Julien Torma – Euphorismes (Extraits) [1926]

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« Il récitent chaque jour leur leçon de -moi- »

« – Faire sa vie -? Ils entendent par là – gagner (?) sa vie – toute la journée et réserver deux heures pour rêver ce qu’elle pourrait être. Les descentes de lit glissent sous leurs pieds nus et se cachent dès qu’ils sont chaussés. Nostalgie des voyages, des quatre-cents coups. Un de plus pour casser les vitres de leur aquarium? Pa si bêtes. Congratulations qui les retiennent de forcer les serrures. Il leur suffit d’être voyeurs. C’est une core un moyen de rester en place. »

« Ils deviennent fous, mais ils restent con. »

« Ne te laisse pas regarder dans les yeux par une crémière : à plus forte raison si ce n’est pas une crémière. »

« Ecrire des romans érotiques à lire dans le noir. En langage Braillette. »

« Tant crie-t-on Noailles qu’elle finit par y venir. »

« Surtout ne jamais porter de muguet à la braguette, cela porte bonheur. »

« Il n’y a que deux attitudes : se résigner ou se révolter. Toutes deux à la limite, exigent la même liberté et la même lucidité. Malheureusement nos révoltés sont encore et toujours beaucoup trop résignés, et nos résignés beaucoup trop révoltés. »

« Ce qui répugne dans le lâche, c’est qu’il rougit de sa lâcheté. Il faut beaucoup de courage pour être vraiment lâche. »

« Éclairer la nuit ce n’est que la rendre plus évidente. »

« Tirer l’huile du mur pour graisser la patte à l’escargot. »

« Ils enfoncent des portes ouvertes, se vautrent dans l’évidence, s’en veulent enduire de couches épaisses pour ne plus voir l’obscur, et après des pages d’équations arrivent enfin à poser : 0 = 0. »

« Les martyrs ont tous plus ou moins des gueules de faux-témoins. Très satisfaits qu’on les prenne tellement au sérieux. Mais rien ne sert de mourir, il faut pâtir à point. Et par-dessus le marché, ça ne prouve jamais rien. »

« Le beau parfait somme d’admirer : il est assommant. Le beau imparfait doit être en quelque sorte accueilli, apprivoisé et comme embobiné. Souvent la fêlure de l’ironie est cette imperfection qui sauve. »

« Le beau à besoin d’être incongru. »

« L’outrance met les outres en transes. »

« La plupart des artistes exhibent leurs idées neuves ou fraîchement retournées comme les paysans leurs habits du dimanche. »

« S’ils rient, il se hâtent de sauver leur rire de la frivolité en disant : Quel grand comique! »

La vrai poésie met mal à l’aise. Elle est soupçon dans toutes les dimensions du terme. Le poète ne crée que dans cette retouche rapide et presque esquivée de l’ironie maladroite, du trait inachevé, de l’échec subi légèrement. Dès qu’il ouvre les écluses, c’est la grande vidange. Cette basse facilité se déverse en discours et en descriptions. La célébration devient tout de suite fausse aisance. Rimbaud, a dû se mordre le doigts d’avoir fait du Victor Hugo et peut-être s’il s’est tu… Souvent chez Max Jacob on devine une célébration larvée.
Mais il y a une moralité. La célébration exige l’inconscience du patient, sinon elle déçoit. La célébration de la Messe, après tout ce qu’on a dit du mystère, du sans, de la mort : ce n’est que ça? »

« Mais si, mais si, il faut dire : La Fontaine je ne boirai pas de ton eau. »

« Enfermer la poésie dans le poème, c’est l’empêcher de pénétrer dans la vie. N’écrivons plus rien. Le poète de demain ignorera jusqu’au nom de la poésie. »

« J’ai connu un poète qui passait son temps – comme on passe une crème –  à rédiger des centaines d’auto-notices nécrologiques. j’en ai connu un autre qui composait ses poèmes à la mode des confiseurs : avec un machin infundibuliforme et des sucres roses, verts, bleus, mauves… Et quand le poème était fini, il le mangeait. Pourquoi ne pas dire que je tiens ces deux types avec moi-même pour les trois plus grands poètes vivants? »

« Si un ivrogne te raconte une histoire de poèmes truqué, écoute-le de toute ton âme. »

« Les surréalistes d’aujourd’hui tirent les yeux fermés des chèques sans provison sur un héritage détourné par captation et hypothéqué jusqu’aux frontières du néant. Dans leur genre de vie, négociants en tragique retapé et brasseurs de petites bières sans cadavres, ils ont préféré le veau d’or à la vache enragée, les problèmes au poème et le faire-savoir au savoir-faire
Au bon moment, ils savent sortir de leur poche-revolver la recommandation-fruit-du-chantage devant quoi s’ouvrent les portes des libraires ou l’ultimatum rédigé à l’encre antipathique.
Leur programme : planter des drapeaux à tous les carrefours de l’existence, assurer que leur passé leur tient, dès à présent, lieu d’avenir et les dispense de faire leurs preuves par neuf, hurler au scandale si on leur demande de montrer patte blanche en écartant le poil qu’ils ont dans la main. Pour le reste, se les rouler avec distinction. Bernards-l’hermite de la poésie, coiffés de leurs méduses à monocles, voici venir les fils à Dada. »

« Il ne s’agit tout de même pas de se prendre pour une énigme, quand on n’est que mots croisés. Inutile de partir en croisade pour en trouver la solutions (ou la dissolution) au fond d’un sépulchre. »

©Livre :  Julien Torma – Euphorismes [Paris // 1926]
©Digital Atwork : Catrin Welz-Stein
net: http://catrinwelzstein.blogspot.be/
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Philippe Dumaine – Inscriptions / Poèmes Aphoristiques (Extraits) [1965]

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Plus brèves qu’éphémères,
inscriptions sur le sable
qu’efface
le flot qui monte.

S’il reste des clés en surnombre,
c’est qu’il faut inventer
des serrures nouvelles.

Usines! temples d’aujourd’hui,
dont les encens puants
brûlent pour des Dieux dérisoires.

Au -delà de toute apparence
le savant ne peut concevoir
qu’un ciel abstrait d’analogies,
où s’évanouit la matière.

Pourtant,
je ne peux bien connaître
ta forme moulée dans mon cœur,
qu’au vide laissé par l’absence.

Les volets à demi fermés
coupent la main d’une inconnue
sur son dernier adieu.

Pourquoi? tentes-tu, bouche à bouche,
de ranimer un coeur
qui ne bat plus.

Que tu aies tamisé
tant de pensée de sable
au long des jours,
réjouis-toi si le tamis
a retenu quelques pépites.

Le monde, cette immense horloge,
malgré son bruyant mécanisme,
ou surprend quelquefois
un peu d’éternité
et de silence.

Accablé par la solitude
ou comblé par l’amour,
toujours atendre
que l’inconnu frappe à la porte.

Les regrets sur ton âme,
comme ton ombre sur le sol;
pour ne plus les apercevoir,
marche à l’encontre du soleil.

Que le lasso de tes interrogations
ne te ramène pas des prises étranglées.

Par politesse
ou pudeur, se cacher
sous les fourrés de son sourire.

Palimpseste vingt fois gratté,
vingt fois récrit,
tu n’as plus d’épaisseur.

Sucer, mâcher, lécher,
bouche toujours active
quand l’âge vient.

Combien peu ont assez de rêves
pour pouvoir soulever
le suaire du temps.

Les roucoulements des colombes,
nichées dans les cyprès,
adoucissent d’amour
le silence des tombes.

©Livre : Philippe Dumaine – Inscriptions / Poèmes aphoristiques [Yves Filhol // 1965]
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Charles Baudelaire – Mon cœur mis à nu [1887]

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Le premier venu, pourvu qu’il sache amuser, a le droit de parler de lui-même

Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.

Presque toute notre vie est employé à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.

La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges. C’est l’individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne.

Il n’existe que trois êtres respectables : Le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer.
Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions.

Ce qu’il y a d’ennuyeux dans l’amour, c’est que c’est un crime où l’on ne peut pas se passer d’un complice.

Les dictateurs sont les domestiques du peuple, rien de plus, un foutu rôle d’ailleurs, et la gloire et le résultat de l’adaptation d’un esprit avec la sottise nationale.

Dans l’amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l’entente cordiale est le résultat d’un malentendu. Ce malentendu, c’est le plaisir. L’homme crie : O mon ange ! La femme roucoule : Maman ! Maman ! et ces deux imbéciles sont persuadés qu’ils pensent de concert. Le gouffre infranchissable, qui fait l’incommunicabilité, reste infranchi.

Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?
Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe, s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total ? Douze ou quatorze lieues de lieues de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l’homme sur son habitacle transitoire.

Le Français est un animal de basse-cour si bien domestiqué qu’il n’ose franchir aucune palissade. Voir ses goût en art et en littérature.
C’est un animal de race latine ; l’ordure ne lui déplaît pas, dans son domicile, et, en littérature, il est scatophage. Il raffole des excréments. Les littérateurs d’estaminet appellent cela le sel gaulois.

Plus l’homme cultive les arts, moins il bande.

La brute seule bande de bien et la foutrerie est le lyrisme du peuple.

J’ai oublié le nom de cette salope…Ah ! Bah ! Je le retrouverai au jugement dernier.

La musique donne l’idée de l’espace.

Pour le commerçant, l’honnêteté elle-même est une spéculation de lucre.

Le monde ne marche que par le malentendu.
C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde.
Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n’importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.
Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.
Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme.
Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité.

Livre : Charles Baudelaire – Journaux intimes/Fusées, mon cœur mis à nu [Editions G. Crès & Cie // 1920]
Sculpture : Crocheted Wire Anatomy by Anne Mondro

Charles Baudelaire – Fusées (Extraits) [1867]

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Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés) sur les eaux tranquilles, ces robustes navires, à l’air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : Quand partons-nous pour le bonheur?

Y a t’il des folies mathématiques et des fous qui pensent que deux et deux fassent trois? En d’autres termes, l’hallucination peut-elle, si ces mots ne hurlent pas [d’être accouplés ensemble], envahir les choses de pur raisonnement? Si, quand un homme prend l’habitude de la paresse, de la rêverie, de la fainéantise, au point de renvoyer sans cesse au lendemain la chose importante, un autre homme le réveillait un matin à grands coups de fouet et le fouettait sans pitié jusqu’à ce que, ne pouvant travailler par plaisir, celui-ci travaillât par peur, cet homme, le fouetteur, ne serait-il pas vraiment son ami, son bienfaiteur? D’ailleurs, on peut affirmer que le plaisir viendrait après, à bien plus juste titre qu’on ne dit : l’amour vient après le mariage.
De même, en politique, le vrai saint est celui qui fouette et tue le peuple, pour le bien du peuple.

Les airs charmants, et qui font la beauté, sont :
L’air blasé,
L’air ennuyé,
L’air évaporé,
L’air impudent,
L’air froid,
L’air de regarder en dedans,
L’air de domination,
L’air de volonté,
L’air méchant,
L’air malade,
l’air chat, enfantillage, nonchalance et malice mêlés.

Il y a dans l’acte de l’amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale.

Tantôt il lui demandait la permission de lui baiser la jambe et il profitait de la circonstance pour baiser cette belle jambe dans telle position qu’elle dessinât nettement son contour sur le soleil couchant!

Un homme va au tir au pistolet, accompagné de sa femme. Il ajuste une poupée, et dit à sa femme : Je me figure que c’est toi. – Il ferme les yeux et abat la poupée. – Pis il dit, en baisant la main de sa compagne : Cher ange, que je te remercie de mon adresse!

Quand j’aurai inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurai conquis la solitude.

Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire.

Peuples civilisés, qui parlez toujours sottement de Sauvages et de Barbares, bientôt, comme dit d’Aurevilly, vous ne vaudrez même plus assez pour être idolâtres.

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’oeuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma colère.

Livre : Charles Baudelaires – Journaux intimes/Fusées, mon cœur mis à nu [Editions G. Crès & Cie // 1920]
Image : William Fairland_[medical anatomy 1869]

Jean-Luc Coudray – Pensées à déplier (Extraits) [2010]

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« En inventant l’écriture,
L’homme a inventé les analphabètes. »

« Les parents nous apprennent
souvent à nous débrouiller
dans la vie mais jamais
dans nos rêves. »

« Quand je ne dis rien,
en général, on me croit. »

« – Est-ce que tu es capable
de traverser la Manche à la nage?

– Je suis incapable d’en avoir envie. »

« Je dis toujours que je suis incapable
de faire l’Everest en hiver
par la face Nord et sans oxygène.
On pense alors que je suis capable
de le faire en été par la face Sud
avec de l’oxygène. »

« Un réveil en avance
décrit le futur sans risque d’erreur. »

« Je serais moins choqué de voir
des livres chez mon boucher
que de la viande chez mon libraire. »

« Les lions ne voient
que des gens en danger de mort. »

« Je veux bien partager,
mais uniquement les choses
qu’on peut couper en deux. »

« Certains n’aiment pas la vulgarité.
C’est pourtant ce qui nous distingue
de l’animal. »

« Si le monde était vraiment beau,
on ne remarquerait pas les fleurs. »

©Livre : Jean-Luc Coudray – Pensées à déplier [Editions L’Edune // 2010]
net: http://www.editionsledune.fr/
Collage : Bernard Heidsieck [Machine à mots n°23]

Ambrose Bierce – Epigrammes (Extraits)

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« -Immoral-; tel est le jugement du bœuf dans son étable sur l’agneau qui gambade. »

« Tout cœur est la tanière d’un animal féroce. Le plus grand tort que vous puissiez faire à un homme est de le pousser à relâcher la bête qui est en lui. »

« Qui es-tu, toi qui es dans la boue?
– L’intuition. J’ai sauté de l’endroit où tu es restée, trouillarde, au bord du marécage.
– Bel exploit, madame; accepte l’admiration de la Raison, que l’on appelle parfois Pieds-secs. »

« Quand on éradique un mal, cela fait une différence selon qu’on le déracine ou qu’on l’extermine. La différence réside dans le réformateur. »

« Nous nous soumettons à la majorité parce que nous y sommes tenus. Mais nous ne sommes forcés de donner à notre attitude soumise une posture respectueuse. »

« Chrétiens et chameaux accueillent leurs fardeaux à genoux. »

« Quand nous sommes publiquement censurés, notre premier instinct est de faire de tout le monde un coacccusé. »

« L’argot est la façon de s’exprimer de celui qui pille les charrettes à déchets littéraires quand elle se rendent à la décharge. »

« Les ignorants ne connaissent pas la profondeur de leur ignorance, mais les savants connaissent la superficialité de leur savoir. »

« Les hommes qui attendent la paix universelle grâce à l’invention d’armes de guerre destructrices ne sont pas plus sages que celui qui, en notant l’amélioration des outils agricoles, prophétiserait la fin du labour. »

« C’est le cadavre de qui?
– Celui de la Crédulité.
– Par qui a-t-elle été tuée?
– La Crédulité.
–  Ah! Suicide.
– Non, satiété. Elle a dîné à la table de la Science et englouti tout ce qui était devant elle. »

« En matière spirituelle, l’aide matérielle n’est pas négligée: en utilisant des orgues et un vitrail, une émotion artistique peut se transformer en extase religieuse. »

« Vous seriez prêt à dire de ce vieil homme: -Il est chauve et voûté-. Que nenni! En présence de la mort, il se découvre et s’incline. »

« Vous ne pouvez réfuter la Grande Pyramide en montrant l’impossibilité d’en disposer les pierres. »

« Que vous ne puissiez servir à la fois Dieu et Mammon constitue une piètre excuse pour ne pas servir Dieu. »

©Livre : Ambrose Bierce – Epigrammes [Allia // 2014]

G. C Lichtenberg – Le miroir de l’âme (Extraits)

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« Comme toutes les espèces animales témoignent du dessein très sage de leur grand créateur, on se demande pourquoi les rejetons de la communauté humaine n’en expriment souvent aucun. »

« Les aliments ont sans contredit une très grande influence sur la condition humaine telle qu’elle est de nos jours. C’est le vin qui exerce le pouvoir le plus ostensible; celui des aliments est certes plus lent, mais tout aussi certain. Qui sait si l’on n’est pas redevable de la pompe à air à une soupe bien préparée et, souvent, d’une guerre à une qui l’es moins? Voilù qui exigerait une recherche approfondie. Qui donc sait si le Ciel n’atteint pas ainsi ses vastes fins, soutenant les sujets fidèles, bousculant les trônes et libérant les Etats, et si les aliments ne sont pas, en fait, responsables de ce que l’on nomme « influence du climat »? »

« Notre vie est si parfaitement suspendue entre le plaisir et la douleur que des choses peuvent parfois nous blesser qui servent à notre subsistance, comme un naturel changement d’air et pourtant, nous sommes faits d’une bourrasque.Qui sait si une bonne part de nos plaisirs ne provient point du balancement? Cette sensibilité est, peut-être, l’une des pièces maîtresses qui font notre avantage sur les bêtes. »

« Observer d’un angle différent les choses que l’on a tous les jours sous les yeux ou, mieux encore, à travers u verre grossissant est souvent un moyen d’étudier le monde avec succés […] »

« La complexion de notre nature est sage au point qu’elle éveille à la fois en nous les douleurs passées et les plaisirs disparus; d’aussi loin que nous puissions prévoir un plais prochain ou une peine future, nous n’apercevons jamais vraiment que les sensations tristes ou heureuses sont également partagées, mais plutôt qu’au-delà du plaisir, il s’en trouve un autre plus grand encore. »

« Il tonne, mugit, hurle, susurre, siffle, gronde, bourdonne, vrombit, grogne, résonne, coasse, geint, chante, claque, fracasse, éclate, clique, craque, frappe, grommelle, tape, crie, vagit, beugle, murmure, roule, glougloute, râle, sonne, souffle, ronfle, fouette, blèse, halète, bouillonne, rugit, pleure, sanglote, éclate, bégaye, balbutie, roucoule, expire, tinte, bêle, hennit, grince, racle, bout. Ces mots, et bien d’autres encore qui expriment des sons, ne sont pas de simples signes, mais une manière de peindre les mots pour l’oreille. »

« Les règles de grammaire ne sont que des conventions humaines; c’est pourquoi le diable, quand il parle à travers les possédés, à un aussi mauvais latin. »

« Dans un maison de fous, il doit y en avoir un qui parle le shakespearien. »

« Avec le ruban qui devait unir leurs cœurs, ils ont étranglé leur paix. »

« La méthode du carnet de notes est hautement recommandable. On y inscrit toute phrase, toute expression. On s’enrichit à l’épargne des vérités de quatre sous. »

« Il y a une grande différence entre croire en quelque chose et ne point pouvoir croire en son contraire.Je puis bien souvent croire en quelque chose sans le pouvoir prouver, un peu comme je ne puis croire en une chose que je ne sais cependant réfuter.le parti que j’adopte sera déterminé, non par une forte preuve, mais par la prépondérance de l’évidence. »

« Nous devons croire que tout a une cause comme l’araignée tisse sa toile afin d’attraper des mouches, et le fait bien avant de savoir qu’en ce monde il existe des mouches. »

« L’écriture est un moyen excellent pour réveiller le système qui dort en tout homme, et quiconque a jamais écrit a bien vu que l’écriture éveille toujours ce dont nous n’avions pas une claire conscience, bien que ce fut en notre sein. »

« […]on doit refaire le crépis de sa philosophie tout les dix ans. »

« Ce qui rend l’amitié véritable et, plus encore, le lien heureux du mariage si charmant, est l’extension du moi et ce, au-delà de toute frontière, si bien qu’aucun art au monde de l’homme isolé ne peut le rejoindre. Deux âmes qui s’unissent ne le font jamais de manière qu’elles ne suscitent entre elles cette avantageuse différence qui rend la communication réciproque si agréable. Celui qui gémit ses peines en lui-même ne trouve aucun écho; celui qui les confie à sa femme, le fait à un autre lui-même qui le peut aider et l’aide déjà en étant son complice. De la même manière, celui qui éprouve du plaisir à entendre louer ses propres mérites trouve en elle le public auprès duquel il peut se vanter sans crainte du ridicule. »

« Même les jeunes filles les plus douces, les plus modestes et les meilleures sont toujours plus douces, modestes et meilleures lorsqu’elles se sont trouvées belles au miroir. »

« Un grand secret connu de bien des hommes et qui le sera encore de plusieurs encore qui représentent les deux sexes; un secret que l’on apprend habituellement sur les places publiques, mais dont personne jusqu’à présent n’a révélé les arcanes ni ne les révélera jamais: la sensation que l’on éprouve quand on nous coupe la tête. »

« Les lignes de l’humanité et de l’urbanité ne coïncident pas »

« Sa toux était si creuse que l’on croyait, à chaque son, entendre à la fois la double table d’harmonie de la poitrine et du cercueil. »

©Livre :  G. C. Lichtenberg – Le miroir de l’âme / Aphorismes traduits et présentés par Charles Le Blanc [José Corti // 2012]
©Photo : Joaquim Cauqueraumont [Carnets de note]

Robert Desnos – Rrose Sélavy (Extraits)[1922 – 1923]

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1. Dans un temple en stuc de pomme le pasteur distillait le suc des psaumes.

5. Je vous aime, ô beaux hommes vêtus d’opossum.

20. Pourquoi votre incarnat est-il si terne, petite fille, dans cet internat où votre oeil se cerna?

26. Est-ce que la caresse des putains excuse la paresse des culs teints?

37. Au temps où les caravelles accostaient La Havane, les caravanes traversaient-elles Laval?

52. Possédé d’un amour sans frein, le prêtre savoyard jette aux rocs son froc pour soulager ses reins.

53. Plus que poli pour être honnête
Plus que poète pour être honni.

55. Dans la nuit fade les rêves accostent à la rade pour décharger des fèves.

63. Tenez bien la rampe rois et lois qui descendez à la cave sans lampe.

70. Amants tuberculeux, ayez des avantages phtisiques.

76. Les yeux des folles sont sans fard. Elles naviguent dans des yoles, sur le feu, pendant des yards, pendant des yards.

78. Le plaisir des mort c’est de moisir à plat.

91. Dans le ton rogue de Vaché il y avait des paroles qui se brisaient comme les vagues sur les rochers.

99. Les caresses de demain nous révéleront-elles le carmin des déesses?

103. Les vestales de la Poésie vous prennent-elles pour des vessies, ô! Pétales.

109. Les lois de nos désirs sont des dés sans loisir.

120. Ô ris cocher des flots! Auric, hochet des flots au ricochet des flots.

140. Nos peines sont des peignes de givre dans des cheveux ivres.

149. Jeux de mots jets mous.

©Livre : Robert Desnos – Corps et bien [Gallimard // 1930 – Réédition 2013]
Sculpture : Anthony Pack
net: https://www.flickr.com/photos/anthonypack/with/28535086294/

 

Stanislaw Jerzy Lec – Pensées échevelées (Extraits) [1988 – pour la version française]

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« Souvenez-vous que lorsque le diable veut donner un coup de pied à quelqu’un, il ne le fait jamais avec son sabot de cheval mais avec sa jambe d’homme. »

« Il se trouvera toujours des Esquimaux pour donner aux habitants du Congo des instructions sur la façon de lutter contre les grandes chaleurs. »

« – Je vais le menacer du doigt seulement -, dit-il en le posant sur la détente. »

« Alors que je me trouvais en pays étranger , S., homme de lettres, me déclara : « Dans ce pays, le pouvoir est tombé dans la rue. » – « Pour s’affoler? », répliquai-je. « Ici on ne nettoie pas les rue. »

« Quand le soleil éclaire une cellule de prison, il dessine sur le sol l’ombre des barreaux. Avec les carrés ainsi formés, les prisonniers peuvent faire des mots croisée. Les possibilités offertes par ces mots croisés dépendent du nombre de barreaux. »

« Ne scie pas la branche sur laquelle tu es assis, à moins qu’on ne veuille t’y pendre. »

« Il me fait penser à un pou sur une calvitie. Tout autour, une splendeur éclatante: mais pas moins pou pour autant. »

« Chaque siècle à son Moyen Age. »

« Ce n’est pas avec des sabots qu’on peut entrer dans l’âme de son prochain, même si on les essuie sur le paillasson. »

« Lorsque Caïn tua Abel sans susciter de réaction chez ce dernier, il créa un précédent : – Une victime ne proteste pas – »

« Il m’arrive à moi aussi d’avoir des moments de contemplation philosophique. Me voici par exemple sur un pont de la Vistule, je crache dans l’eau de temps en temps et je me fais alors cette réflexion : – Panta rei – »

« Il avait une si haute opinion de sa personne qu’il lui semblait parfois n’être qu’un nain  à ses propres yeux. »

« Il faudrait aussi un centre de désintoxication pour les hommes ivres de bonheur. »

« Il peut arriver qu’on ouvre la bouche d’admiration et qu’on la referme par un bâillement. »

« Ô, solitude, comme tu es surpeuplée! »

« Savez-vous où l’on peut toujours trouver de l’espoir? Dans la garde-robe devant l’entrée de l’enfer, sous l’inscription – Lasciate ogni speranza! – »

« Même sur les chemins de la pensée, des brigands se tiennent en embuscade. Eux aussi, bien entendu, se considèrent comme des intellectuels. »

« Dans une soupe aux champignons, il reste si peu des charmes de la forêt! »

« Avec les rêves aussi on peut faire des confitures. Il suffit d’ajouter des fruits et du sucre. »

« En chaque épouvantail sommeillent des ambitions de terreur. »

« Les puritains devraient porter des feuilles de vigne sur les yeux. »

« Comment traduire les soupirs en langue étrangère? »

©Livre : Stanislaw Jerzy Lec – Pensées échevelées [Aldine // 1988]
©Image : John Hersey
net: http://www.john-hersey.com/

Jean-Marie Bourgoignie – La contrepense (Extraits) [1986]

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Ces flèches de sel et de sucre sont le désir de l’ouverture d’une discussion, non pour appréhender ce prétentieux caméléon, nommé VÉRITÉ, mais simplement pour l’attrait de soulever la jupe des apparences.

 » Les parallèles
Qui font l’amour
Meurent »

« Je me fous du talent du peintre
De ses coloris de sa matière
De ses éclairages de ses impressions
Ou de la perfection de ses poils de con
Pourvu qu’il dise quelque chose »

« Deux boules de Berlin
Ne valent pas un pet de nonne »

« L’empirisme et le hasard
Sont les couilles du génie »

« Homme cave
Se contenterait
De femme qu’on vexe »

« Le rase-motte
Assure un paysage
Clitoresque »

« Une carte postale triste
Se donna à un bic »

« Qui trop étreint
Rate son train »

« Si tu recules
Devant le monticule
D’une charnelle Vénus
C’est que ton prépuce
Est un polichinelle
Qui te rend ridicule »

« L’oiseau perdit une plume
Et naquit la littérature »

« Les allemands sont déments
Les Anglais hypocrites
Les Américains « sont »
Les Italiens cavalent
Les Espagnols sont fols
Les Scandinaves sont naves
Les Chinois sont chinois
Les arabes sortent de la Mecque
Les Hollandais sont en boule
Les Belges sont petits
Les Juifs n’existent plus
Les Indochinois sont sournois
Les Japonais sentent le péril
Les Noirs sont dans le cirage
Les Esquimaux sont pas beaux
Les français sont les rois
Les autres sont au Pérou
Un jour un homme
En plein soleil
Avec sa lanterne
Cherchait un homme »

« Il avait autre chose à faire
Que des cathédrales »

« Le visible est provisoire »

« Sponsor
Proxénète de sportifs »

« Le Roi La Loi La Liberté
– La Brabançonne –
La dialectique
Du con patriote »

« Quand je bâille
Le rêve sort par la bouche »

« On dirait qu’il y a de l’orage
C’est encore le sphincter »

« Sans queue
Droit comme un larbin
Un piano se touche
A quatre mains »

« Restons calmes
Ne nous empalons pas »

« Une jeune goutte
Se séchait au soleil
Elle n’eut pas d’enfant »

« L’éternité
Est un vaudeville
Sans rideau »

« Il jeta un œil
Puis l’autre
et s’en fut à l’aveuglette »

« La sagesse
Est la farce
Des tristes »

©Livre :  Jean-Marie Bourgoignie – La contrepense [Création Ettryum // 1986]
©Image : Rachel Menchior

Carlos Edmundo de Ory – Aérolithes (Extraits) [1962]

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« Si je pleure, c’est parce que j’ai des larmes »

« Le sang engendre des fantômes. »

« L’inglorieuse fin de la vie. »

« Sois poète un instant et homme tous les jours. »

« La phonétique ne s’apprend pas dans les livres, mais dans le bruit du monde sur ton cœur. »

« L’imagination, cette éponge de  l’infini. »

« Hostilité de rondeurs et de couleurs entre l’orange et la tomate. »

« Se souvenir  d’un plaisir est un plaisir nouveau qui ne laisse pas de traces »

« Je suis le crieur du Silence. »

« Par mes mains pleines de curiosité je touche l’insecte de l’inconnu. »

« Lorsque tu dors, souviens-toi de te réveiller. »

« Je suis fatigué de demain. »

« Pourquoi plus d’obscurité si la nuit nous donne déjà tout ce dont nous avons besoin? »

« Le sel: menstruation universelle extraite de l’Eau. »

« Oh, Musique! Langue de la douleur de Dionysos. »

« De quoi sont faites les cathédrales gothiques sinon d’intransigeances mystiques? »

« Je demandais à un enfant de 3 ans :
– Qui sont les hommes? Et il me répondit :
– Le mal.
– Et les femmes :
– Un chapeau »

« L’oreiller est la flûte du sommeil. »

« J’aimerai de Dieu, pour l’adorer, qu’il sache exactement et sans les compter combien de cheveux j’ai sur la tête. »

« Tu ne dis rien : tu parles. »

« Un héros est la misère la plus épouvantable. »

« Les jeunes filles! Attends un peu. ne les habilles pas avec tes robes. »

« Si tu aimes être appelé poète dès ta jeunesse, veille à vivre peu. Toute une longue vie pour un petit sobriquet est ridicule. »

« Ne souffre pas pour la poésie. Qu’elle te supporte. Ne la conçois pas. Qu’elle te conçoive. Les larmes ont besoin de l’homme. Et le vin. Et l’eau. Le contraire produit des rhétoriciens des ivrognes, des assoiffés. »

« Si tu veux donner un style à ton oeuvre, donne une cohérence à tes sentiments, non à tes phrases. »

© Extraits tirés de « Aérolithes » de Carlos Edmundo de Ory publié dans le numéro XIV de la revue Réalités Secrètes en 1962 [Rougerie]
©Image : Emiliano Ponzi

Louis Calaferte – Paraphe (Extraits) [1974]

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« Tout ce que je dis n’a aucune importance, comme tout ce que je ne dis pas. »

« Il lisait les gens par-dessus son journal. »

« Si vous ne vous sentez pas libres, cassez tout! »

« Hâtez vos agonies, on ferme! »

« Il n’y a pas de belles têtes de bourgeois. Ce sont toujours de sales gueules. »

« Le temps passe en décolorant. »

« Il est indispensable de s’accueillir quelquefois soit-même avec sympathie »

« Je sais que ça vous est insupportable, mais je n’y peux rien, je ne suis pas comme vous. »

« Il faut bien se survivre… »

« Il faut me juger en édition intégrale »

« Je vais vous dire comment il faut vivre : dans L’INSURRECTION MAJUSCULE. »

« Un mensonge derrière chaque vitre. La ville s’engrosse. »

« Il faut compter avec moi, parce que je compte sans vous. »

« Il y a beaucoup de terrains impraticables dans ma mémoire. »

« Ils lui ont coupé la tête qu’il avait de plus qu’eux. »

« Je me marmonne toujours un peu. »

« Les armes à double léchant. »

« Nous entrions timidement dans les orages de la gloire »

« Il faut compter aussi avec les heures de rêveries, d’inconscience, d’oubli, de distration, de bêtise, de jacasserie, de plaisir.
L’un dans l’autre, ça passe vite »

« Il faut que je vous dise:
J’en ai gros
gros
gros
j’en ai gros comme ça sur le cœur. »

« Je ne veux pas qu’on
un point, c’est tout »

« On passerait des heures à songer à la mécanique de l’œil. »

« Les rues sont pleines de gens qui ont réellement de très sales gueules. »

« C’était une femme qui avait des dizaines de bienfaits à se reprocher. »

« Une sibylle est léchée sous son sein qui larmoie dans la cohue pendant que je prie.
Un indocile biffe son bien qu’il doit à la Russe pendant que je ris. »

« J’ai horreur qu’on touche à ce qui m’appartient. Je ne touche qu’à ce qui appartient aux autres. »

« MES IMAGES SONT DES HOMICIDES. »

« Ça manque d’imprévu. On sait comment ça finit pour tout le monde. »

« J’agis par abréviation. »

©Livre : Louis Calaferte – Paraphe [Denoël // 1974]
©Image : Pierre Bolide
net: http://www.pierrebolide.fr/

Marcel Béalu -Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes… (Préface) [1962]

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Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes. L’un y cherche la confirmation de ses propres pensées, l’autre, plus humble, la transcription en clair sur le papier de ce que lui-même sentait confusément. A l’opposé : celui qui espère découvrir des pensées qu’il n’a jamais eues et enrichir ainsi son propre fond ; celui encore qui n’a jamais pensé par lui-même et pour qui la lecture de maximes est comme celle des slogans publicitaires qu’on ingurgite en digérant, au cinéma, avant le vrai spectacle. Je crois que la bonne manière de lire les aphorismes serait de seulement les entendre comme on regarde une fleur, surpris par son parfum.

Quel lecteur intelligent, rétif à tant de passivité, ne protesterait en lisant, par exemple, cette première parole de Carlos Edmundo de Ory : « Si je pleure c’est parce que j’ai des larmes ». Evidemment ! s’esclaffera-t-il. L’autre lecteur, celui qui sait que le poète ne peut rien écrire qui ne soit lourd d’expérience, laissera sans protester s’inscrire en lui la phrase si simple, et la beauté, l’ambiguïté, l’originalité, tout ce que renferme cette constatation déchirante, lui apparaîtra soudainement, un jour ou l’autre (à moins qu’il n’ait jamais eu de larmes…).

L’infatuation cérébrale ne manquera pas également de s’esclaffer, plus loin, devant une autre phrase que je trouve admirable : « Le contraire des ténèbres est la Vierge Marie », l’infatuation cérébrale qui ricane devant les mots cœur et âme. Mais intelligence non plus ne veut rien dire et désespoir non plus. Rien ne veut rien dire devant le ricanement de l’intelligence destructrice qui fait les grands critiques et autres parfaits petits ratés.

Il est facile de se moquer des mots quand on les a vidés de leur contenu. Pour le sceptique ricaneur et veule le monde devient blanc sale comme la taie qui couvre les yeux. Mais celui qui accepte, le monde s’illumine jusque dans ses plus infimes détails.

La pourriture de l’esprit ce sont les mots qui ont perdu le sens, cosse de sentiments, pelure d’émotions, glane, poussières de vie, ces mots-là ne servent plus qu’à détremper de salive et de sang une réalité qui n’est que l’envers d’un décalque. C’est ce qui est dessous qui compte, la mince pellicule de vérité que chaque mot a pour mission de laisser sur la page quand le décalque du langage trop préoccupé de lui-même est enfin arraché.

L’aphorisme, tel que le pratique Carlos Edmundo de Ory, tend à souligner une vérité profonde, à demi-effacée, ou à faire naître un sentiment , une émotion oubliés. Il prétend aussi, moins souvent il est vrai, inventer ce sentiment, cette émotion, cette vérité. Qu’est-ce alors que la pensée ainsi traduite ? Eclair dans la nuit, poème idéal, écho du ciel  ou de l’enfer, parole de Dieu ? Prose incandescente en tous cas, arrachée brûlante à quelque brasier secret, prose inspirée, prose éminemment poétique.

Ce n’est pas en effet à la légère que j’employai plus haut le mot poète. C’est bien de poésie qu’il s’agit ici. On sait que le rythme et la rime étaient à l’origine des procédés mnémoniques. Pareillement la concision de ces petits écrits, qu’on les intitule Maximes, Aphorismes, Réflexions ou Pensées, aspire toujours à s’inscrire dans la mémoire, à les rendre mémorables. Il semble finalement que le poète ne cultive qu’une seule plante, une seule perle, ce diamant appelé Proverbe, qui vaincra la durée. Pour la même raison n’intéresse que le poète que ce quelque chose d’irrémédiablement raté que comporte toute réussite, que ce qu’il y a d’intangiblement préservé dans le fond de toute vie manquée.

Dans ce domaine, que le vulgaire qualifie d’insolite, de bizarre, d’étrange, alors qu’il est la seule réalité en poésie, mais réalité secrète, le poète ne doute de rien. Il affirme. Comment en serait-il autrement ? Lui seul s’entretient avec les Dieux et connait le langage des anges, lui seul sait se mouvoir dans cette dimension où les choses sont revêtues de leur véritable signification. Le poète est celui qui détient la parole. Il ne peut y avoir communication entre lui et son lecteur que si celui-ci a rejeté au préalable toute idée préconçue, abdiqué son propre savoir et fait abstraction des petites sensations de tous les jours. Quels diamants ne perdraient de leur éclat dans la sciure du camelot ! Quels bijoux de l’âme ne se terniraient au contact de sentiments de pacotille.

Il faut toujours écouter un poète comme si personne avant lui n’avait jamais parlé. Avec respect certes mais surtout avec amour. Cette approche virginale, ce retour aux innocences premières sont indispensables pour communier en poésie. Alors jailliront de la bouche de ce prophète moderne l’enthousiasme et le feu. N’e doutez pas. La seule bonne manière de lire les aphorismes est de les lire « comme paroles d’Evangiles ».

Poète et conteur espagnol, né à Cadix, et transplanté après de nombreux voyages au cœur de Paris, Carlos Edmundo de Ory pourrait être aussi bien né à Prague, comme Kafka et Rilke, ou à l’île Maurice comme Malcom de Chazal (que ces Aérolithes ne vont pas sans évoquer parfois). Il appartient à cette famille d’esprits universels pour qui ne comptent ni le lieu ni la formule, je veux dire ni le lien ni l’heure. Nous sommes certains qu’ici ou ailleurs, un jour ou l’autre, il aura la sienne. Nous ne craignons pas de reprendre à notre compte ce qu’écrivait de lui, en 1954, un grand critique espagnol, lors de la parution de son premier roman Kikiriqui-Mango : « C’est un écrivain qui porte un message, non un message du dehors mais intérieur, de cette étrange configuration mentale qui est nécessaire pour trouver au spectacle vulgaire et répété de la vie humaine de nouveaux angles de vue… »

©Texte : Marcel Béalu (texte préfaçant « Aérolithes » de Carlos Edmundo de Ory publié dans la revue littéraire RÉALITÉS SECRÈTES (#XIV) éditée par Rougerie en 1962

Introduction (1)

(Extrait tiré de l’introduction du livre « Le miroir de l’âme » de Georg Christoph Lichtenberg)

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Chaque siècle à ses œuvres clés. Ces œuvres sont des clés parce qu’elles ouvrent en nous l’héritage de sentiments et de pensées qui nous font les débiteurs de l’histoire et les prophètes de l’avenir ; elles nous rendent avant tout attentifs à nos voix intérieures ; les œuvres clés ne font donc rien de plus que nous enrichir de nous-mêmes ; elles mettent devant nos yeux ces sentiments que souvent on cache dans son cœur comme sous une pierre, par crainte de les garer ou pour mieux en retrouver les voies.

Chaque siècle a ses œuvres clés. L’écrivain est aussi celui qui sait briser le sceau qui impose le silence à la sensibilité et aux affections humaines, ses écrits sont autant de lettres de cachet qui nous forcent à détacher notre âme de l’indifférence et du bavardage. Au bout de l’œuvre clé, il y a la liberté ; au bout des autres, il y a une montagne faite d’articles et de colloques. L’œuvre clé libère l’homme en nous ; les autres œuvres affranchissent tous ces professeurs qui nous habitent, ceux qui s’intéressent davantage à la déclinaison de lacrimae rerum qu’aux larmes dont le monde est comptoir.

Chaque siècle a ses œuvres clés. Il y a plus de mauvais lecteurs qu’il n’y a de mauvais livres, car le livre exécrable est stérile, il n’engendre rien, mais le mauvais lecteur, lui, propage sa peste dans les journaux, à la télévision, dans les institutions d’enseignement, bref partout où le savoir doit être instantané et pratique.  Le reste ne l’intéresse pas ; le reste n’est que de la littérature. Son esprit ne s’appuie pas sur les œuvres clés, mais sur des  extraits de lectures faites à l’improviste, si bien qu’on peut dire que l’âme du mauvais lecteur est un florilège d’évanescences : elle ne reflète rien que de passager, elle est un miroir d’ombres et de profils d’auteurs multiples qui s’y dépêchent et s’y confondent, formant je ne sais quelle nuit pour l’esprit. L’œuvre clé, elle, est une lumière, mais aussi un ordre : l’œuvre clé, c’est le miroir de l’âme.

©Livre : Georg Christoph Lichtenberg – Le miroir de l’âme [ Domaine romantique – José Corti // 2012 – 3ème édition]
©Image : Giuseppe Arcimboldo [The librarian]

Philippe Jones -D’encre et d’horizon (Extraits)

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Ecrire ou faux semblant
seul importe le trait

Et le sable des mers
oublieuses
reluit entre les rails
qui voyagent.

Tout s’éveille et fait don si le regard souscrit.

Le monde s’est cloîtré dans ses conflits d’orgeuil..

Sous le possible et l’incertain
l’un rejoint l’autre et rejaillit.

Il faut aimer debout et se donner au vent.

Les fossiles du faire
ou de l’inachevé
pèsent de même fin.

L’ambulance du fou
jouant le sens.

Une eau vive informe l’image
un caillou sonne un ton s’éclaire.

Tout glisse entre deux portes
la dérisoire et l’inutile.

On vient on va on meurt
dans un sas aux départs.

On construit le désir où le plaisir s’accorde.

Tout plan guide l’esprit vers son imaginaire.

Notre ombre se retrouve
dans l’axe des portiques.

A force de bâtir
la foi se greffe à l’habitude.

Le vin est fraternel
la vigne a ri dans sa chaleur.

Debout elle était nue au soir
lorsque le train venait
à tout niveau de ses fenêtres.

Dans les nocturnes d’un musée
sonnent tant de méduses
que les coraux ceux qui furent.

Le temps ne compte plus la seconde égarée.

La dérive a le songe en poupe.

Les pages de la nuit
se retournaient en vain
un sommeil les déserte.

Un nuage au couchant ouvre ses cuisses d’or.

On veut moudre chacun sous la meule de tous.

La femme est paysage où s’enflamme la peau.

Si soudain découverts
tout fuit
en instants d’apparence.

Cellule d’un possible
arrête d’avenir
et jachère de phrases
tout est pouvoir.

Décrire la poitrine
qu’une enfant se découvre
là où déjà le sable
retient l’ombre des vagues

où se trace déjà
marée venant
les ourlets de son corps

©Livre : Philippe Jones – D’encre et d’horizon Poèmes 1981-1987 [Editions de la différence // 1989]
©Image : Maurice Henry [La danse du dormeur]

Xavier Forneret – Sans titre, par un homme noir blanc de visage (Extraits) [1838]

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« Que ceux qui cherchent le Mouvement perpétuel regardent les yeux de la femme qui trompe »

« Attaché à l’ombre de chaque homme dans sa vie, il y a un monstre couvert de fleurs: les fleurs, c’est le Désir; le monstre, c’est la Possession. »

« Si vous êtes triste, n’allez pas où vous avez ri. »

« Au temps du Carnaval, l’Homme se met sur son masque un visage de carton. »

« Le monde a deux visages, l’un coupe les yeux qui le regardent -la fausseté, l’autre salit tout d’une bave d’égoïsme. »

« Il y aurait un calcul facile à faire: -combien d’hommes sont généreux sans amour-propre? »

« Il y a dans les paroles de la femme du peuple une boue qui souvent est toute propre. »

« On ne rit pas de l’Homme mal vêtu lorsqu’il a des habits dans sa poche. »

« En lançant un ridicule, on en retient pour soi la queue. »

« Le Monde est une grande place, et ce qu’y font les hommes, un feu d’artifice. »

« Un ami est l’habit de notre corps; nous n’en sommes que la doublure. »

« Principalement il y a deux mots écrits sur le cœur humain, l’un en gros caractères, l’autre illisible: INGRATITUDE. reconnaissance. »

« Ce sont les hommes qui ne se jugent pas, qui jugent les autres hommes. »

« La justice humaine est pleine de contrefaçons. »

« L’Automne est le cercueil de l’Année. »

« Regardons avec soin ceux qui nous entourent avant de rire; il pourrait y avoir pour eux bien du chagrin dans notre joie. »

« Criez quelque chose au peuple; s’il a toutes ses oreilles il n’entendra rien; s’il n’en a que deux, il comprendra tout. »

« Le temps semble donner à l’homme une couche de boue. »

« On regarde un chat mort et l’on passe le Pauvre. »

« L’amour se repose sur une bouche de femme, mais il n’y dort jamais. »

« La langue cause, l’esprit parle. »

« Quand la Femme tousse, c’est le sentiment qui l’oppresse. »

« En politique, c’est trop souvent la main qui signe. »

« Vengeons-nous de quelqu’un par la pensée, il ne nous restera rien d’amer au coeur. »

« Aimer bien, c’est presque ne toucher jamais. »

©Livre : Xavier Forneret – Sans titre, par un homme noir blanc de visage [Editions Duverger // 1838]
©Strip : Charb [Maurice et Patapon]

Marcel Bénabou – Un aphorisme peut en cacher un autre (Extraits) [1987]

« L’aphorisme est un manuscrit chiffonné, un ricanement dans la corbeille à papier. »

Günter Brus

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L’art de l’aphorisme es un art ancien, et qui ne se démode pas.

L’on a cent fois donné les raisons de cette vogue persistance. Comme l’oracle, l’aphorisme – baptisé aussi maxime, pensée ou sentence –  enferme un maximum de sens dans un minimum de mots. In tanta verborum parsimonia, quanta sententiae fecunditas; remarquait déjà Érasme. C’est cette concision, cette densité qui font une grande part de l’intérêt, et du plaisir, que l’on prend à l’aphorisme: car la réduction à l’essentiel donne à l’énoncé rigueur, efficacité expressive et séduction.

Cette concision, bien sûr, n’et pas de pur hasard. Elle s’obtient au prix d’une rhétorique éprouvée. Une structure formelle forte, reposant de préférence sur l’affirmation péremptoire d’une identité, d’un parallélisme ou d’une antithèse; sertis à l’intérieur de cette structure, quelques mots=clefs, des signifiants choisis dans le lexique relativement restreint des moralistes; telle semble être la clef de tout un pan de la littérature aphoristique.

Mais on a souvent constaté que les formules aphoristiques ont une propriété remarquable: du fait de la rigidité de leur structure syntaxique, elle se prêtent aisément aux renversements aux permutations, aux substitutions. Toute une lignée de bons mots, d’épigrammes n’ont pas d’autre origine.

Dès lors, pourquoi ne pas user plus systématiquement de cette propriété et, par un simple mais audacieux passage à la limite, pourquoi ne pas tenter la fabrication en série de l’aphorisme? Un répertoire de formules prélevées sur les aphorismes les plus représentatifs, un répertoire de mots particulièrement lourds de sens, il n’en faut pas plus au départ. Libre à chacun de puiser alternativement dans ce double vivier, d’y choisir tels mots ou telle formule et de les combiner. Chacune de ces combinaisons est grosse d’un nouvel aphorisme.

C’es alors une curieuse « machine » qui se met en marche, une machine aux produits innombrables. Chacun de ces produits a son existence individuelle, son propre contenu de sagesse ou de folie, sa dose particulière de banalité ou d’insolite. Mais en même temps, aucun d’eux n’est replié sur lui-même, prisonnier de son rythme, de sa forme ou de son vocabulaire: au contraire, sitôt conçu, chaque aphorisme semble renvoyer à une multitude d’auters de la même famille. Ainsi, agile jusqu’au vertige, inépuisablement mobile, notre machine ne peut manquer de rencontrer, dans son fonctionnement, les champs les plus divers de la pensée. Certaines de ses productions frappent comme le jaillissement inopiné d’une vérité latente qui n’attendait pour surgir que cette rencontre, trop longtemps différée, d’une formule et d’un mot.

S’il est vrai qu’une des fonctions du langage est de créer des connexions non encore existantes, notre machine remplit pleinement cette fonction. Elle a de plus le mérite de rendre caduc un aphorisme malheureux de Pascal: le hasard donne les pensées; le hasard les ôte; point d’art pour conserver ni pour acquérir.

[…]

Les formules d’aphorismes sont extrêmement diverses, l’élaboration d’une typologie exigerait l’analyse préalable des composantes syntaxiques, rythmiques et sémantiques, sur lesquelles s’articulent en général ces formules.

Le principal ressort de l’aphorisme étant d’unir ce qui est habituellement séparé et de séparer ce qui est habituellement uni, les formules les plus fréquentes sont celles qui posent entre deux termes des équivalences ou des antithèses, des parallélismes ou des proportions.

©Texte : Marcel Benabou – Un aphorisme peut en cacher un autre [in OULIPO, La bibliothèque oulipienne Vol. I, Ramsay, 1987] (Extrait tiré du livre : M. Hambursin – Textes en archipels [De Boeck Duculot // 1990])
Image : Georg Christoph Lichtenberg

André Balthazar – Les petits pavés (Extraits)

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« La lune dort sur mes deux oreilles »

« Je t’abandonnerai, au grès des vagues, sur une île surpeuplée. »

« D’un point à un autre, il y a pas mal de sous-entendus. »

« L’araignée d’eau douce épluche son reflet. »

« A regarder la vérité en face, Monsieur fut atteint d’un très léger strabisme. »

« L’enfant baigne avec sa mère dans les phantasmes du sourire. »

« Trouver son cheveu dans sa soupe. »

« La pudeur s’entrouvre en fermant les yeux. »

« Le chameau a bon dos. »

« Tomber dans l’oreille d’un sourd. »

‘J’ai toujours rêve des bas-fonds d’une reine. »

« Et si le serpent avait croqué la pomme? »

« Le plus souvent, le moment succombe à l’instant. »

« Jamais un grain de sable n’abolira le désert. »

« Le ventre s’attendrit devant la baïonnette. »

« Consacrer sa vie à mesurer l’ombre d’une hésitation. »

« En arriver à oublier le soldat inconnu. »

« On a beau fermer l’œil, la peau palpite. »

« Zarathoustra se flattait d’avoir connu Nietzsche tout petit. »

©Livre : André Balthazar – Les petits pavés [Le Daily-Bul // 2015]
©Image : Benjamin Monti
net: http://benjaminmonti.blogspot.be/

Louis Scutenaire : Mes inscriptions 1980-1987 (Extraits)

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« L’homme et ses « réalisations » sont la lèpre et la terre. »

« Une banalité me convient mieux qu’une originalité à la mode. »

« L’existence m’épouvante.
Ainsi, j’ai deux bouteilles thermos cafetières. L’une est grenat pour le matin, l’autre bleu et blanc pour le soir.
Avant de la mettre à bouillir, je mesure exactement l’eau à la bouteille, la verse dans le coquemar. Et toujours, je vous dis toujours, la cafetière bleu et blanc déborde et dans la grenat le café n’atteint pas l’orifice.
Ainsi aussi, je suis propriétaire de deux chasses d’eau de même capacité. Dans l’une et lautre, j’adapte un flacon de Harpic bleu. En un rien de temps, celui de la chasse du rez-de-chaussée est épuisé tandis que celui de l’étage dure ce qui me semble des éternités. Pourtant on ne tire ni plus ni moins la chasse en haut qu’en bas.
Et on voudrait pas que la vie m’inquiète, moi l’écartelé de préoccupation métaphysique, moi le croyant des vraies valeurs ? »

« La liberté de la presse n’est pas celle des journalistes mais celle de ceux qui les stipendient. »

« Il m’arrive d’aimer ceux qui sont aimés par ceux que j’aime »

« Le travail n’est ni un droit, ni un devoir, ni un plaisir, il est une corvée. »

« Dans la société bourgeoise, quand on est beau et domestique, on n’est pas beau, on est domestique. »

« Faire la révolution plus par haine des oppresseurs que par amour des opprimés. »

« Penser faire mal. Surtout si vous dépassez les approximations des grands philosophes, les logorrhées des grands écriveurs, les patchworks des grands savants, pour atteindre les hauteurs des catatoniques. »

« J’aime dans l’œuvre écrite, peinte ou sculptée, un doux petit grain de folie involontaire. Si ce grain devient sottise, l’effet peut être parfois surprenant pour le bien du lectuer ou du regardeur. »

« On ne prend jamais le Temps
On est toujours dans l’Espace
Le temps est sans doute éternel
L’Espace n’est pas souvent beau
Prends garde à rester longtemps près de ton ombre. »

Le tumulus

« Pour humecter ma pauvre gueule une gorgée de café noir
Pour dérider mon cœur lassé un dé à coudre de vin blanc
Pour rétablir mon corps défait un peu de suvre dans l’alcool
Pour ranimer les souvenirs le portrait d’une fille nue
Ce qui me reste est peu de chose
Pour ceux qui sautent et ceux qui dansent
Pour ceux qui rient pour ceux qui chantent
Fort peu de chose mes bonnes gens
Mais je préfère mon sort au vôtre
Mes vieux yeux gris à vos brillances
Ma fatigue à vos sarabandes
Mon départ à vos élans
Mon rictus à vos grimaces
aussi lourd que le vent
Dans l’arrière-pays de la mémoire. »

« L’aurore aux doigts de rose ouvre l’écluse aux péniches des ténèbres, du crépuscule toile d’araignée sourd une lumière maussade d’où naît la déchirure éclatante de midi le juste. »

« Les grandes valeurs souvent sont invoquées par les grands voleurs. »

« Les filles les plus belles que j’ai vues sont les métisses d’Achem, de Java, qui se promenaient dans les rue de La Haye avant la guerre de 1940. »

Vert-de-gris

« Ça n’allait pas mieux au temps passé
On s’éclairait à la chandelle
Qu’on éteignait au plus petit rayon de lune
Les poissons ne sentaient pas bon
Sauf ceux-là qu’on pêchait soi-même
Les mêmes maladies qu’aujourd’hui
S’appelaient alors peste et choléra
On vous amputait avec la scie du boucher
L’amour était aussi malaisé
Et les enfants désastreux
Il fallait écrire avec une plume rouillée
Il fallait manger du pain sec
Mais il était meilleur que le frais d’aujourd’hui
La lanterne magique n’était pas plus drôle que le cinéma
Les peintures étaient sombres
Les cloches faisaient leur vacarme
Dès le fin matin
Les sentines puaient
Quand on ne travaillait pas on s’embêtait
On était aussi pauvres que les avares
On était gais comme des poivrots joyeux. »

« -Pourquoi remues-tu comme sauret sur le grill ?- s’enquit la belle tante quadragénaire toute nue à son neveu de quinze ans, aussi nu, qui était couché dans son lit. – Parce que depuis deux heures je me colle à ta croupe tant l’envie d’entrer en toi me point. Je veux me sentir te pénétrer bien que nous ne soyons qu’à l’aube et je craignais t’éveiller après notre nuit ; sens, je suis ferme et dur à en souffrir ; je veux jaillir dans ton ventre -. –Allons, viens, chevauche-moi-, fit la tante. Et enserrant de ses fortes cuisses et de ses bras l’enfant, elle s’enfonça dans une jouissance qu’elle savait quatre ou huit fois plus intense et durable que celle de son neveu. »

« Il y avait dans une fabrique six cents outils : soit cinq cents mécaniques et cent humains. Cet assemblage s’entendait à merveille : parfois un ouvrier faussait une machine, parfois un engrenage arrachait un bras. »

Périples

« Astyanax Longpré, le bouillant capitaine aux gardes à cheval, a quitté son Athènes pour s’en aller au îles dans une goélette blanche. Non point aux îles proches mais cells de là-bas qu’on nomme Tahiti, Moorea, les Marquises quaère l’alizé, que baigne le Pacifique.
Ils est là maintenant. Les filles ont l’œil noir et le cheveu aussi, les hommes sont agiles. Il y a des hôtels avec plus d’une étoile, des lupanars, des pharmacies, des tapis-francs, et des garçons qui s’en vont à la pêche. Parfois il pleut et parfois il fait beau, hors des villes l’air sent bon, beaucoup de gens sont pauvres, seuls quelques-uns sont riches, c’est tout comme au Pirée.
Astyanax Longpré ne sait s’il va rester ou regagner l’Hellade, sa jument, sa caserne. »

« A mesure que nos moyens s’amoidrissent nos exigences croissent. »

« Fascisme et communisme c’est tout comme. A ceci près que le fascisme favorise les oppresseurs et que le communisme favorise les opprimés. »

Mémoire

« J’ai longtemps fréquenté une vielle dame qui se nommait Eponyme et vivait à Ollignies, au hameau des Poux volants, dans une petite maison mal tenue mais pas dégoûtante. Elle dormait dans un de ces lits à l’ancienne, de bois et monumental, à la tête duquel une poule caquetait souvent pendant que le coq s’efforçait en vain de gratter le sol de terre battue par le siècles et qui avait acquis la couleur et la dureté du vieux plomb. »

« Le surdoué : on lui montre un poil, il voit le pubis. »

« Devenu vieux, on pense plus au menuisier qu’à sa fille. »

©Livre : Louis Scutenaire – Mes inscriptions 1980-1987 [Brassa // 1990]