Antoine Wauters – Pense aux pierres sous tes pas (Extraits) [2018]

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Tous les deux, on était encombrant pour eux, et on l’avait toujours été. Au point que Paps aurait préféré ne pas nous avoir et rester toute sa vie comme ça, avec Mams, qui le rendait complètement dingue avec ses hanches en montagne de massepain et ses seins lourds toujours luisants.
Pour autant, je ne crois pas qu’il nous détestait. Mais le seul fait de nous voir courir devant lui, et parfois simplement de nous entendre, l’irritait à la puissance mille: il mettait des coups de pied dans les chaises, cassait des vases, hurlait, puis se taillait pendant des heures on n’a jamais su où.

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André Stas nous parle d’art…

 

Rejeton rigolard du surréalisme, hiérarque du collège de Pataphysique, André Stas est engagé depuis les années 1970 dans une logomachie acharnée contre la bien-pensance bourgeoise.

Ça commençait plutôt sérieusement pourtant : né en 1949 à Rocourt, en Belgique, licencié en philologie romane de l’Université de Liège, il devient professeur au collège jésuite Saint-Servais de Liège. Mais le subversif potache qui sommeille en lui ne tarde pas à faire sauter le bouchon et se voit remercié quelques temps plus tard.

À côté des calembours gros calibre et d’une cavalerie d’aphorismes Dada, son arme favorite contre le conformisme reste le collage. Remarquable artiste plasticien, André Stas charcute à peu près tout ce qui lui tombe sous la main, avec une prédilection pour les icônes de la culture judéo-chrétienne. Timbre-poste, reproductions de chefs d’oeuvres de l’histoire de l’art ou de gravures anciennes, magazines en tous genres, illustrations de livres, revues pornographiques… André Stas découpe sans ménagement sa tranche de l’Art : ses collages, proches de ceux de Prévert, mêlent transgression, poésie et mauvais goût.

Extrait tiré de la présentation d’André Stas sur le site https://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article9151

 

La catastrophe d’Anvers, 6 septembre 1889

Une catastrophe sans pareille, et dont les conséquences peuvent être incalculables, a eu lieu vendredi à Anvers, la métropole commerciale de la Belgique.

Dans le courant de l’après-midi, vers 3 heures, une détonation formidable retentissait tout à coup, jetant la panique dans la vielle et ses environs.

Le bruit fut si terriblement violent qu’on l’entendit jusqu’à Saint-Nicolas et jusqu’à Lierré, à plus de 25 kilomètres à la ronde. Lire la suite

Ilarie Voronca – La confession d’une âme fausse (Extraits) [1943]

Pierre Liebaert (photographe)

Alors que des savants consacrent leur vie aux recherches en vue d’adapter à des humains, aux attrayants aspects, des âmes fortes et saines de bêtes, voici donc qu’il existe des sorciers et des magiciens qui transforment en bêtes des hommes et des femmes jeunes. Supposez que nulle âme pure ne vienne prononcer devant ceux-ci les formules d’anti-magie : ces êtres risquent de finir leur vie sous leur peau d’ânes, de porcs, de chevaux ou de tout autre animal. Ils peuvent avoir des petits qui ne sauront même pas qu’un de leurs parents ou de leurs ancêtres a été un homme ou une femme, condamnés par les maléfices d’une sorcière.
Ainsi, sur la terre, s’il y a des hommes avec des âmes de bêtes (mais ceci grâce aux louables travaux de savants) il y a des bêtes avec des âmes d’hommes. Des malheurs innombrables guettent ceux-ci car ils courent le risque d’être mangés par leur propres frères, les hommes, ou bien d’être soumis à des travaux pénibles, à une existence de privations et de douleurs. Pour une maigre pitance, on peut les faire souffrir car qui se soucierait de la condition de ces pauvres bêtes traînant de lourds chariots dans les mines ou faisant marcher la roue d’un moulin, ou peinant parmi les courroies d’une usine? Il y a, certes, la Société Protectrice des Animaux, qui prend surtout la défense des chiens et des chats, mais ses efforts s’avèrent insuffisants. Peut-être ignore-t-elle même que, parmi ces pauvres bêtes, il y a des homme comme vous et moi.

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Georges Fourest – Renoncement

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Quid dignum stolidis mentibus imprecet ?
Opes honores ambiant !
Et, quum falsa gravi mole paraverint
Tum vera cognoscant bona !

S. Bœtius (De consolatione philosophiæ. Lib. III)

 

Bourgeois hideux, préfets, charcutiers, militaires,
gens de lettres, marlous, juges, mouchards, notaires,
généraux, caporaux et tourneurs de barreaux
de chaise, lauréats mornes des Jeux Floraux,
banquistes et banquiers, architectes pratiques
metteurs de Choubersky dans les salles gothiques,
dentistes, oyez tous ! — Lorsque je naquis dans
mon château crénelé j’avais trois mille dents
et des favoris bleus : on narre que ma mère
(et croyez que ceci n’est pas une chimère !)
m’avait porté sept ans entiers. Encore enfant
j’assommai d’une chiquenaude un éléphant. Lire la suite

L’agenda des mots : « Darabi Rue Enghelab, La révolution par les livres. Iran 1979-1983 » [01 mars 2019 au 09 juin 2019 au FOMU/Antwerpen]

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À l’occasion du 40e anniversaire de la révolution iranienne, FOMU présente le projet de l’artiste Hannah Darabi (IR, 1981) autour de sa collection de livres photographiques et politiques. Publiés en Iran entre 1979 et 1983, courte période de relative liberté d’expression correspondant à la fin du régime du Shah et aux débuts du gouvernement islamique, ces livres témoignent d’une ébullition politique intense et du vent nouveau soufflant sur la photographie iranienne.

Plus d’infos : https://www.fotomuseum.be/fr/expositions/Hannah_Darabi.html

 

Géo Libbrecht – Attila

géo libbrecht

Poète remettant le passé au présent,
GÉO LIBBRECHT.

Tout récemment, le poète nous a adressé un poème étrange. Fait d’un seul mot, sans syntaxe, constituant une « expérimentation » au sujet de laquelle il nous a fourni le commentaire que voici: Lire la suite

Gilbert Senecaut – La femme au miroir [1954]

francis picabia

Il aura fallu le ptérodactyle agonisant sous les flèches aux premières lueurs du monde, le bain d’Archimède, le massacre de la Saint-Barthélémy, la peste de Londres, la Brinvilliers avec ses tasses de venin, le grabat de Verlaine, et aussi, sans doute, cette mouche, invisible si l’on n’y prend garde, qui se pose à l’instant sur un pli de ta jupe après avoir rôdé dans les ordures, – pour que ta pure, radieuse, inquiétante beauté aujourd’hui traverse et change en jardin le désert de mon regard. Que de sang te couvre, somptueuse innocence, que de boue, de blasphèmes, d’épouvante; et de quelles plaies hideuses, ô splendeur, de quels chancres ton règne est distillé!

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Léo Lipski – Piotruś (Extraits) [1960]

abbie rabinowitz

NUIT VIOLETTE. Chacals dans les faubourgs. Leur rire qui rappelle un lamento. Fleurissent les fleurs de l’oranger, épouvantable. Au crépuscule, leur odeur sort dans la rue comme un loup affamé et circule comme le sang dans vos artères. Les chats miaulent et crient. Leurs histoires de printemps, ils les expédient en toute saison. Ils font plier la tôle du toit de l’usine toute proche. Les coqs chantent. Je me demande comment Jésus a pu se débrouiller avec. « Le troisième chant du coq » concept bien arbitraire : ces oiseaux-là chantent toute la nuit ! Tout près et au loin.
Et il y a les putains. Dans la cour, debout. Parfois, si on l’exige, elles se couchent. Puis secouent les aiguilles de pin et les feuilles. Cette nuit, elles sont deux. L’une est sourde, encore jeune. L’autre, apercevant mon visage derrière la vitre sombre, s’approche puis s’en va. La paix jusqu’à minuit.
Après minuit, la dispute éclate. Le minet se reboutonne en vitesse et file. Les deux femmes demeurent. L’autre, la non-sourde, injurie la sourde. Lui souhaite que sept milliers de cadavres la besognent, et pas à la normale. Et s’il y en a par hasard un de vivant, aussitôt qu’il lui introduira son honoré membre ici ou là, sous l’aisselle ou dans le cul, il faut que sur-le-champ il mollisse, flétrisse, périsse à jamais. Pour finir, elle ajoute : – Putain, va ! Comprend même pas ce qu’on lui cause…
Elle s’en va. La sourde s’étrangle, hurle, articule « aba, aba, bababba, bababba », reprend ses hurlements. Une fois calmée, elle vient jusqu’à ma fenêtre et, du poing, des doigts, se met à me faire des gestes éloquents. À mon grand regret, je lui fais de la tête signe que non, que ce n’est pas possible, non, vraiment pas, car n’est-ce pas là, tout près, ma patronne… Au milieu des cocoricos, je m’endors.
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Paul Nizan – Le cheval de Troie (Extraits) [1935]

revue VU numéro 152 (1931)

Villefranche avait des toits de tuile, des clochers, des cheminées de brique qui respiraient encore dans le ciel pur ; elle était serrée et granuleuse comme un de ces massifs de corail qu’on aperçoit au fond d’une mer ; elle avait grandi comme une colonie de zoophytes, chacun de ses habitants, de ses propriétaires laissait après sa mort sa coquille, l’alvéole minéral blanc et rose qu’il avait mis sa vie à sécréter.

Presque toutes les villes sont des fabrications de l’histoire. Leurs habitants sont installés sur une montagne d’histoire et ils font des gestes dont elle leur a légué presque tous les modèles. Mais les cités ouvrières sont des planètes tombées du ciel avec une nouvelle discipline et des mœurs que n’ont pas les villes de la terre. Les hommes y arrivent comme dans des villages de nomades en Asie. On pourrait les déplacer, les faire glisser du sud au nord, ce seraient les mêmes avenues, les mêmes casernes, sans passé, sans avenir. Les hommes y sont perdus dans un réseau de querelles, d’espionnages. Ils étouffent sous l’oppression. Les employés de la mairie, les espions des usines viennent y faire des enquêtes. Il faut des ruses pur y entrer, des ruses pour s’y maintenir. Il y a des règlements affichés comme dans les grands quartiers réservés qu’on bâtit dans les pays coloniaux ; les règlements pendent aux murs des bâtiments que désignent des lettres noires peintes sur les perrons éventés. Il n’y a rien de plus effrayant qu’un enterrement dans les cités.
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