Juan d’Oultremont – Nuit de noces (Extraits) [2007]

« Nuit de noces » est un recueil de 71 nouvelles écrites autour de 71 menus de mariage tirés de la collection de l’auteur.

Joseph & Aline

Joseph & Aline
6.04.1929

Sur la gauche, les cheveux d’Aline se mêlaient au damassé du traversin – de fines rigoles claires qui lui remontaient dans la nuque.
Elle plissa le front et tendit la main en direction de Joseph en lui disant :
– Je pense qu’à présent plus rien ne nous interdit de nous embrasser avec la langue. Lire la suite

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Ilse Aichinger – Où j’habite (Extraits) [2007]

citées obscures

J’habite désormais à la cave. L’avantage c’est que ma femme de ménage n’a plus besoin de descendre au charbon, nous l’avons à côté, elle en paraît tout à fait contente. Je la soupçonne ne pas poser la question pour la simple raison qu’elle y trouve son avantage. Quant aux travaux ménagers, elle ne s’est jamais donné trop de mal, et ici moins encore. Il serai ridicule d’exiger d’elle qu’à chaque heure elle époussette la poussière de charbon sur les meubles. Elle est contente je le vois sur sa figure. Et tous les matins l’étudiant monte en sifflant l’escalier de la cave et le redescend le soir.  La nuit, je l’entends qui respire profondément et régulièrement. Je voudrais bien qu’il ramène quelque jour une fille qui trouverait surprenant qu’il habite à la cave. Mais il ne ramène pas de fille.

Et les autres non plus ne posent pas de questions. Les livreurs qui vident leurs sacs de charbon à grand bruit dans les caves de droite et gauche retirent leur casquette et me saluent quand je les croise dans l’escalier. Souvent ils déposent leurs sacs et attendent que je sois passée devant eux. Et le concierge aussi me salue chaleureusement quand il me voit avant que je sorte par la porte de la rue. Au début, j’ai pensé un moment qu’il me saluait plus aimablement qu’auparavant, mais c’était une illusion. Tant de choses vous paraissent plus aimables quand on remonte de la cave.

…il y a trop de choses dont je devrais avoir peur. Et même à supposer que je ne bouge pas de la maison et que je ne mette plus les pieds dans la rue, je me retrouverai un beau jour à l’égout.

Je me demande seulement ce qu’en dirait ma femme de ménage. En tout cas, cela la dispenserait d’aérer. Et l’étudiant sortirait et redescendrait en sifflant par les bouches d’égout. Je me demande aussi ce qu’il adviendrait des concerts et des verres de vin. Et si l’étudiant avait juste à ce moment-là l’idée d’amener une fille? Je me demande si mes pièces seraient toujours les mêmes dans l’égout. Elles le sont restées jusqu’à présent, mais dans l’égout il n’y a plus de maison. Et je n’arrive pas à imaginer que la répartition des pièces en chambre, cuisine, salon et chambre d’étudiant perdure jusque dans les entrailles de la terre.

Mais jusqu’à présent, rien n’a changé. Les tentures rouges et le coffre devant, le couloir de la cuisine, chaque tableau au mur, les vieux fauteuils club et les étagères avec tous leurs livres dessus. La panière sur le rebord de la fenêtre et les rideaux à l’intérieur.

©Texte : Ilse Aichinger –  Où j’habite [Nouvelle tirée du recueil Eliza Eliza // Verdier // 2007]
©Image : Schuiten & Peters – La frontière invisible [Casterman]

 

Lectures en passage (2)… Joaquim Hock

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À la manière de la Tentative d’inventaire des aliments liquides
et solides que j’ai ingurgité au cours de
l’année 1974 de Georges Perec, voici la liste des livres que j’ai lus (entièrement) ou relus au cours de l’année 2017 (Joaquim Hock):

(Liste publiée sur Facebook)

– ça c’est la Russie (Dominique Bromberger)
– Le chevalier de ventre à terre (Gilles Bachelet)
– Roti-Cochon, ou méthode très facile pour bien apprendre les enfans à lire en latin et en françois,
– Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Stig Dagerman)
-Epigrammes (Ambrose Bierce)
– Martian Time Slip (Philip K. Dick)
– Dr. Bloodmoney (Philip K. Dick)
– Now wait for last year (Philip K. Dick)
– Cosmos (Witold Gombrowicz)
– Hérétiques (G K Chesterton)
– MaxJacob – poètes d’aujourd’hui (André Billy)
– Douze nouvelles/Dodici raconti (Dino Buzzati)
– Si ce monde vous déplaît (Philip K. Dick)
– Dernière conversation avant les étoiles (Philip K. Dick)
– Coulez mes larmes, dit le policier (Philip K. Dick)
– Dictionnaire des idées reçues (Gustave Flaubert)
– Max Ernst (Gaston Diehl)
– Minutes de sable mémorial (Alfred Jarry)
– Commentaires pour servir à la lecture des Minutes de sable mémorial (collectif)
– La revanche de la nuit (Alfred Jarry)
– Le siècle des charognes (Léon Bloy)
– La montagne morte de la vie (Michel Bernanos)
– L’envers de l’éperon (Michel Bernanos)
– Le murmure des dieux (Michel Bernanos)
– Race et histoire (Claude Lévy-Strauss)
– Voyage au pays des Gagaouzes (Marianne Paul-Boncour)
– La chevalière de la mort (Léon Bloy)
– Les maîtres humoristes: Honoré Daumier, librairie Jouen, 1907
– Tristes tropiques (Claude Lévy-Strauss)
– Les chênes qu’on abat (André Malraux)
– Le puits et les bas-fonds (G K Chesterton)
– Album Georges Perec (Claude Burgelin)
– Le clavecin autrement (Elisabeth Chojnacka)
– Le voyage de monsieur Perrichon (Eugène Labiche)
– The flying inn (G K Chesterton)
– Chesterton face à l’islam (Philippe Maxence)
– Le pont sur la Drina (Ivo Andric)
– Les beaux jours de la rue de la main d’or (Gyula Krudy)
– Alphabet (Joseph Delteil)
– Les boutiques de cannelle (Bruno Schulz)
– Le sanatorium au croque-mort (Bruno Schulz)
– La fin de la sagesse et autres contes extravagants (G K Chesterton)
– Paycheck et autre nouvelles (Philip K. Dick)
– Des éclairs (Jean Echenoz)
– Lepinski Vir guide (collectif)
– Le livre de la pauvreté et de la mort (Rainer Marie Rilke)
– La vérité avant-dernière (Philip K. Dick)
– Bartok Memorial house (collectif)
– Simulacres (Philip K. Dick)
– Serbie: mythologies balkaniques (G. Pério-Valero)
– Poèmes algol (Noël Arnaud)
– Le zappeur de monde (Philip K. Dick)
– Topor, voyageur du livre tomes 1&2
– Brèche dans l’espace (Philip K. Dick)
– Musée de marine (Joseph Delteil)
– Le géant de la gaffe (André Franquin)
– L’anatomie du gag et autres essais (Vaclav Havel)
– Les clans de la lune alphane (Philip K. Dick)
– Comment parler le belge (Philippe Genion)
– Traum, Philip K. Dick le martyr onirique (Aurélien Lemant)
– Deus Irae (Philip K. Dick/Roger Zelazny)
– Oursins et moineaux (Sjon)
– La fille aux cheveux noirs (Philip K. Dick)
– Petit catéchisme à l’usage de la classe inférieure (August Strindberg)
– L’exégèse tome 1&2 (Philip K. Dick)
– Les hauts cris (Norge)
– Clérambard (Marcel Aymé)
– Une double famille et autres nouvelles (Balzac)
– Les photographies conceptuelles d’Erwhan Ehrlich révélées par Roland Topor
– Amerigo (Stefan Zweig)
– Le rêve de l’escalier (Dino Buzzati)
– La cuisine cannibale (Roland Topor)
– Le tunnel (Ernesto Sabato)
– Le château des destins croisés (Italo Calvino)
– Cronopes et Fameux (Julio Cortazar)
– Mon ami Kronos (Pierrre Albert-Birot)
– Les écrivains nuisent beaucoup à la littérature (Eric Allard)
– Trésor des fèves, fleur des pois (Charles Nodier)
– Etrangers de Paris (Alexandre Vialatte)
– Une fille d’Eve (Balzac)
– Thomas l’imposteur (Jean Cocteau)
– Le temps désarticulé (Philip K. Dick)
– Confessions d’un barjo (Philip K. Dick)
– Merlin (anonyme 13ème siècle)
– Les premiers faits du roi Arthur (anonyme 13ème siècle)
– Divers faits (Jacques Sternberg)
– Le grand livre vert (Graves/ Sendak)

©Photographie :  Paul Octavious

 

Lectures en passage… Yves Billet

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TOP LIVRES & REVUES (liste publiée sur facebook)

– Dominique Rameau – sanglier (José Corti)
– Kenzaburo ôé – le faste des morts (Folio)
– FEU !! Harlem 1926 (Ypsilon éditeur)
– Yannis Ritsos – le mur dans le miroir (Poésie/Gallimard)
– Antoine Bréa – récit d’un avocat (Le Quartanier)
– Alejo Carpentier – le royaume de ce monde (Folio)
– Adolfo Bioy Casares – nouvelles fantastiques (Pavillons Poche/ Robert Lafont)
– Simenon – les scrupules de Maigret (Le livre de poche)
– W.G. Sebald – campo santo (Babel)
– Desert Oracle No 6
– Dérivations n°4 (Urbagora)

©Photographie : Paul Octavious

Interview (7) Georges Perec (Extraits) [Jazz Magazine #272 / 1979]

(Interview réalisée par le magazine « Jazz Magazine » en 1979)

 

Perec : Quand on lit Je me souviens, on voit que j’aimais le jazz, et puis qu’à un moment donné mes souvenirs s’arrêtent – à partir de là je n’ai plus de souvenirs à propos du jazz. Vous connaissez le mot d’Armstrong : « Le jazz et moi sommes nés ensemble », moi je disais « Le jazz et moi sommes morts ensemble ». Je ne suis pas mort, mais l’amour que j’avais du jazz est mort pour moi en même temps que le jazz, je veux dire en même temps qu’un certain jazz. Lire la suite

Jean-Richard Bloch – Une journée en Manche (Extraits) [1921]

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Il existe un promontoire et un feu qui sont aussi familiers aux marins que la Place de la Concorde l’est aux Parisiens; c’est Dungeness. Dungeness est la pointe que doivent reconnaître tous les navires qui entrent en Mer du Nord ou en sortent par le Pas-de-Calais. Comme il n’est pas de marin au monde, fût-il, Japonais ou Chilien, qui une fois dans sa vie n’ait eu à faire dans un des grands ports de l’Europe septentrionale, il n’est pas non plus de marin au monde pour qui Dungeness reste une sonorité privée de sens. et comme la Mer du Nord constitue, dans le monde actuel, le cœur même de toute navigation, c’est par milliers et milliers que, depuis qu’il y a de grandes marines, des bouches de marins prononcent ce mot, des yeux de marins recherchent la silhouette de Dungeness et des esprits de marins en sont obsédés. Lire la suite

André Salmon –  Alfred Jarry ou le Père Ubu en liberté (Extraits) [1921]

 

Pensez si je fus exact au rendez-vous ! Je savais déjà que le peuple de la rue Cassette se flattait du voisinage de M. Gaston Deschamps, mais je plaignais sincèrement ces bonnes gens d’ignorer qu’ils donnaient asile à un ancien Roi d’Aragon, ex-capitaine des Dragons de la Vistule, un instant Roi de Pologne, vainqueur de Wenceslas et de l’Ours, chassé dans ses foyers par le jeune Bougrelas.

– M. Alfred Jarry, s’il vous plaît?

Une portière bigle occupée à gaver de semoule cuite un geai nouveau-né, me répondit négligemment :

– Au deuxième et demi.

Je redoutais d’avoir mal entendu. Lire la suite

Bernadette Bodson-Mary – Thamalou (Extraits) [2004]

Hilma-af-KlintsuperJumbo

Cassé

Mon coeur est un vase de Chine
chiné chez les Ming
cassé
bing bang
mon ami, mon aming
assez

Algérie

Belle et sensuelle
la voix
voilée
d’une fille
d’Allah
talon dénudés

Belle et sensuelle
la balade
ailée
d’une ballerine
dans les sables
de Bou-Saâdah Lire la suite

Les murs sont des bouts de nappe de papier (5) : A tous les vivants que nous fûmes

mur sainte catherine.JPG(Photo prise sur la Place Sainte-Catherine [Bruxelles] le 06/07/2016)

Le rire a laissé place aux larmes
A travers un interstice
complice du lierre parfois
s’immisce
Et lorsque vient le printemps
souvent, c’est une fleur des champs
qui nous dévoile féline,
Mutine, comme on l’est à vingt ans
Un petit bout de racine
coquine, qui fait mal en dedans

Un petit affront posthume
A tous les vivants que nous fûmes
A ces humains dont vous fîtes
Si vite : Un habit de granit

Quand la mort désoccupée
D’avoir fini ses champs de blé
faucha pour se divertir,
Nos vies à nous en faire mourir

Au fond de leurs
maisons closes
Reposent sous effanures
des roses
Dans leur plus simple appareil
Des fleurs qui cherchaient le soleil

À propos de…(10) Jean-Pierre Verheggen ( Par Charles Pennequin) (Extraits) [1994]

Jean pierre verheggen

Car Verheggen est un poète sonore, qui éructe sa prose à un rythme mortel, éreinte les termes les plus scientifiques de l’épisode structuraliste dans une langue de stropiat, se fraye une cadence dans cette pelote scripturale qui « drippe »sans retenue à la manière de Pollock toutes les formes du langage, qu’elles soient basses (parler trivial ou minoritaire, idiomes, wallon) ou hautes (la mathématique romanesque de l’Oulipo, la dogmathèque linguistique, etc.) non pour rendre la pâtée du quotidien digeste mais pour traduire l’impossible étreinte avec le réel (cette « réalité » rugueuse » toujours proche).

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On numérise bien le passé (3)… La correspondance de Flaubert

Il a fallu cinq années de travail à une trentaine de professeurs de Lettres, dirigés par Danielle Girard et Yvan Leclerc, pour réunir la correspondance de Gustave Flaubert et la mettre en ligne. 4 450 lettres adressées à 272 destinataires dont sa nièce, Caroline, George Sand, Louis Bouilhet, sont en accès libre.

Article de présentation: http://www.relikto.com/4-450-lettres-de-flaubert-ligne/

Pour l’accès à la collection, cliquez ici

 

Calogero Volpe

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(Calogero Volpe, élève à l’Ecole Primaire Communale de la rue de Fexhe, à Liège, avait dix ans lorsque ces textes furent écrits. Il est née en 1957 à Favara (Italie) et vit (ou a vécu?) à Liège. Les textes suivants ont été publiés dans la revue POESIE #27 « La nouvelle poésie française de Belgique. En 1971, les droits de reproduction étaient réservés à Jacques Izoard.)

LA SOUPE AU CHOUX ROUGES

La soupe aux choux rouges, il lui faut longtemps pour qu’elle se cuise, car il lui faut une demi-seconde pour qu’elle se cuise. Je la cuis, quand un chou me salua par ses deux oreilles pour dire qu’il avait froid. Je ne savais plus où je devais le mettre. Je le mets dans le placard noir. Il dit qu’il fait trop clair. A la fin, je le tue et un coup de pied tomba par le plafond. Car ce plafond été troué, car il était trop solide assez.

LE LOUP CURIEUX

Un jour, quand je jouais, j’ai vu un loup. C’était un loup pas comme les autres. Au lieu d’être carnivore, il était granivore. Il avait une tête de chat et une gueule de chien. J’écrase sa queue et elle devient une queue d’ours. Et la pelure de singe.

Il était un jour un petit garçon qui trouve un franc. Alors il plante le franc. Et un jour il y a un arbre avec énormément d’argent. Il était si petit qu’il achète un alais de géant. Il se dit : « Comment faire pour monter les marches ? » Soudain, il a une idée. Il ouvre la bouche, met la pompe et se gonfle.

Il y a un serpent. Je lui coupe la tête. Il lui en pousse deux. Comme il a une queue, je lui en coupe deux. Il mesure cinq mètres et comme cinq mètres égalent cinq centimètres, je le mets dans une boîte de cinq centimètres cubes. Un bon jour, il meurt, parce qu’il faisait « atchoum ! », et puis il devient du sable. Lire la suite

Richard Weston – Les plus grands Architectes (Extrait) [2015]

dome dymaxion hippie(Les dômes Dymaxion de Fuller furent considérés, notamment par les hippies, comme des symboles des cultures alternatives des années 1960, ainsi qu’en témoigne cette photographie de Drop City, dans le Colorado)

 

RICHARD BUCKMINSTER FULLER

Après l’échec, dans les années 1920, de son Stockdale Bulding System, destiné à produire des logements plus légers, Buckminster fuller se retrouva insolvable et au chômage. Il décida alors de « trouver ce qu’un individu seul pouvait faire pour contribuer à changer le monde et faire du bien à l’humanité tout entière ». Aux yeux de Fuller, en effet, l’avant-garde européenne s’était montrée incapable de gérer le potentiel des nouveaux matériaux et de l’industrialisation. Soutenant que les ressources et les moyens de production de la planète devaient être envisagés de manière holistique, il estima que la question du logement devait être considérée comme un problème logistique. Il présenta le projet de sa première demeure 4D, en 1928 ; l’année suivante, le grand magasin Marshall Field de Chicago donna à celle-ci le nom de « Dymaxion » (l’acronyme anglais de « tension dynamique maximale ») et se servit de sa maquette comme d’un décor futuriste pour de nouveaux éléments d’ameublement. La Dymaxion House était une véritable « machine à habiter » : ses espaces de vie se voyaient contenus dans une enceinte hexagonale suspendue à un mât central, qui contenait toutes les commodités. Sa « baignoire atomiseur » consommait moins d’un litre d’eau ; et il était prévu que celle-ci soit filtrée, stérilisée, et remise en circulation après usage. Cette technologie était alors, pour l’essentiel, inexistante ; mais nombre de ces innovations sont désormais courantes dans les vaisseaux spatiaux. La Dymaxion Bathroom fut conçue en 1938-1940, anticipant les unités tout-en-un disponibles de nos jours ; et, en 1944, une Dymaxion Dwelling Machine (« machine d’habitation Dymaxion »), plaquée de métal et conçue pour exploiter la technologie aéronautique, franchit toutes les étapes jusqu’au prototype habitable. Lire la suite

Karel Van de Woestijne – Poèmes choisis (extraits) [1964]

Image Concours

WAT IS HET GOED AAN ‘T’ HART.

Wat is het goed aan’t hart van zacht verliefd te zijn,
zijn luimen naar een verre’ of naêren lach te meten,
en, te elken avond weêr het kommer-brood gegeten,
weêr blij te mogen rijze’ in iedren morgen-schijn,
deed nieuwe liefde-lach het oude leed vergéten.

Ik weet niet wat geluk is; maar uw schoon gelaat
is kalm, en maakt me blijde, en doet mijn leden rillen;
– en’k lâch, gelijk een kind dat door een water wadt,
en, vreemde vreugde in de oofen, aarzelt in den killen
en ringlend-zilvren vloed die zijne voeten baadt.

Want ik bemin u, vrouw; en zoo mijn dralend schromen
slechts de oogen toé uw tegen-lachen is genaakt:
zoo was ik als een kind dat, geerens-blij gekomen
naar glanz’ge vruchten-racht in loomende avond-boomen,
beducht om zooveel schoons, geen enkle vrucht en raakt.

QUEL BIEN PEUT FAIRE AU COEUR

Quel bien peut faire au cœur d’être pris d’amour doucement,
de mesurer ses caprices à tel rire lointain ou proche,
et, chaque soir, ayant mangé le pain des soucis,
de resurgir joyeux aux lueurs de l’aurore,
quand même un rire d’amour vierge efface l’ancien chagrin.

Je ne sais ce qu’est bonheur; mais ton jolie visage
est calme, me donne joie et fait frémir mon corps;
– Je ris comme un enfant qui passe l’eau à gué,
avec dans les yeux une joie étrange, et il hésite dans
l’onde froide cerclée d’argent qui lui baigne les pieds.

Car moi je t’aime, ô femme, et si ma crainte hésitante
m’obligea d’aborder ton sourire, yeux fermés,
j’étais comme un enfant qui, convoitant joyeux la splendeur
des fruits luisants dans les arbres pesants du soir,
troublé par tant de beauté, ne touche à aucun fruit. Lire la suite

Le Cactus Inébranlable Editions vous parle…

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S’abonner aux P’tits Cactus, c’est désormais possible !

 L’idée est simple : en 2018, un P’tit Cactus va paraître chaque mois, sauf en juillet et en août.

Dix ouvrages donc, certains signés par de nouveaux auteurs (Jane Agou, Sammy Sapin, Jean-Jacques Nuel…), et d’autres qui connaissent la maison (André Stas, Éric Dejaeger, Jean-Philippe Goossens…), toutes et tous des spécialistes de la formule brève qui fait mouche, la marque de fabrique de la collection.

L’idée de l’abonnement, c’est de vous permettre de recevoir chaque mois votre exemplaire livré par le facteur sifflotant de joie à l’idée de déposer dans votre boîte aux lettres un livre qui ne vient pas d’Amazon.

Dans cette collection, les ouvrages coûtent normalement 9 €, nous vous proposons l’abonnement d’un an pour 70 € et cela inclut les frais de timbre. Lire la suite

Juliette Volcler – L’homme au magnétophone ou l’analyste en question

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« Je vous ai demandé de rentrer votre enregistreur. – Mais mon enregistreur, c’est pas une queue, vous savez. C’est un auditeur qui nous écoute avec beaucoup de bienveillance. »

Bruxelles, 1967, Jean-Jacques Abrahams, un artiste de 28 ans, se rend à sa séance de psychanalyse avec le psychiatre Jean-Louis Van Nypelseer, comme chaque semaine. « J’ai des comptes  à vous demander. Et des comptes importants. […] Et je ne vous les demande pas uniquement en mon nom. » Ses parents lui ont fait démarrer une thérapie quand il avait 14 ans. « Tout à l’heure vous avez commencé en parlant de faire face à mes fantasmes. J’aurais jamais pu faire face à quoi que ce soit, vous m’aviez obligé à vous tourner le dos. C’est pas comme ça qu’on peut guérir les gens. » Ce jour-là, Abrahams vient avec un enregistreur. «Au contraire, vous m’avez désappris le goût même d’essayer de vivre avec les autres […] Et c’est votre problème. C’est pour ça que vous mettez les gens comme ça. Parce que vous ne pouvez pas leur faire face. Et vous ne pouvez pas les guérir. Vous ne pouvez que leur refiler vos problèmes. » Le psychiatre refuse d’être enregistré, marmonne « Terminons là », proteste, annonce qu’il appelle la police. « Vous n’avez pas pu expliquer pourquoi vous ne vouliez pas d’enregistrement […] Parce que tout d’un coup je prenais les commandes de quelques chose, hein ? » Abrahams se moque, s’insurge, insiste. « Nous ne sortirons pas de ce huis clos tant que les choses ne seront pas plus claire. » Il est en train d’inventer les radios libres et les réseaux sociaux, le surgissement de mille voix, le déboulonnage de l’expertise traditionnelle : « Est-ce que vous ne vous rendez pas compte que vous êtes ridicule, tout d’un coup ? Qu’il y a quelque chose qui dépasse le moment présent ? » Le psychiatre veut partir, Abrahams assène : « Vous êtes un pitre sinistre. Vous esquivez. » Bruits de pas, voix contraintes par l’effort. « Violence physique ! » clame Van Nypelseer cinq fois. «Mais non c’est du théâtre. » Une fenêtre coulissante grince pendant de longues secondes en remontant. Abraham rit, incrédule, et le psychiatre crie dix-sept fois d’une voix aiguë : « Au secours ! » « Quel enregistrement rigolo ! » conclut le premier. Puis, alors que tout se calme :  « Nous allons commencer le procès de l’analyse. » Le psychiatre sort dans le couloir, fait appeler la police puis revient : « Je suis prêt à m’expliquer avec vous, sans enregistreur et devant des personnes capables de vous retenir. »  Il fait interner Abrahams à l’hôpital Brugmann. Celui-ci s’en évade par la fenêtre avant de fuir aux Etats-Unis. « Vous savez que nous écrivons un excellent chapitre de la psychanalyse en ce moment ? » En 1969, Sartre publie une transcriptions dans Les Temps modernes, occasionnant le départ de deux psychanalystes de la revue. « Je suis dangereux pour le médecin, pour le médecin sadique, par pour le petit Jean-Louis. » Sur l’avis de décès d’Abrahams, le 15 mai 2015, à Bruxelles, sa femme et ses enfants inscriront : « Jean-Jacques Abrahams, dit l’ – Homme au magnétophone -, docteur en droit de l’ULB, écrivain. »

©Texte : Article paru dans le premier numéro de la revue « Panthère Première »
net: http://pantherepremiere.org/
Plus d’infos sur le sujet (Analyse + Son): http://syntone.fr/pierre-yves-mace-ecoute-lhomme-au-magnetophone/
©Photo :  Joaquim Cauqueraumont