Michel Peissel Arthaud – Mustang royaume tibétain (Extraits) [1967]

Les Pundit

Nos cartes (de la section topographique indienne de 1926) devenaient maintenant tout à fait trompeuses. Parce que le Népal avait été fermé et interdit jusqu’en 1950, tous les renseignements géographiques concernant ces régions lointaines et inaccessibles ont été glanés par des agents secrets, les mystérieux informateurs pundit. Il s’agissait d’Indiens de souche népalaises que les Britanniques avaient formés pour voyager sous divers déguisements, au Tibet et dans l’Himalaya, en portant des carnets de notes cachés dans leurs moulins à prières et des chapelets sacrés bouddhistes de cent grains, au lieu des cent huit grains habituels, afin de pouvoir compter leurs pas. À l’intérieur de leur bâton de marche, ils cachaient des thermomètres qu’ils glissaient la nuit dans leur bouilloire pour estimer l’altitude à laquelle ils se trouvaient. Ainsi équipés, ils partaient déguisés en pèlerins pour des voyages qui parfois duraient six ans. Au prix d’incroyables difficultés, toujours déguisés et craignant d’être reconnus, ils mesuraient à pied chaque vallée et chaque col des confins inaccessibles de l’Himalaya. Le nom d’un grand nombre de ces explorateurs pundit est demeuré secret jusqu’à nos jours, car ils n’étaient désignés que par des chiffres ou par des initiales.

Chuba

C’est une sorte de manteau très pratique pour celui qui sait nouer un nœud avec ses dents, les deux mains derrière le dos. Cela n’est d’ailleurs que l’un des exercices de gymnastique compliqués auxquels il faut se livrer pour l’ajuster convenablement.
À première vue, une chuba ressemble beaucoup à une robe de chambre qui aurait été taillée dix fois trop large. Je veux dire que, si on l’enfile, elle traîne jusqu’à terre, ses manches descendent plus bas que les mains, jusqu’au-dessous des genoux, tandis que le col s’ouvre plus bas que le nombril.
Après l’avoir enfilée, il faut se livrer à des contorsions étonnantes pour lui donner un aspect plus net. On y réussit grâce à des mouvements bien coordonnés qui utilisent les qualités préhensiles du menton humain, la pression solide du coude, un tortillement de la hanche, la forte étreinte des deux mains – avec des variations, selon que l’on est un Khampa, un Amdo, un Dropka ou un simple habitant de Lhassa.
Il faut d’abord saisir les deux larges pans flottant de la chuba et les replier en arrière pour former deux plis (trois plis si l’on est amdo, deux à la mode de Lhassa). Retenant les plis en arrière, on saisit avec une main une ceinture généralement faite de tissu. Pour y arriver, on soutient l’un des plis avec le coude. Puis, avec la main – le coude étant immobilisé –, on attache la ceinture en la faisant glisser adroitement dans l’autre main, qui retient l’autre pli dans le dos. Permettez-moi de vous rappeler que, pendant ce temps, les deux mains sont perdues quelque part à l’intérieur des manches, immensément longues, si bien que les mouvement des doigts doivent être faits à l’aveuglette, à travers le tissu.
Quand la ceinture est attachée, à condition que l’on ait réussi, pendant toute cette opération délicate et pénible, à maintenir l’un des revers du col en place avec le menton, les choses se présentent bien. Tout ce qui reste à faire est de soulever au-dessus de la ceinture tout le tissu qui, maintenant, va constituer une poche autour de la taille. On retrouve alors la manche droite et en avant, marche !
Vous êtes récompensé au centuple de cet exercice par les usages multiples que la chuba va vous rendre. Vous pouvez vous débarrasser de vos gants car les longues manches protègent vos mains du vent froid et les gardent au chaud. Plus besoin de pyjama parce que vous n’avez qu’à défaire votre ceinture pour avoir un vaste et confortable sac de couchage. Quand il pleut, il suffit de ramener le col par-dessus votre tête. Il y a beaucoup de place autour de votre taille et c’est là, durant les jours de sécheresse, que vous portez votre briquet à silex (les allumettes sont inconnues). Dans cette poche, qui vous entoure la taille, vous pouvez mettre également tout, depuis votre moulin à prières jusqu’à votre quenouille pour filer la laine des yaks, sans préjudice de tous les autres objets qu’un Tibétain a généralement sur lui. Quand on est un véritable aristocrate, on ne retrousse jamais les manches de sa chuba, en témoignage discret du fait qu’on a jamais besoin de ses mains pour gagner sa vie. Quand on commence à avoir trop chaud, on se contente d’enlever une manche et de la laisser pendre dans le dos. S’il fait réellement une chaleur épouvantable, on enlève les deux manches et on les attache autour de la taille. Pour monter à cheval, on dénoue simplement la ceinture, ce qui donne à la chuba l’ampleur nécessaire pour les exercices équestres.

© (texte) Michel Peissel – Mustang, Royaume tibétain interdit [Arthaud // 1967]

© (première photo) Taylor Weydman (https://www.taylorweidman.com/mustang/)

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