Henri Focillon – Eloge de la main (Extraits) [1934]

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Elles ne sont pas un couple de jumeaux passivement identiques. Elles ne se distinguent pas non plus l’une de l’autre comme la cadette et l’aînée, ou comme deux filles aux dons inégaux, l’une rompue à toutes les adresses, l’autre, serve engourdie dans la monotone pratique des gros travaux. Je ne crois pas absolument à l’éminente dignité de la droite. Si la gauche lui manque, elle entre dans une solitude difficile et presque stérile. La gauche, cette main qui désigne injustement le mauvais côté de la vie, la portion sinistre de l’espace, celle où il ne faut pas rencontrer le mort, l’ennemi ou l’oiseau, elle est capable de s’entraîner à remplir tous les devoirs de l’autre. Construire comme l’autre, elle a les mêmes aptitudes, auxquelles elle renonce pour l’aider. Serre-t-elle moins vigoureusement le tronc de l’arbre, le manche de la hache? Étreint-elle avec moins de force le corps de l’adversaire? A-t-elle moins de poids quand elle frappe? Sur le violon n’est-ce pas elle qui fait les notes, en attaquant directement les cordes, tandis que, par l’intermédiaire de l’archet, la droite ne fait que propager la mélodie? C’est un bonheur que nous n’ayons pas deux mains droites. Comment se répartirait la diversité des tâches? Ce qu’il y a de « gauche » dans la main gauche est assurément nécessaire à une civilisation supérieure; elle nous relie au passé vénérable de l’homme, alors qu’il n’était pas trop habile, encore loin de pouvoir faire, selon le dicton populaire, « tout ce qu’il veut de ses dix doigts ». S’il en était autrement, nous serions submergés par un affreux excès de virtuosité. Nous aurions sans doute poussé à ses limites extrêmes l’art  des jongleurs – et probablement rien de plus.

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Dany Laferrière – Le cri des oiseaux fous (Extraits) [2015]

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Un morne dimanche soir de juin, la voix de mon père perdit complètement son pouvoir de séduction. Malgré ses efforts désespérés, sa nouvelle voix,  agrémentée de tant d’accents, n’arrivait plus à toucher ma mère. Même en parlant créole, mon père ne parvenait pas à se délester de cet étrange accent qui est le résultat d’une accumulation d’accents différents. Sans le savoir, il avait attrapé un accent mortel, comme d’autres attrapent une maladie infectieuse. Ce fut la fin. Mon père était devenu un étranger pour ma mère. Sa voix  n’opérait plus. Elle ne le reconnaissait plus. Ce son ne pouvait sortir  que d’un corps inconnu de ma mère. Elle ne reconnaissait plus son tambour venu du fond du corps. Le son du corps de mon père lui était devenu étranger, pour ne pas dire hostile.

– Non, il avait mis une de mes robes avant de filer par la fenêtre. L’officier, en entrant, a senti qu’il s’était passé quelque chose. Les gendarmes ont fouillé la maison de fond en comble. Ils n’ont rien trouvé. Finalement, au moment de partir, l’officier s’est rapproché de toi. J’ai eu un moment de panique. Il t’a demandé où était ton père, j’ai failli m’évanouir. On voyait bien que tu réfléchissais à sa question. Moi, , j’étais sur des charbons ardents, mai je ne pouvais rien dire ni rien faire. Finalement tu as dit : « Papa, il reviendra hier. »

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Michel Delhalle -Belgique, terre d’aphorismes

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À paraître bientôt (Cactus Inébranlable Editions): « Belgique, terre d’aphorismes – Anthologie Subjective », un ouvrage signé Michel Delhalle avec une couverture d’Emelyne Duval !
Près de 300 auteurs répertoriés…
« Cette anthologie est le fruit d’années de lectures, de mois de chasse et de traque pour débusquer certains anonymes qui publient parfois leurs pépites sur leur blog ou sur les réseaux sociaux. Certains usent de pseudonyme, d’autres ont autoédité leur production. » (…)
« Notre objectif, en publiant cet ouvrage est de partager une passion car, sans vouloir faire du prosélytisme , nous observons souvent, lors d’exposition d’aphorismes ou de lectures, le public réagir par des sourires, de l’intérêt et mieux encore en manifestant de l’étonnement et de la curiosité. Ce temps durant lequel les mots tournent dans l’esprit pour décoder le message ou comprendre l’astuce de langage est savoureux à vivre et à observer. Si le public en redemande, c’est que l’on est sur la bonne voie. »(Extraits de la postface).

À propos de…(16) Roland Topor ( Par Marcel Moreau)

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Lorsque je rencontrai pour la première fois l’ami Topor et l’entendis exploser de son fameux rire, je remarquai ce que les ressorts de ce rire avaient d’inhabituel. J’eus l’impression, pour ma part, d’en être resté à des modes plus classiques de drôlerie : grosses blagues, calembours plus ou moins salaces, bref, toutes recettes étrangères à la mise en joie de Roland. Lui, c’est dans le menu fretin des mots et des images, percutés par son imagination, qu’il puisait ses réjouissances. Rien ne semblait devoir échapper, jusque dans les situations les plus languissantes, à son regard sur les choses dont la trop stricte ordonnance ne pouvait que lui cacher de secrètes démangeaisons de liberté. Il serait leur libérateur, de même qu’il le serait à l’écoute des discours trop bien ficelés pour être vrais, et qu’il rétablissait, d’une saillie, dans leur droit au vagabondage.

Il n’y avait chez Topor, de volonté de faire rire. C’était une virée plus qu’un voyage aux îles dérivantes. Son subconscient y buvant, entre amis, l’alcool tantôt fort, tantôt doux de la lucidité…. Un mouvement spontané, généreux, proprement génial, rafraîchissant en diable. D’heureuses collisions entre le tranchant du pessimisme et la contondante dérision. Mine de rien, il en savait long sur la comédie de vivre et ses dessous tragiques. Ces dessous, il pratiquait l’art espiègle de les lui enlever, en un tournemain. Il était bien le seul, dans son genre, à déculotter la mort, sa vieille ennemie. Il lui fallait bien ça, s’offrir cet impayable moment où la mort apparaît sexuée, avant qu’elle ne se rhabille en spectre. Le rire de Topor m’a fait mieux comprendre, en profondeur, l’humour de son oeuvre. Rire sanguin sans jamais être grossier, pulmonaire mais raffiné, jubilatoire mais sachant se faire tolérance quand il distance d’un rien la cruauté.

©Texte : Marcel Moreau – Morale des épicentres [Denoël // 2004]
©Image : Roland Topor

 

Achille Chavée – Être bon

Quel plaisir de trouver dans la collection gratuite, éditée par la fédération Bruxelles-Wallonie (dans le cadre de la fureur de lire), ce poème d’Achille Chavée, illustré par Pascal Lemaître.

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net: http://www.fureurdelire.cfwb.be

 

Ileana Mălăncioiu – Comme pleurent les âmes seules (Extraits) [2016]

Edmund Monsiel

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Întreg orașul era plin de morți,
Ieșiseră pe strada principală
Așa-mbracați în hainele de gală
Pe care cît ești viu nu prea le porți.

Treceau rîzînd și nu-i puteam orpi,
Păreau că nu mai înțelg de loc
Că sïnt prea mulți și nu mai este loc
Și pentru cei care mai suntem vii

Ne-nfricoșa grozav fantasticul delir,
Dar stam și ne uitam uimiți, ca la paradă,
Căci fiecare-aveam pe cineva pe stradă
Și n-am fi vrut să fie închiss în cimitir. Lire la suite

Marcel Ginion – Chanson pour rire

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Ce n’est pas une chanson d’amour
Comme chantait Tino Rossi
Gilbert Bécaud ou Aznavour
C’est beaucoup mieux puisqu’on en rit.

On avait bu tout un samedi
Des Jupiler des Martini
Avec Nestor et des copains
On déconnait chez Célestin.

On n’a rien vu rien entendu
Il est rentré le p’tit Chinois
Venant d’en haut ou bien d’en bas
Et il prêchait comme un Jésus : Lire la suite

Jean Dorcy – J’aime la Mime (Extrait) [1962]

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En passant de la mime d’acteur à la mime du mime, la triade geste-attitude-mouvement a changé de visage. Nous avons donc des traits nouveaux à examiner.
Qui étudie le discours d’un mime est frappé par le nombre des attitudes et par leur nature. D’instant en instant le corps se forme, se déforme et se reforme. Chaque image prise à part décèlera de multiples sentiments, de multiples directions. Sa densité, son dynamisme dans l’immobilité s’obtiennent par des régimes musculaires appropriés : contraction et décontraction. Lire la suite

Vanessa Barbara – Les Nuits de laitue (Extraits) [2015]

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Il riait comme un singe, la bouche grande ouverte, mais sans émettre aucun son. Un jour, il avait plongé la tête sous l’eau et, de retour à la surface, s’était mis à rire comme un tordu. « Tout le monde a trouvé ça amusant, racontait Ada. Il a replongé, il est remonté, a recommencé à se bidonner. Ça faisait marrer tout le monde. Puis il a plongé encore une fois, mais n’est pas réapparu. Moralité : mieux vaut ne pas faire la même tête quand on rit et quand on se noie. »

« Je peux vous poser une question, mademoiselle? risqua-t-il.
– Mais bien sûr, dit elle.
– Savez-vous à quoi vous me faites penser?
– Non.
– Je n’ose pas vous le dire.
– Mais allez-y!
– A un magnifique soufflé.
– Un soufflé?! »
Telles furent les premières paroles qu’échangèrent Ada et Otto.

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Petit détail d’un livre d’occasion (6)

« Quand je pense que ces lignes sont publiées, commentées et prises au sérieux! »

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Texte : Extrait d’une lettre d’André Baillon citée par M. de Vivier, « Introduction à l’oeuvre d’A. Baillon » repris dans la préface de Frans De Haes pour le livre « Délires » d’André Baillon [Editions Jacques Antoine // 1981]

 

Claire Mousset – Et je rendais hommage…

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Et je rendais hommage aux cadastres aux plans
Hommage à ce décor très bleu de mappemonde
Que mesure l’accord chiffré des portulans

L’Atlas soudain s’ouvrait comme une poétique
Où je cherchais perdus dans l’azur stylisé
Les cyclones qui vont leurs démarches épiques

Et je rendais hommage aux branches du compas
Qui dessinent pour moi le ciel géographique
Qui retracent en clair l’horaire migrateur
Des mouettes et des lignes aériennes…
Crépitements… La pluie allait son contrepoint
Quand les moteurs chantaient leur dur travail nocturne
Et le repos dans les clairières balisées
d’Amsterdam. Caracas Fort de France Madrid
Tous les pays mouraient dans cet effort cabré
De avions musclés par la course quand prenait
Le virage sur l’autoroute des grands cercles Lire la suite

Fabrice Luchini – Comédie Française Ça a débuté comme ça… (Extraits) [2016]

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Six jours plus tard, je suis en train de me doucher et j’entends Maman crier : « On est pris! » Et là c’est le tourbillon. Les clientes aux jambes interminables qui se font épiler devant moi, les collègues homos qui veulent me faire entrer dans leur confrérie. Je fais attention à mes miches. Je porte des petits blazers de minets, des Weston que l’on s’achète avec des pourboires mirobolants. Les filles ont des cuissardes. La libido est du whisky et nous fait tourner la tête. Les coiffeuses se déloquent, les clientes se déloquent, Marlène Jobert se déloque… Dès que je peux me tirer sur la tige, je me précipite au toilettes. Une oppression homosexuelle m’entoure. Un des plus grands coiffeurs, Bernard, comme il me voit lire Freud pour plaire à ma fiancé, dit : « La Luchina, faute de se meubler  derche, elle se meuble l’esprit! »

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À propos de…(15) Jean Cocteau ( Par Robert Goffin)

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De même qu’il se renouvelle inlassablement, il faudra chercher inlassablement ses traces pour pénétrer au centre ensorcelé de son mystère. Ses chambres magiques ne communiquent avec le public que par l’équilibre d’un fil d’Ariane, rompu à divers endroits pour assurer l’impunité de sa solitude. Il faut toujours chercher le Sésame! Lire la suite

Le devoir de fonder une famille… un avis de 1937

« …Mais il faut reconnaître que les particuliers partagent avec L’Etat la responsabilité de ce fâcheux état de choses. Le remède à la dénatalité est aussi d’ordre moral. Il consisterait à se pénétrer non seulement de la nécessité de fonder un foyer mais encore de celle d’avoir une nombreuse famille; à se libérer de sophismes tels que la maxime absolutoire : « On n’a pas le droit d’avoir des enfants quand on n’a pas de quoi les élever », que beaucoup de ménages invoquent pour ne pas s’avouer leur manque de courage devant les difficultés de l’existence. Combien y en a-t-il qui éviteront ainsi de procréer ou qui concentreront sur un seul enfant leur légitime désir de voir s’élever la famille, alors que chacun d’eux devrait en avoir au moins trois pour parer aux risques de la mortalité. Ils ne se rendent pas compte, ces parents, de l’inanité de leurs calculs. Ils ne songent pas que leurs beaux projets sont bâtis sur la fragilité d’une vie humaine encore aggravée par les risques de guerre que fait naître la dénatalité ou sur l’hypothèse non moins incertaine que cet enfant leur sera reconnaissant. A quoi bon tous leurs efforts s’il meurt, s’il devint l’enfant gâté dont les caprices et les prodigalités les feront tomber dans la misère,  ou l’ingrat parvenu qui rougira d’eux et plongera leurs vieux jours dans une tristesse amère! Telles sont pourtant les dures leçons que l’existence inflige bien souvent à ces ingénieux calculateurs. Combien d’entre eux éprouveront les affres de la solitude à l’heure où l’on aime à sentir autour de soi une nombreuse et affectueuse sollicitude, où l’on peut avoir besoin d’un soutien? Combien d’entre eux regretteront alors de n’avoir pas compris la portée du devoir de fonder une famille et surtout de ne pas se voir revivre en leurs descendants? »

Extrait de texte tiré du « Grand Mémento encyclopédique Larousse » [Paul Augé // 1937]

Norman Mailer – Le Nègre blanc / Hipsters (Extraits) [1957]

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Une société totalitaire exige beaucoup du courage des hommes, et une société partiellement totalitaire en demande encore plus, car l’anxiété générale est plus grande encore. En effet, si l’on veut être un homme debout, un homme tout court, presque toute forme d’action non conventionnelle demande souvent un courage disproportionné. Ce n’est donc pas un accident si la source du Hip est le Nègre car celui-ci a vécu à la marge, entre totalitarisme et démocratie pendant deux siècles. Mais la présence du Hip en tant que philosophie fonctionnant dans les mondes souterrains de la vie américaine est probablement le jazz, qui y a fait son entrée en la pénétrant à la manière d’un couteau; elle est son influence subtile mais diffuse sur une génération d’avant garde – cette génération d’aventuriers d’après guerre qui (certains de façon consciente, d’autre par osmose) ont absorbé les leçons de la désillusion, du dégoût des années 1920, de la Grande Dépression et de la guerre.

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Joseph Delteil – Sur le fleuve amour (Extraits) [1927]

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Deux jeunes hommes tangoutes, nonchalants et purs, chantaient une chanson de neige, perchés sur un wagon de la compagnie internationale du port. Des femmes sartes, vêtues de peaux de loi, buvaient du lait de jument dans des gobelets de porcelaine. Des vieillards lolos se lissaient en silence les barbes.

Ludmilla a chu au beau milieu du filet, parmi les poissons. Elle les sent qui lui frôlent la chair avec une molle continuité, qui se coulent entre ses jambes, qui lui curent les oreilles, qui lui lèchent les joues et les organes de la génération. Il y en a de longs et fourbes, avec des ouïes équivoques en forme de ventouses; d’autres épais, avec d’informes nageoires dorsales indignes de l’époque quaternaire; d’autres encore, fins et goulus, qui s’insinuent à travers les cheveux; d’autres encore… Ils sont la multitude une et indivisible, avec des ventres sans nombre…

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À propos de…(14) André Stas ( Par Nadine Monfils)

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Le Cirques Divers, indissociable du génial André Stas, pataphysicien, poète, écrivain, collagiste, autodidacte. Un vrai artiste. Pas été pollué ou influencé par une école de mes deux qui formate des employés de l’art. Mon Dédé! Qu’est-ce que je l’aime aussi, celui-là, avec son éternel petit chapeau qui a l’air d’avoir pris la drache et sa tête de cancre.

©Extrait : Nadine Monfils – La 1ère fois que j’ai été au Cirque (Texte paru dans le n°232 de la revue C4 – C’est quoi ce Cirque?)