dernières paroles d’importance et ce jour-là, dans son jardin, est né un chiot qui ne deviendrait jamais chien de chasse ; on l’a emmené dans un cercueil et veillé au milieu de la salle à manger, les oiseaux empaillés avec leurs ailes déployées le regardant du haut de l’armoire. Sur le balcon avec vue sur la terre qui avait été sa plus grande joie et dont il pensait jouir pleinement dans sa vieillesse, se trouvait son vase préféré qui donne encore des fleurs au printemps après sa mort.
La femme du chasseur qui aimait les fleurs, quand elle apparaît au seuil de la chambre, voit son mari grimper dans son lit, se coucher, mourir. Elle le vois une fois et encore une fois mourir et à aucun moment il ne lui demande pardon. Elle continue de dormir sous le regard accusateur de son mari, et elle-même se demande pourquoi elle n’est pas partie la première, si tel avait été son devoir. Maintenant elle vit toute seule et les fleurs qu’il a laissées sont une maigre consolation.


Le soleil se couche sur le plateau et les maisons blanches brillent par moments avant que le noir ne s’installe. Puis certaines personnes dorment et d’autres ne dorment pas. Le soir c’est pire : les malades s’agitent, les proches se réveillent et passent la nuit dans la terreur que celle-là ne soit la dernière. Et le matin, si tel ne fut pas le cas, ils voient qu’ils ne ressentent pas de soulagement.


Manuel de survie :
-Penser à la mort en détail. Ne pas penser au tout.


Au café on ne parle pas des gens qui sont alités ou dans des maisons de retraite, on ne parle pas des vieux qui disparaissent lentement. On parle des morts soudaines et inattendues, qui sont des événements. Par exemple, un jeune homme qui est mort quelques heures après avoir eu dix-huit ans. Il est mort sur une route au loin, étrangère, mais on l’a enterré ici dans le village de ses parents. La moto avec laquelle il a quitté la route était son cadeau d’anniversaire. À l’extérieur il n’a même pas eu une égratignure à expliqué la propriétaire du café, et la veillée a pu avoir lieu avec le cercueil ouvert.


La photographie de l’arrière-grand-père qui a voyagé de par le monde est accrochée au mur du couloir. L’image montre un homme élégant, bien habillé en costume de voyage, et qui porte une moustache taillée à la mode de son temps. Les parents passent dan le couloir, chargés de victuailles pour le dîner de fête, et ne regardent plus l’arrière-grand-père. Il est distant comme l’est une personne dont on n’a jamais entendu la voix. Les images meurent aussi.


INITESCENTE : 1. Qui n’est pas éblouie. 2. Qui ne se laisse pas troubler par une lumière excessive, qui ne se laisse pas fasciner. 3. Qui voit le monde lucidement, à part égales dans la douleur et la joie.


Les infirmiers et les assistantes sociales qui travaillent auprès des malades qu’ils ne peuvent plus guérir ont le regard de ceux qui consacrent leur vie à une chose de plus grand qu’eux-mêmes (comme on le voit chez les moines, qui renoncent à leur propre identité) ou de ceux qui ont une conviction qu’ils jugent inébranlable (comme on le voit chez les musulmans). Ils n’ont pas le regard cynique et blasé qu’on pourrait attendre de qui côtoie quotidiennement la mort.


Sur la petite table de nuit, une montre scande les heures des médicaments. Nul ne semble noter l’ironie d’avoir une montre au chevet d’un moribond.


Les dernières notes que je prends sont sur un homme qui chante pour sa femme. Il a réappris à jouer de la guitare après qu’elle est tombée malade d’une leucémie. Quand sa femme est rentrée de l’hôpital à la maison il y a un an, M. avait pensé qu’elle mourrait en peu de temps. Mais une fois à la maison elle a guéri et ils ont commencé une deuxième vie ensemble.
Todos me querem eu quero algum / quero o meu amor / nao quero mais nenhum. Il jouait et chantait, et elle, assise sur le fauteuil du salon, battait la mesure, et fredonnait, car malgré les trous de mémoire, elle se souvenait toujours des mélodies. Quand il allait jouer à la radio locale, il lui dédicaçait ses chansons.
Ils n’ont pas eu d’enfants. Quand ils se sont mariés, elle n’était presque plus en âge d’avoir des enfants. Étant beaucoup plus jeune, il savait depuis toujours qu’un jour il s’occuperait d’elle mais peut-être n’imaginait-il pas que ce serait aussi difficile. Elle n’a personne d’autre.
Dans ces dernières notes, M. ne joue pas de guitare, parce qu’il est affaibli après une opération de la colonne. Il vit maintenant avec la peur permanente qu’il lui arrive quelque chose et qu’elle reste seule. Mais il ne dit rien de tou ça. Il dit qu’il a promis cent euros à la Sainte Vierge – il l’a vue au-dessus de la porte de la salle d’opération –, et l’opération s’était bien passée, et tout redeviendrait le plus normal, le plus vivant possible, et le plus musical. Pour ne pas avoir à parler, M. met en marche une cassette avec sa propre voix, sur un vieux poste portatif.


Et même si les paroles survivent, si anciennes, elles seront incompréhensibles.

©Susana Moreira Marques – Maintenant et à l’heure de notre mort [Editions Do // 2019]

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