Jean Merdalor – Névroèmes (Extraits) [1980]

sara atka©Sara Atka

 

Né à Port-au-Prince, Jean Merdalor s’est pendant longtemps intéressé à la psychoculture humaine et spirituelle est s’est initié à divers clubs ésotériques. Se considère comme l’héritier direct du merdisme prôné dans les années 60 par Francis Séjour-Magloire.
(Biographie fournie dans l’ Anthologie de la nouvelle poésie haïtienne de Christophe Philippe Charles // Centre de recherches littéraires et sociales //  1991)

 

L’idée meurt une seconde après sa mise à vie seigneur donne-moi la sagesse je ne sais pas ce que je veux mais c’est la perfection la toute-science la sagesse infinie ah la rivalité féroce et plus que tragique mes poumons dans mon thorax comme un désert maudit je mourus de chagrin de vieillesse et je suis ressuscité j’agonise à nouveau toujours je me suis crucifié j’ai brisé mes vertèbres et mes clavicules puis lorsque j’ai été une dépouille parfaite je suis monté au ciel incandescent fin divine ô faim divine je serai toujours malheureux ô ma dette karmique les chars maudits supprimons-le ô ma vie ma croix hélas ce n’est pas encore la consécration mon cœur un îlot dans la mare putride et si l’on apprenait que je vis en sage rends-moi ma mère rends-moi mon père c’est un film à revoir histoire de se retremper je ne conçois pas que deux hommes puissent aller les auriculaires la vie rangée la pureté le paradis perdu le péché le mal au pouvoir ma gorge obstruée de nostalgie et de remords j’ai bu de la glycérine en coulées de lave équilibré trop équilibré exorciser Dieu ô mon livre-sang.

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Roberto Bolano – Les détectives sauvages (Extraits) [2006]

enriques metinides©Enrique Metinides

 

Maria m’attendait sous un arbre. Avant que je dise un mot, elle m’a embrassé sur la bouche. Sa langue a plongé jusqu’à ma gorge. Elle sentait la cigarette et le repas cher. Moi je sentais la cigarette et le repas bon marché. Mais les deux repas étaient bons. Toute la peur et toute la tristesse que j’éprouvais se sont évaporées immédiatement. AU lieu de nous en aller vers la petite maison nous nous sommes mis à faire l’amour sur place, debout sous l’arbre. Pour que ses gémissements ne s’entendent pas, Maria m’a mordu le cou. Avant de jouir j’ai retiré ma verge (Maria a dit ahhhh au moment où je l’ai retirée peut-être trop brusquement) et j’ai éjaculé sur l’herbe et les fleurs, je suppose. Dans la petite maison, Angélica dormait profondément, et nous avons de nouveau fait l’amour. Puis je me suis levé, j’avais l’impression qu’on était en train de fendre mon corps et je savais que si je lui disais que je l’aimais la douleur disparaîtrait instantanément, mais je n’ai rien dit et j’ai inspecté les coins les plus lointains, pour voir si j’y découvrais Barrios et cette Patterson en train de dormir, mais il n’y avait personne d’autre que les sœurs Font et moi.

Je me suis approché et j’ai observé attentivement les diagrammes et les dessins, soulevant lentement les feuilles qui s’empilaient dans le plus complet désordre. Le projet de revue était un chaos de figures géométriques et de noms ou de lettres tracés au hasard. Il m’a semblé évident que le pauvre M. Font se trouvait d’un effondrement nerveux.
– Qu’est-ce que tu en penses, hein?
– Très, très intéressant, ai-je dit.
– Ils vont savoir ces enculés ce que c’est que l’avant-garde, pas vrai? Et encore il manque les poèmes, tu vois? C’est là qu’il y aura vos poèmes.
L’espace qu’il m’a désigné était couvert de traits, de traits qui imitaient l’écriture, mais aussi de petits dessins, de ceux qu’on trouve dans les bandes dessinées quand quelqu’un jure : des serpents, des bombes, des couteaux, des têtes de morts, des tibias entrecroisés, de petites explosions atomiques. En plus, chaque page était un abrégé des idées baroques que Quim Font avait sur le graphisme.

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Charles Ferdinand Ramuz – La beauté sur la terre (Extraits) [1927]

delphine vaute©Delphine Vaute (https://www.delphinevaute.com)

 

Puis voilà que les nuages ont basculé tous ensemble et se mettent à dégringoler, roulant les uns par-dessus les autres, à la pente du ciel, vers le sud. Le samedi, le ciel était complètement nettoyé : c’est-à-dire en même temps que partout dans le village on faisait propre pour le dimanche. C’est plus qu’un changement de temps, c’est même plus qu’un changement de saison : tout se fait beau là-haut, comme jamais encore, au-dessus des Dents d’Oche, de ces pointes, de ces cornes. Sur les Cornettes, sur le Billiat, sur les Voirons, sur le Môle, sur Salonné; dans les gorges, sur les plateaux, tout autour des parois de rochers, sur les pâturages.

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Jacques Montaur – Les portes de l’imaginaire (Extraits) [1956]

P1050904©Joaquim Cauqueraumont

 

POURQUOI LA MORT…

Il est arrivé l’instant incroyable
Où le temps s’arrêtera dans mes veines,
Où je m’affalerai au pied du mur
Comme un condamnée au pied du poteau;
Elle a sonné l’heure de m’ôter la vie,
Les fiertés, les douceurs et les peines. Lire la suite

!!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (2)… Pierre Autin-Grenier – Je ne suis pas un héros // Friterie-bar Brunetti (Editions La Table Ronde // Septembre 2019)

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Pierre Autin-Grenier – Je ne suis pas un héros suivi de Toute une vie bien ratée et de L’éternité est inutile 

Pierre Autin-Grenier – Friterie-bar Brunetti 

!!!ÉVÉNEMENT!!! Blow Book (La Crypte Tonique // Bruxelles)

J’aime le mot et l’image, j’aime l’objet « Livre »… Et j’aime les projets extraordinaires.

Le mercredi 12 septembre 2019, dans la galerie Bortier (Bruxelles), le magasin La Crypte Tonique a inauguré les premiers distributeurs de Blow Book , un projet initié en 2017 par Philippe Capart (Responsable de la Crypte Tonique). L’idée est de vendre, dans des distributeurs automatiques, de petits livres graphiques (7.6 x 11.6 cm), que l’on nomme Blow Book, à un prix attractif (5 euros). Les quatre premiers numéros de la collections sont déjà disponible.

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Paul Emond – Histoire du dromadaire de charme [2007]

9407Marien le chant du désertMarcel Mariën [Le chant du désert]

 

Pécuvard et Bouchet sont perdus dans le désert. Ils sont épuisés et assoiffés et leur progression sous le soleil de plomb se fait de plus en plus lente.

Pécuvard : Tu crois que c’est encore loin, Bouchet ?

Bouchet : Qu’est-ce qui est loin, Pécuvard ?

Pécuvard : Là où nous serons sauvés.

Bouchet : Il faut croire que nous serons sauvés, Pécuvard, il faut y croire, sinon nous sommes foutus. Lire la suite

Tonino Guerra – Il pleut sur le déluge (Extraits) [2018]

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©Anne Sophie de Bassoff 

 

« Tu crois, Giorgio, que la vie est très longue, mais ce n’est pas vrai. Quand viendra le jour où tu devras mourir, tu t’apercevras que ta vie est tout entière dans ce jour-là, et tu ne te souviendras plus du passé. »

Mikhaïl Matveevitch Schwartzman est en train de construire une cathédrale démontable (voilà ce qui m’est venu en tête en voyant ses tableaux). L’énorme édifice gît en morceaux dans cette pièce et de temps à autre, quand arrivent les chanceux auxquels il prend plaisir à montrer ses travaux, la cathédrale est reconstruite pièce par pièce. Quelque chose qui pourrait évoquer une construction gothique faite de moulures qui se chevauchent en toile d’araignée pour soutenir des broderies de pierre. On dirait plutôt que se hissent vers le ciel des structures mécaniques formant un organisme industriel, empreint de spiritualité et du lointain souvenir des fresques et de la grande peinture du passé. Tout le temps où j’ai observé ce vieil homme magnifique, j’ai compris qu’il est de plus en plus prisonnier de la cathédrale qu’il bâtit. En effet, quand ma femme lui a demandé, alors qu’il avait un moment d’absence : « Mikhaïl Matveevitch, où sont vos pensées? », il a répondu naïvement : « C’est comme si j’étais avec moi-même. »

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Emma Santos – La malcastrée (Extraits) [1973]

emelyne duval 2©Emelyne Duval (https://www.emelyneduval.com/)

 

L’important c’était d’attendre l’avion pour le pays de nulle part, l’important c’était d’être là et de simuler. On avait assez d’imagination. On faisait le tour de notre tête à la place du tour de la terre.
Il y avait des chiffres aussi, des tas de pendules. On ne savait pas lire l’heure. Ils ne nous avaient pas appris, un oubli. On ne voulait pas de leur convention. On préférait regarder le ciel, le soleil, la lune. Pour nous, il y avait le jour et la nuit, le jour pour dormir ou se promener la nuit pour cambrioler les banques et les marchands de jouets. On était des hors-la-loi hors du temps.
Les autres, ils ont jugé, classé les mots et les couleurs. Ils leur ont donné un contenu, un sens, une forme. Tout était devenu fade. On ne voulais pas. Ils ont décidé à la hâte, sans réfléchir. Si jours plus un pour faire le monde, c’est un peu rapide… Nous on avait toute la vie pour faire la vie.

Si tu t’arrêtes d’écrire tu sais que tu es seule. Pour le moment tu planes. Surtout surtout il faut écrire vite sans s’entendre, il faut se saouler de mots. Si tu t’écoutes tu trouves tout idiot. Il ne faut pas, il faut parler pour parler. Ne parle jamais pour dire quelque chose. Évite la sincérité, fuis-la même, personne ne t’écouterait. Les mots, les vrais mots sont muets. Écris avec du vent, écris, écris vite. Des frissons des aperçus n’importe comment. Écris n’importe quoi, sans regarder, sans t’en rendre compte. Écris des dedans. Écris les yeux fermés.

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Radu Bata – Survivre malgré le bonheur (Extraits) [2018]

P1230340©Catalina Gavrilita

 

CHÂTEAUX DE SABLE

l’été
je dessine des filles
sur la plage

quand je réussis
les grains de peau

elles m’invitent
dans le tableau Lire la suite

Ouvrir un livre pour en connaître le début (3)

P1040020

Bruit d’ailes d’un premier oiseau. D’un second. Ainsi les autres ont suivi à intervalles réguliers. L’histoire débutant. Ainsi. Série d’anecdotes. On se lève et pour la premier fois. Tiens, les os les veines, déjà. Pour la première fois le sentiment de la vitesse quelque part. Et déjà une peur. L’air en rose. Si vous ouvrez le volet, se c’est le soir, ou presque. Si c’est ici, dominant l’ensemble des toits. Plans violets et fractures plus sombres, brunes, mauves. Ainsi à cette place qu’il me faut prendre, sorti de ce qui fut mon lit pour cette première nuit, c’est à hauteur de mes genoux que l’air va se trouver insensiblement remué. Oui tous les pigeons nichés dans les trous des murs proches. Lire la suite

Ilarie Voronca – Ulysse dans la cité (Extraits) [1933]

P1020641©Bucarest [Joaquim Cauqueraumont]

 

III

Maintenant la rue comme un boîte aux lettres te reçois
L’habitude sur tes épaules est une chemise usée
La rue est à tes pieds un chien fidèle
L’air sur les toits un paillasson
Toi une lettre dans la rue boîte aux lettres
Ta destinée est là distributeur automatique
Qui te portera vers la destination tracée sur ton cerveau
Certes c’est toi qui marches sous les maisons aux tabliers de boulangère
Mais c’est un autre qui remonte le ressort de tes prunelles
Les bruits lèchent tes tempes tes artères
La marchande te tend le journal du matin
Oh! Le journal quelle dentelle pour ta mélancolie
Un professeur de stratégie est assassiné dans le rapide Paris-Marseille
Le prix du pain sera augmenté de dix centimes
Mais l’air entre tes cils flotte comme un drapeau
La solitude est droite comme un signal d’usine
Les quartiers battent comme des pouls s’emplissent de suc comme des ovaires
Le groin des astres te fouille
C’est un continent la femme qui marche devant toi
Et te voila à Casablanca tu es sans travail
Dans le port les caisses roulent comme des monnaies
Il y a une forte odeur d’huile et de bruit
Tu avances à travers l’équation du sang
Dans la chevelure de l’air les mâts et les cordages
Sont pareils à des plumes de faucon sur la tête d’un chef indien
Voilà les grains et le coton comme des amulettes
Les étoiles argenterie du lac claquent
Une barque fend les joncs des veines
Mais ce n’est que la vitrine d’une Compagnie de navigation Lire la suite

Marcel Mariën – Le paysan du tendre (Fragment) [1982]

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« La Serrure » (Pol Bury)

 

je t’épaule
je t’épaulette
je t’épauliche
je t’épaulinge
je tépaulonge
je t’épauloupe
je t’épine
je te fentaille
je te fentiche
je te fentille
je te fentoise
je te fentôme
je te friselangue
je te friselise
je te friselisse
je te frisemaille
je te frisemange
je te frisemouche
je te frisemouille Lire la suite

Bergsveinn Birgisson – La lettre à Helga (Extraits) [2013]

Alina Szapocznikow

« Paysage humain » [Alina Szapocznikow // 1971]

 

Un jour nous eûmes des visiteurs. C’était Finnur, surnommé le dénicheur, accompagné de ses quatre fils, lesquels deviendraient comme lui d’excellents dénicheurs d’œufs d’oiseaux de mer, suspendus au bout d’une corde dans les falaises. Je me souviens que Finnur était à court de tabac, en rupture de stock à la Coopérative. Nous allâmes à la grange et je rassemblai pour lui des feuilles séchées dont il bourra sa pipe. Il resta ensuite tout content dans la cuisine à boire son café en tirant sur sa bouffarde. C’était un vieux truc qui met en pratique l’adage : « Quand les temps sont durs, faute de tabac on fume du foin. »

Tous les hommes font des fautes. Sinon il ne seraient pas des hommes.

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