Nancy Hudson – Religion du roman (Extrait)

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(Article paru dans le #154 de l’hebdomadaire « Le Un »)

Au début du XVIIe siècle, au moment précis où éclosent le génie de Shakespeare et celui de Cervantès, inventeurs respectivement du théâtre et du roman modernes, démarrent la colonisation forcée du reste du monde par l’Europe, et l’esclavage. Au IXIe, les merveilles d’un Gustave Flaubert, d’un Dostoïevski ou d’une Jane Austen s’accompagnent des horreurs qu’infligent leurs nations respectives aux régions du monde dont elles arrachent les richesses. La civilisation occidentale engendre le roman, assurément un des plus beaux emblèmes de l’empathie humaine, dans le même temps qu’elle envahit et soumet le reste de la Terre. Aujourd’hui nous dominons cette planète et la pompons, l’épuisons et la polluons, la laissons exsangue. Par notre mode de vie qui dépend de la consommation massive de pétrole, de viande et de gadgets électroniques, nous faisons souffrir au loin et à chaque instant des êtres humains et animaux, invisibles mais nombreux. Notre dissociation s’opère dans l’inconscience et surtout da la bonne conscience.  Certes, la littérature est vecteur de beauté et de sens – c’est essentiel ! Mais notre empathie doit parfois basculer en dehors des livres pour se traduire en actes politiques…sans quoi nos débats, tables rondes et festivals littéraires se mettront à ressembler douloureusement aux messes et fêtes religieuses d’antan : occasion de se faire plaisir avec le sentiment de notre vertu, tout en se pavanant avec ses nouveaux habits et amis.

©Texte : Nancy Hudson – Religion du roman [Magazine « Le Un »]
net: http://le1hebdo.fr/
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Thomas Franck – Occupy Wall Street – Un mouvement tombé amoureux de lui-même (Extrait) [paru en 2013 en version anglaise (VO) dans la revue The Baffler]

Ernest pignon ernest (prométhée 1982)

Dans leurs déclarations d’intention, les campeurs de Zuccotti Park (Occupy Wall Street) célébraient haut et fort la vox populi. Dans la pratique, pourtant, leur centre de gravité penchait d’un seul côté, celui du petit monde universitaire. Les militants cités dans les livres ne dévoilent pas toujours leur identité socioprofessionnelle, mais, lorsqu’ils le font, ils se révélèrent soit étudiants, soit e-étudiants récemment diplômés, soit enseignants.

On ne peut que saluer la mobilisation du monde universitaire. La société a besoin d’entendre cette voix-là. Quand les frais de scolarité grimpent à des pics vertigineux, que l’endettement des diplômes débarquant sur le marché du travail atteint facilement les 100 000 dollars, que les doctorants se retrouvent exploités sans vergogne, les personnes concernées ont parfaitement raison de protester. Le problème surgit quand la discussion académique de haute culture devient un modèle de lutte sociale. Pour AWS inspire-t-il aussi souvent à ses admirateurs le besoin de s’exprimer dans un jargon inintelligible ? Pourquoi tant de militants ont-ils éprouvé le besoin de quitter leur poste pour participer à des débats de salon entre érudits ? Pourquoi d’autres ont-ils choisi de réserver leurs témoignages à des revues confidentielles comme American Ethnologist ou Journal of critical Globalisation Studies ? Pourquoi un pamphlet conçu pour galvaniser les troupes d’OWS est-il rempli de déclarations liturgiques du genre : « Notre point d’attaque se situe dans les formes de subjectivité dominantes produites dans le contexte des crises sociales et politiques actuelles. Nous nous adressons à quatre figures subjectives  – L’endetté, le médiatisé, le sécurisé et le représenté – , qui sont toutes en voie d’appauvrissement et dont le pouvoir d’action sociale est masqué ou mystifié. Nous pensons que les mouvements de révolte et de rébellion nous donnent les moyens non seulement de refuser les régimes répressifs dont souffrent ces figures subjectives, mais aussi d’inverser ces subjectivités face au pouvoir » ?

Et pourquoi, quelques mois seulement après avoir occupé Zuccotti Park plusieurs militants ont-ils jugé indispensable de créer leur propre revue universitaire à prétention théorisante, Occupy Theory, destinée bien sûr à accueillir des essais impénétrables visant à démontrer la futilité de toute théorisation ? Est-ce ainsi qu’on bâtit un mouvement de masse ? En s’obstinant à parler un langage que personne ne comprend ?

La réponse est connue : avant qu’une protestation s’élargisse en mouvement social de grande ampleur, ses protagonistes doivent d’abord réfléchir, analyser, théoriser, le fait est que, de ce point de vue, OWS a fourni assez de matière pour alimenter un demi-siècle de luttes – sans réussir pour autant à mener la sienne ailleurs que dans une impasse.

©Texte : Thomas Frank – Un mouvement tombé amoureux de lui-même (Paru dans sa version française dans la revue « Manière de voir – Le monde Diplomatique Février/Mars 2017 : Radicalisations)
©Photo : Ernest Pignon-Ernest [série « Prométhée » 1982]

Roger Gilbert-Lecomte – M. Morphée empoisonneur public (Extraits) [1929]

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Dans la nuit impure de boue et de sang où l’humanité traîne, comme un écorché sa peau, elle, sa vie misérable et pétrie de souffrance seconde par seconde, montagne fait d’élytres d’insectes agglomérés, dans la nuit impure de boue et de lave où personne ne se reconnait soi-même. Moi, Morphée le fantôme, moi, Morphée le vampire, je règne, tutélaire et plein de sarcasmes sur mes troupeaux maudits, à la façon du roi-condor pirouettant dans les nuages au-dessus d’une horde de lièvres chevauchés par la petite peur à travers une steppe, aride, immense et sans trous comme la représentation géographique de la rotondité du globe terrestre.

Dans vos cités d’Europe moribondes, où s’usent à leurs derniers contacts toutes les races et toutes leurs phases, vous voyez côte à côte tous mes sujets, les victimes des phénomènes ethniques et celles de drames individuels, dont seule jusqu’ici à pu rendre compte la « psychologie des états » encore inconnue dans l’ensemble de sa théorie et que Gilbert-Lecomte opposera, quand les temps seront venus, à toutes les vieilles âneries dérivées de la « psychologie des facultés » qui pourrissent dans les Sorbonnes délabrées.

Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d’images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». c’est uniquement et tout simplement un changement d’état, un nouveau climat où leur conscience d’être soit moins douloureuse.

Certains êtres ne peuvent survivre qu’en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien là-contre. Enlevez-leur l’alcool, ils boiront du pétrole; l’éther, ils s’asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouche; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.

Texte complet : M. Morphée empoisonneur public
Sculpture : Pepe Heykoop

Manon Moreau – Les séquestrées de Calcutta (Extraits) [2016]

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« Si tu veux vraiment montrer ma vie aux gens tu dois rester avec moi tout le temps, même dans ma chambre » a dit Beauty, 16 ans, au photographe Souvid Datta

C’était un matin d’avril. Alors qu’il lui avait toujours opposé une fin de non-recevoir, le fixeur de Souvid Datta avait enfin accepté de l’emmener dans cette bâtisse perdue où sont détenues des filles récemment kidnappées avant d’être vendues aux bordels de Calcutta. « Je n’ai pu garder ni mon téléphone ni mon GPS. Je sais juste que nous avons roulé trois heures vers l’est à partir de Calcutta. » Le fixeur, qui appartient au gang tenant la maison, lui fait visiter les lieux. Sur le toit, une fillette enchaînée a passé la journée précédente en plein soleil par 45°C. Sa punition pour avoir tenté de s’échapper. Dans cet endroit sordide, les petites filles et les adolescentes emprisonnées crient, appellent au secours, résistent autant qu’elles le peuvent aux viols, aux tabassages, à la violence psychologique visant à les briser, et tentent de se révolter. Alors elles sont enchaînées des journées et des nuits durant, battues encore, avant d’être vendues aux bordels de Calcutta.

A Sonagachi, Souvid Datta a rencontré Beauty. Elle avait 13 ans lorsqu’elle a été livrée à son premier client. Elle a résisté, mais la maquerelle qui l’avait achetée a commencé à torturer le bébé né de son mariage forcé. Alors elle s’est résignée. vendue de bordel en bordel, puis réussissant à gagner la protection d’une maquerelle moins violente, elle a racheté sa liberté. Beauty est restée prostituée. « Après leur enlèvement, ces jeunes filles sont cassées psychologiquement. On les persuade que leurs proches les rejetteront, puisqu’elles ont été prostituées ».

©Texte : Article paru dans le #36 de la revue photographique POLKA [Manon Moreau]
net: http://www.polkamagazine.com/
©Photographie : Souvid Datta
net: http://souvid.org/

Bernard Legros – La Boétie XXIe siècle (Extrait)

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LE RÔLE DES TYRANNEAUX, COURROIE DE TRANSMISSION DU TYRAN

Un autre aspect mis en évidence par la Boétie joue toujours pleinement: dans la bureaucratie moderne, le tyran a su multiplier les niveaux hiérarchiques comme jamais auparavant, au point de les rendre très peu lisibles. Entre l’actionnaire et l’esclave salarié, le nombre de « responsables » qui exécutent des ordres en cascade est élevé. Idem dans les administrations. Ainsi à la SNCB, pas moins de 17 niveaux hiérarchiques séparent le cheminot de base du CEO, sans compter les interventions/intrusions de multiples consultants qui compliquent encore les choses. J’avais bien remarqué, dans un de mes emplois précédents, qu’un nombre certain de salariés aiment se retrouver quelque part dans l’organigramme où ils peuvent à la fois commander et être commandés. En psychiatrie de comptoir, cela s’appelle du sado-masochisme. A nouveau, la Boétie l’avait repéré : « […]ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contents d’endurer le mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait mais à ceux qui endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais. » Il appelait ces intermédiaires les « tyranneaux », qui, en s’identifiant au tyran, sont indispensables au maintien de son pouvoir. Dans la recherche du pouvoir se trouverait la vrai motivation à travailler, une étude datant d’une quinzaine d’années ayant montré que les salariés belges convoitaient les responsabilités avant une rémunération confortable. Le plaisir de décider est encore plus fort que celui de gagner de l’argent. Des technoptimistes comme Nicholas Negroponte, Michel Puech, Bernard Stiegler, Toni Negri ou Jean Zin feront remarquer qu’Internet bouleverse la donne, puisque les individus sont mis en réseaus dans une horizontalité égalitaire. De là à prophetiser la fin de la domination…Effectivement, il y a là un paradoxe, car remarquons à notre tour que la connectivité généralisée n’a pas encore relégué les tyranneaux aux aoubliettes; au contraire, il paraissent encore avoir de beaux jours devant eux, notamment dans le milieu du travail où le harcèlement moral et sexuel se porte bien, diable merci!

J’FAIS C’QUE J’VEUX…MAIS DANS LA SERVITUDE VOLONTAIRE

La servitude volontaire se reconnaît aussi dans l’individualisme contemporain, où les agents se laissent assujettir moralement et politiquement, et son incapables de renoncer à l’immédiateté de la jouissance présent en vue d’un bien supérieur, la liberté. Le DSV nous exhorte à la désirer, puis à la conquérir en ne craignant ni le danger ni la peine. Pour nous aider à enfin « vivre franc », La Boétie nous donne sa recette: cesser de soutenir le tyran, et le voilà qui s’écroule. Aujourd’hui, c’est par leurs représentations illusoires et leurs désirs projectifs que les masses (« le gros populas », écrit-il) renforcent le pourvoir et donc leur servitude, plus encore que par leur travail et leur consommation, instances en voie de raréfaction. En les changeant, elles auraient d’abord l’impression de se mettre dans l’inconfort, alors quelles ne risquent qu’une chose; se libérer immédiatement. Mais rien n’est gagné, prévient La Boétie, car « […]les gens asservis[…] perdent aussi en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapables de toutes choses grandes.« . Quatre siècles plus tard, Orwell avait pressenti le danger: « Il se pourrait tout autant que l’on parvienne à créer une race d’homme n’aspirant pas à la liberté, comme on pourrait créer une race de vaches sans cornes. » En 2016, alors que l’exigence de « sécurité » l’emporte sur le désir de liberté, nous sommes plus proches que jamais de cette sombre prédiction. se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nous-mêmes, est une affaire de symbolique; se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nos adversaires de classe, est une entreprise politique. Soyons pragmatiques et commençons donc par le plus facile, le symbolique, qui néanmoins passe par des micro-actions concrètes. Par exemple, ignorer la publicité d’une compagnie aérienne à bas coût nous incitant à aller déguster une pizza à Naples, en aller-retour la même journée, et préférer se rendre à une réunion militante; dédaigner les ascenseurs et prendre l’escalier; fuir la ville au moment des soldes, ou encore cesser d’exhiber en permanence son smartphone en public (quand on en possède un) pour refuser d’abonder dans le consensus mou de la connectivité-source-de-bonheur-pour-tous. Ces micro-actions rendent le monde plus habitable et redonnent de la dignité à ceux qui les portent (en opérant aussi chez eux une soustraction de jouissance). Le philosophe Michel Puech le résume par cette belle formule: « Tu dois faire ce qui dépend de toi, sans prendre prétexte de ce qui ne dépend pas de toi pour t’en dispenser, fournissant ainsi aux autres le même prétexte. »

©Article : Bernard Legros : La Boétie XXIe Siècle [ http://www.kairospresse.be/ ]
©Image : Amina Bouajila
net: http://www.aminabouajila.com/

Manifeste Gynepunk (Extrait) [Traduit de l’espagnol par Marta Luceno Moreno]

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Je ne veux pas être forcée de rentrer dans leurs temples hygiénistes, dans leurs prisons corporelles voilées, dans leurs usines d’homologation et standardisation corporelle, avec leurs limites et leurs paramètres du « malade ». Je veux une hérésie glandulaire, des sabbats gynepunks, des potions abortives DIY, des sages-femmes gangsters, des avortements de paillettes, du placenta renversé dans tous les coins, hacker les techniques d’analyse, des sessions d’infirmerie hi-tech, des blouses noires à carreaux…Devenir nos propres donneuses de sang et l’extraire pour le lancer, comme une rivière volcanique furieuse de notre haine, dans la porte de ce putain de parlement répugnant! Gynepunk est un geste extrême de précision, déterminé et certain, pour se défaire de la dépendance excessive des structures stagnantes de « la santé » étatique et hégémonique.

©Cette traduction est parue dans le numéro 229  du magazine liégeois C4 et qui a pour théme « Sorcières »
net: http://www.c4magazine.org/
net: https://gynepunk.hotglue.me/

Sébastien Thiéry – Manifestation

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La foule prend désormais la rue comme on décroche le téléphone. L’ivresse du renversement, la folie du geste fondateur, comme l’acte brûlant ouvrant le cycle d’une nouvelle révolution sont aux abonnés absents. Aujourd’hui, le poing levé, le peuple appelle son correspondant et affiche combien violemment il désire communiquer. Le dimanche de préférence, pour ne pas troubler son activité normale, il se rassemble alors en se gardant de prendre les armes qui servirent antan à fermer le clapet de ceux qui aveuglément gouvernaient. Au tranchant de la baïonnette est préféré le poilant du jeu de mot flanqué sur banderoles. A la sourde puissance du peuple en marche est préférée la convivialité du cortège, mollasson mais joyeusement criard. Car il faut hurler son mécontentement, et travailler à cette fin quelques techniques populaires d’amplification : la sono, le sifflet, l’unisson, la chanson à succès aux paroles travesties pour les besoins de la cause. Car il faut marteler le message, lui donner le profil du slogan. Ainsi peut-on faire entrer  le texte public dans la largueur du carton personnalisé.  Ainsi peut-on  adapter le contenu du programme commun dans l’étroitesse du tract dûment estampillé. Voila qui ne fait trembler personne et rassure même celui que l’on vise tant familières sont à ses yeux ces formes démultipliées. Voila qui satisfait pourtant les plus virulents de nos grabataires se souvenant vaguement de leurs lointains faits d’armes, mais oubliant au passage combien marcher consistait à prendre. Apaisés, ces vieux éteignent le poste en se berçant de l’illusion qu’enfin, les jeunes font de la politique.
« Faire » verbe d’action jusque-là, s’est dilué dans la soupe contemporaine tant et si bien passée que l’on entend plus combien « manifestation » a voulu dire « fête de la main » vilain jeu par définition. Homo Faber se retourne dans sa tombe: ce n’est plus la main qui nous permettrait de faire de la politique, mais les idées censées ordonner ou désordonner le monde. Prendre parti, c’est, croit-on, aujourd’hui aiguiser des principes, non des gestes.  D’apparence tout sec ou bedonnant, l’homme politique est prétendument bâti sur des convictions, non sur des épreuves musclées. Les grands choix, rêve-t-on, s’opèrent à distance du plancher, à la hauteur où trônent les professions de foi., non dans l’épaisseur du monde qu’agitent les mouvements contraires. Viser sous l croûte du quotidien la vitalité des controverses idéologiques, c’est, s’enflamme-t-on, ajouter quelque chose au débat, alors qu’on enlève ainsi quelque chose à la compréhension de celui-ci: ce qu’éprouvent les acteurs. Aucun outil ne nous permet aujourd’hui de suivre à la trace ce qui effectivement à lieu, aucune des lunettes d’approche que nous utilisons n’est ajustée à la réalité que n’a jamais cessé d’être l’exercice de la politique. Ainsi aveuglé, chacun se retrouve, quel que soit son camp, dans la religion selon laquelle les décisions résultent d’un combat titanesque entre des convictions. Ainsi assoupi, chacun se plaît à se laisser gouverner par l’idée que règnent des idées. Alors que ce ne sont que des hommes qui œuvrent.
Les négociations, les compromissions, les relations d’influence: tels sont les ingrédients de la politique, non les formes de son pourrissement. Le temps qui altère les perspectives, la rencontre qui bouleverse les représentations, le dialogue qui enfante une vision: telle est l’étoffe de la politique, non son revers. Aucun décideur n’a les idées claires, ni même définitives, et ce sont les expériences qui architecturent son programme, non l’inverse. AU scientifique qui prétend analyser la vie politique, il faut conseiller de dépoussiérer les appareils de son laboratoire et l’amener à comprendre qu’une prise de position est d’abord un événement, un geste, un fait de corps. Au militant qui prétend lutter pour ses idéaux, il faut conseiller de prendre ses responsabilités en se compromettant dans l’épaisseur du jeu politique,  en faisant réponse par la manœuvre et non la manif. Ainsi s’opère l’émancipation politique, cette réappropriation des gestes articulés au monde et dont le déploiement, nécessairement contrarié, permet seul que ce qui doit avec lieu ait effectivement lieu. C’est ici même, dans l’exercice d’un pouvoir, éventuellement arraché, que se fondent les convictions. Non dans la manifestation, corps amputé de ce qui empoigne, serre et frappe, corps orphelin de la main qui seule permet de dessiner un monde.

Texte publié dans le magazine « MOUVEMENT #68 » (mars-avril 2013)
©Image : Luigi Russolo [La revolta]

Tim Etchells – Je ne laisserai pas de traces

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Traduction :  Elsa Gregorio

Je glisserais à travers les lieux, complètement invisible. Mon visage serait tellement ordinaire que personne ne me verrait, et si après coup quelqu’un demandait « avez-vous vu cet homme, ou cette femme, ou quelque chose? » les gens diraient « qui? » ou « quoi, il y avait quelqu’un ici? » et s’ils scrutaient les enregistrements des caméras de surveillance, du couloir ou des rue, ou du centre commercial, je ne serrais pas là. Incognito, non parce que je me serais déguisé, mais parce que je passerais inaperçu, je serais indescriptible, néant. Mes cartes de crédits ne laisseraient pas de traces, mes transactions bancaires ne seraient pas enregistrées, mes factures téléphoniques ne permettraient pas de me localiser, les archives me concernant seraient perdues quelque part, ou elle passeraient simplement, comme je l’ai déjà dit, inaperçues.
Je serais le visage que les gens oublient dans l’instant. Personne ne s’accorderait vraiment sur la couleur de mes cheveux ni sur celle des mes yeux. On dit de certains visages qu’ils restent dans l’histoire, qu’ils sont de ceux qui déclenchent une guerre, ou déchaînent mille navires ou brisent mille cœurs, mais cela ne serait pas mon visage. Mon visage ne serait qu’un parmi tant d’autres. Un anonyme au cœur de la foule, une donnée statistique de plus, juste un autre chiffre dans cette longue liste désuète. Je dormirais dans un hôtel sans en déranger les draps. Je n’écrirais pas de lettres, ne laisserais aucun testament. Je serais ce genre de fantôme; pas de ceux qui sont morts mais un bien vivant, qui évoluerait sans se faire remarquer. Sans cicatrices ni stigmates. Si j’approchais mon visage d’une fenêtre, je ne laisserais pas de traces de buée. Si je marchais sur une plage ou dans la boue sur les bords d’une rivière, je ne laisserais pas d’empreintes de pas et si j’écrivais un nom sur une plage, la mer viendrait le gommer si vite que personne ne le verrait, excepté peut-être, un chien qui ne pourrait de toute façon pas le lire, ou encore des mouettes, ou rien. Mon écriture serait illisible et ma signature impossible à déchiffrer comme lettres ou comme nom propres. Si quelqu’un pressait la touche rappel du téléphone, il serait indiqué que personne n’a appelé.
Je ne serais ni aimé, ni craint, ni rien, on ne se souviendrait même pas de moi. je ne laisserais pas de marques. Mes habits viendraient d’une station-service ou d’un grand magasin où tout le monde se fournit ou ne se fournit plus, et j’arracherais toutes les étiquettes avec des ciseaux tenus du bout des doigts mais mes empreintes seraient brûlées à l’acide. Quand je parlerais, les gens entendraient ma voix, mais ils ne seraient pas capables d’en dire davantage. Cela viendrait de quelque part, les gens pourraient même avoir une idée de sa provenance, l’accent et tout, mais ils ne seraient jamais d’accord.
Je serais comme l’ombre de quelque chose qui n’est plus. Coupe de cheveux ni trop longue ni trop courte. Couleur des habits bleue ou marron ou de couleur intermédiaire trop ennuyeuse pour être décrite. Lorsqu’ils regarderaient les caméras de surveillance, ils verraient que j’ai, d’une façon ou d’une autre, trouvé le moyen de me déplacer entre l’objectif des caméras, dans les zones hors-champs. J’applaudirais – aucun son. Je serais parti. Même si j’étais là, personne ne se rappellerait finalement de rien, pas un mot, pas une odeur, pas même la sensation d’un contact. Pas vraiment quelque chose. Je serais simplement comme celui qui n’était pas là et je ne laisserais pas de traces (comme je l’ai dit avant), je ne ferais aucune différence, n’écrirais aucune lettre, ne briserais aucun cœur, n’inventerais rien, n’apparaîtrais dans aucune histoire? Je ne serais pas celui qui est bruyant mais pas non plus celui qui est calme: rien, et mes empreintes de doigts, si elles reparaissent, et s’ils les trouvent, seront indiscernables, sans courbes ni boucles ni rien et ma peau ne serait en fait que poussière et je serais inaudible sur un enregistrement.
De loin, je serais flou. A mi-chemin, je serais évanescent. De près je serais hors du cadre. Je serais parti. Je serais perdu. Je me serais évaporé avant même d’être né. Je ne serais rien. Je glisserais tout entier à travers la ville, de nuit comme de jour. Celle-ci serait mienne. Je vivrais. J’aurais du plaisir, de la douleur, de la joie, de la beauté et de la souffrance, de l’intensité et toutes ces choses que personne ne remarquerait jamais ou qui ne s’exprimeraient vraiment pour personne d’autre que moi.

Texte publié dans le magazine « MOUVEMENT #73 » (Mars-Avril 2014)
Erasure (titre original) est un court monologue extrait du projet The Voices mené par Tim Etchells et Forced Entertainment en 2003
©Illustration : Martin Nicolausson

Denis Boyer -Saiwala (Extrait) [2010]

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Si le silence est l’absolu du son, le vent est son prototype, sa première mise en circulation. Dans un panorama totalement vide de toute animation, le vent est encore le seul à nous avertir de l’existence du mouvement, de l’existence du temps. Dans un paysage sans oiseau, sans aucune bête pour siffler, le vent s’en charge, il assume le rôle du messager. Il n’annonce pas que la pluie et l’orage. Mercure, messager des dieux, portait des ailes à son pétase, il était vif comme le vent. Le vent lui, sans visage et sans casque, produit le son, le provoque et le charrie. Dans notre intérêt, il est tout à fait médiateur du son.

Plaçons-nous d’abord face au vent, au cœur de nulle part, mais surtout pas au milieu des arbres ou de tout autre environnement résonant (pas encore). Les yeux fermés de préférence, on le laisse couler autour de soi comme un fluide. S’écartant pour livrer passage, il confie son chant aux oreilles placées sur son chemin. Il souffle et siffle plus encore, module son déchirement net. Il n’apporte alors rien d’autre que lui-même, courant d’air en vagues répétées, voix inarticulée du blanc. Pauvre musique en apparence il faut l’avouer, il n’en est pas moins évocateur, car de tout ce qu’il frôle, seules les oreilles savent recevoir sa voix, perçoivent ce qu’il chante et pas seulement ce qu’il fait chanter.C’est la prérogative des êtres animés, et en retour, bien souvent ils rendent un souffle, un chant. Le corps est un instrument à vent et le vent anticipe toute expiration.

Mais l’ouverture qu’il consent à notre silhouette se décline à tout ce qui se rencontre dans son voyage. C’est alors qu’il fait chanter. Il s’accorde mieux à ce qui le tranche, sans offrir trop de résistance, pour permettre la fluctuation : la crête, le fil, le câble, l’arbre…Car c’est entendu, tout bruissement végétal, tout froufroutement de feuilles est provocation du vent ou contre le vent. Écoutons Francis Ponge dans tentative orale (in : Méthodes) :

« Qu’une forêt parle, par exemple, parle à la rigueur quand elle bruisse, quand ses troncs gémissent, quand ses branches brament oui, mais alors elle parle (tout haut) parce qu’il y a du vent. Elle n’a pas plus de mérite. Elle a pris la décision de parler? Peut-être est-ce l’air qui l’a prise? Mais autre chose encore: elle parle, qu’exprime-t-elle? Elle rend un son. Peut-on dire qu’elle exprime sa résistance au vent, qu’elle parle contre le vent? ou au contraire qu’elle l’approuve? (…) Moi je ne sais pas. Tout ce que je constate, c’est que s’il n’y avait pas d’instrument, il n’y aurait pas de musique. »

Vent, instrument, musique, triptyque d’une ascension hiérarchisée, mais il va sans dire que le premier élément, bien que le plus grossier et le moins qualifié, n’en est pas moins l’indispensable matière. Voila: le vent est le matériau de l’artisanat musical. Toute vibration dans cet usage en est la déclinaison, la métaphore, l’avatar.

©Texte :  Denis Boyer – Saiwala (Texte paru dans la revue « Fear Drop » #15 // été 2010 : Saiwala – enquête sur l’esthétique musicale du vent)
net: http://www.feardrop.net/
Image : Raijin et Fujin

William Cronon – Le temps est venu de repenser le concept de wilderness (Extraits) [1995 // Traduction 2007-2008]

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« Nous sommes l’espèce vivante la plus dangereuse sur la planète, et toutes les autres espèces, même la Terre elle-même, craignent en toute légitimité notre pouvoir exterminateur. Mais nous sommes également la seule espèce qui, lorsqu’elle fera ce choix, mettra tout en œuvre pour sauver ce qu’elle peut potentiellement détruire  »  W. Stegner

Wilderness En anglais, le terme wilderness fait référence à des paysages non cultivés et complètement inhabités où la nature n’a pas été transformée par la main de l’homme. Ce concept typiquement américain ne possède aucun équivalent français en raison de sa charge culturelle, religieuse et de ses connotations historiques

Nous publions ici la traduction du premier chapitre d’un ouvrage dirigé par William Cronon, édité en 1995 sous le titre « Uncommon ground. Rethinking the human place in nature« . Cet article, tout comme le livre dont il est issu, a joué un rôle fondamental dans la compréhension de l’implication des différentes idées de la nature sur les problèmes environnementaux contemporains.

(Traduction : Sophia Ozog)

Toute approche de la nature qui nous pousse à penser que nous sommes étrangers à la nature, ce que tend à susciter le concept de wilderness, peut accentuer des comportements environnementaux irresponsables. D’un autre côté, je pense également qu’il n’en est pas moins vital pour nous de reconnaître et d’honorer la nature non humaine comme un monde que nous n’avons pas créé, un monde qui a ses propres lois et sa propre raison d’être. L’autonomie de la nature non humaine me semble être un garde-fou indispensable à l’arrogance des hommes.

Quel que soit le visage qu’elle prend, la wilderness constitue presque toujours une échappatoire à l’histoire. Considérée sous l’angle du jardin originel, elle est un lieu où le temps est suspendu et d’où les hommes devaient être chassés avant que le monde déchu de l’histoire ne puisse naître véritablement. Considérée sous l’angle de la Frontière, elle est un monde brutal à l’aube de la civilisation dont les mutations reflètent les premiers balbutiements de l’épopée historique de la nation. Considérée sous l’angle de paysages marqués par l’héroïsme de la Frontière, elle est un lieu de jeunesse et d’insouciance où les hommes trouvent refuge en abandonnant leur vie passée pour rejoindre un monde fait de liberté, où les chaînes de la civilisation ne sont plus qu’un lointain souvenir. Enfin, considérée sous l’angle du sublime religieux, elle est la demeure d’un Dieu qui transcende l’histoire parce qu’Il est celui que le passage du temps épargne et préserve. Quel que soit l’angle sous lequel elle est considérée, la wilderness nous fournit l’illusion d’une échappatoire aux tracas et aux difficultés du monde dans lequel notre passé nous a consignés


Mais le problème de la wilderness est qu’elle traduit et perpétue subrepticement les valeurs mêmes que ses adeptes cherchent à rejeter. Cette fuite de l’histoire, qui est au cœur même de la wilderness, représente le faux espoir de pouvoir nous soustraire à nos responsabilités ; c’est une illusion qui nous pousse à croire que, d’une quelconque manière, nous pouvons faire table rase du passé et retrouver une pureté originelle qui aurait existé avant que nous ne commencions à laisser notre empreinte sur le monde. Cet idéal fait de paysages naturels intacts est le fantasme de personnes qui n’ont jamais été contraintes de travailler la terre pour en tirer leur subsistance, c’est-à-dire d’habitants des villes pour qui la nourriture provient de supermarchés ou de restaurants plutôt que de la terre et pour qui les maisons en bois dans lesquelles ils vivent et travaillent n’ont apparemment aucun lien étroit avec les forêts dans lesquelles ces arbres poussent et meurent. Seules les personnes qui avaient d’ores et déjà un rapport d’aliénation avec la terre pouvaient considérer la wilderness comme un modèle pour la vie de l’homme dans la nature, car dans l’idéologie de la wilderness romantique, aucun lieu permettant aux hommes de tirer leur subsistance de la terre n’existe.

C’est donc là qu’est le paradoxe majeur. La wilderness incarne une vision dualiste dans laquelle l’homme se positionne à l’extérieur du monde naturel. Si nous nous autorisons à penser que la nature doit être sauvage pour être authentique, alors notre présence même à l’intérieur de celle-ci annonce sa chute. Là où nous sommes, la nature n’existe pas et si tel est le cas, si par définition la wilderness ne peut accueillir l’homme, sauf s’il s’y rend en qualité de visiteur contemplatif profitant tranquillement de ce cadre pour rêvasser dans la cathédrale naturelle de Dieu, alors, par définition également, elle ne peut apporter aucune solution aux problèmes, environnementaux ou non, qui se présentent à nous. Dans la mesure où nous glorifions la wilderness comme une norme nous permettant de juger la civilisation, nous perpétuons ce dualisme qui contribue à situer humanité et nature aux antipodes l’une de l’autre. Nous ne nous laissons ainsi que peu d’espoir de découvrir quelle forme la place de l’homme pourrait prendre dans la nature si elle était honorable, durable et éthique.


J’ose espérer qu’il sera désormais clair pour le lecteur que la critique formulée ici ne concerne pas la wilderness en soi, ni même les efforts qui sont faits pour protéger de grands espaces, mais plutôt les habitudes spécifiques de pensée qui résultent de cette construction culturelle complexe que l’on appelle wilderness. Le problème ne vient pas de ce que l’on qualifie comme wilderness – car la nature non humaine et les grands espaces méritent effectivement d’être protégés – mais il découle plutôt du sens que nous attribuons à ce terme quand nous l’utilisons. Si l’on venait à douter de la forte présence de ces habitudes de pensée dans l’écologisme contemporain, voici quelques exemples où la wilderness sert de fondement idéologique pour justifier de concepts environnementaux qui, dans d’autres circonstances, pourraient paraître assez éloignés de celle-ci. Par exemple, les défenseurs de la biodiversité, même s’ils se basent parfois sur des préoccupations plus utilitaristes, désignent souvent les écosystèmes intacts comme les viviers les plus riches et les plus productifs d’espèces inconnues qu’il nous faut très certainement nous efforcer de protéger. Même si la biodiversité semble, à première vue, être un concept plus « scientifique » que celui de wilderness, elle suggère un grand nombre des valeurs contenues dans celle-ci. C’est pour cela que des organisations telles que The Nature Conservancy se sont si rapidement approprié ce concept car il constitue une alternative à la wilderness, qui apparaît plus problématique et plus floue. Ceci présente bien évidemment un paradoxe dans la mesure où la biodiversité (comme la wilderness) ne peut continuer à exister qu’à condition d’une gestion planifiée des écosystèmes qui la constituent ; l’idéologie de la wilderness est donc potentiellement en conflit direct avec tout ce qu’elle nous enjoint de protéger


Si nous portons une trop grande attention à la wilderness, beaucoup trop d’autres lieux sur Terre deviennent encore plus sous-naturels et trop de personnes plus sous-humaines, ce qui nous autorise à ignorer leurs souffrances et leur destin.


. Idéaliser une wilderness lointaine signifie trop souvent ne pas valoriser l’environnement dans lequel on vit effectivement, le paysage qui, pour le meilleur ou le pire, est notre demeure. C’est là, chez nous, que naissent la majorité des problèmes environnementaux les plus graves, et si nous souhaitons les résoudre, nous avons besoin d’une éthique environnementale qui nous renseignera tant sur la façon d’exploiter la nature que sur la façon de ne pas l’exploiter.


le principal inconvénient de la wilderness est qu’elle peut nous inciter au dédain et au mépris à l’égard de ces humbles lieux et expériences. À notre insu, la notion de wilderness a tendance à favoriser certaines parties de la nature au détriment d’autres. Je crains que la plupart d’entre nous ne continuent à se conformer aux codes du sublime romantique en jugeant les sommets de montagne plus splendides que les plaines, les forêts de nos ancêtres plus nobles que les pâturages, l’imposant canyon plus inspirant que le modeste marécage.

Apprendre à honorer le sauvage – apprendre à se souvenir et à reconnaître l’autonomie de l’autre – signifie qu’il faut s’efforcer d’avoir une conscience critique dans toutes nos actions. Cela veut dire que chaque acte d’utilisation doit s’accompagner de réflexion profonde et de respect, et que nous devons toujours considérer la possibilité de non-usage. Cela veut aussi dire regarder la part de nature que nous avons l’intention d’utiliser pour nos propres fins, et demander si nous pouvons l’utiliser encore, encore et encore – durablement – sans qu’elle en soit pour autant diminuée. En d’autres termes, il ne faut jamais imaginer que nous pouvons trouver refuge dans une wilderness mythique pour échapper à l’histoire et à l’obligation d’assumer la responsabilité de nos actions que le déroulement de l’histoire implique inévitablement. Cela signifie par-dessus tout que nous devons faire acte de mémoire et de gratitude, car rendre grâce est la manière la plus simple et la plus fondamentale de ne pas oublier la nature, la culture et l’histoire qui ont convergé pour former le monde tel que nous le connaissons. Si la nature sauvage peut arrêter d’être (simplement) là-bas et commencer à être (également) ici, si elle peut être aussi humaine qu’elle est naturelle, alors peut-être nous pourrons commencer à nous atteler à la tâche infinie consistant à se battre pour vivre avec justesse dans le monde – pas seulement dans le jardin, pas simplement dans la wilderness, mais dans l’habitat qui les abrite tous deux.

©Texte : Cronon William, « Le problème de la wilderness, ou le retour vers une mauvaise nature », Ecologie & politique 1/2009 (N°38) , p. 173-199
net: www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2009-1-page-173.htm.
©Image : Lawrence d’Arabie

 

Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants (Extrait)

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L’art véritablement révolutionnaire, qui décompose le monde pour mieux le recomposer, ouvre à un rire salutaire, très précisément libérateur. L’art contemporain rit d’un tout autre rire, le rire nihiliste qui affirme qu’il se moque éperdument de toute valeur et qu’il n’y a rien à chercher: l’art n’existe que par la puissance d moment qui le connaît comme tel, et voilà tout.

Cet art « Narcynique », à la fois narcissique et cynique, est difficile à démasquer parce qu’il repose sur une prémisse « ultradémocratiste » très en vogue: il serait impossible de distinguer un objet réellement artistique d’un objet quelconque, parce qu’il faudrait alors introduire une hiérarchie. Or toute hiérarchie impose des valeurs, ce qui revient à faire preuve d’un penchant plus ou moins avoué pour l’ordre, tout ordre étant en puissance porteur de totalitarisme: banalités dignes des brèves de comptoir, on agite alors le spectre du fascisme ou du stalinisme, dans le champ politique, tandis que, dans le champ philosophique, le « totalitarisme » menacerait avec le criticisme, l’examen critique des fondements rationnels de la connaissance, hérité d’Emmanuel Kant par exemple.

L’acte « critique » sépare le principe du vrai et celui de l’illusion, ce qui suppose en effet toujours un « tribunal de la raison ». Donc, pour éviter le tribunal, la Terreur  et autres dictatures, on se refuse à toute hiérarchie critique, ce qui permet de donner à un tas d’excréments la dignité de l’objet artistique, puisqu’il est supposé avoir autant de valeur que n’importe quelle oeuvre – voire d’avantage, dans la mesure où, ayant renoncé à la re-présentation, qui implique une coupure nette entre ce qui est « présenté » et la réalité, cet art contemporain présente directement, sans mise à distance symbolique, la « provocante » pulsion, celle de l’artiste, ou celle par laquelle il a été investi comme objet d’art, ce qui est le rôle des collectionneurs, dont l’un des plus emblématiques est certainement M. François Pinault, ancien président du groupe Pinault-Printemps-Redoute, huitième fortune familiale française en 2015.

L’ironique création de l’artiste belge Wim Delvoye intitulée Cloaca (2000) présente « un tube digestif humain » impeccablement fonctionnel, et qui fonctionne effectivement, sous le contrôle d’ordinateurs: le produit des digestions, emballé sous vide, est vendu environ 1000 euros pièce. C’est la plus belle métaphore de ce système.

On voit comment la rhétorique perverse mène à l’obscénité: S’y affirme qu’on peut, qu’on doit pouvoir tout constituer en objet vendable. Si exhiber ce qu’on ne saurait montrer, ce que seule la pulsion justifie, fait de l’art et fait de l’argent, chacun est alors libre d’agir en fonction d’une intériorisation individuelle de la loi du marché, cette loi qui s’appuie sur la demande de satisfaction des pulsions, et ne se soucie que de la jouissance, directe, revendiquée, étant bien entendu qu’il est d’autres jouissances que sexuelles. C’est là ce qui se joue dans l’art en régime ultralibéral.

Cette tolérance de l’art contemporain pour le n’importe quoi n’est pas anodine. Puisque c’est au nom même de la liberté d’expression que les propositions les plus intolérables devront être tolérées, comment ne pas voir que cet ultradémocratisme est exactement, sur le plan politique, ce qui peut directement conduire à la tyrannie.

On a ainsi assisté à une sacralisation de l’acte fumiste, qui s’est longtemps justifié par référence au geste de Marcel Duchamp exposant, en 1917, le ready-made fontaine, un urinoir standard poétiquement rebaptisé. Mais la différence est cinglante. Cet acte était alors hautement subversif puisqu’il interrogeait tout: le statut de l’objet industriel, celui de la création, l’art aux états-unis, le sexe des objets, la fonction d’une exposition… Les nombreux artistes qui, à partir des années 1960, s’en sont réclamés, se sont contentés de reproduire ce geste: nous sommes entrés dans l’ère du « comme si », vide d’enjeu, qui ne pouvait conduire qu’à la « commédie » de la subversion (le mot est du romancier et essayiste Philippe Muray).

©Texte : Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants [Manière de voir/Le Monde diplomatique // Août-septembre 2016]
Image: http://www.lesoir.be/1221716/article/soirmag/actu-soirmag/2016-05-26/il-pose-des-lunettes-au-sol-dans-un-musee-d-art-moderne-une-oeuvre-qui-fait-sens

Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux (Extrait) [2016]

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Des modes d’expression sommaires

Un « oui » ou un « non », cela est clair, mais obscur, aussi, quand il existe plusieurs interprétations possibles d’une question, au point que, bien souvent, celle-ci fut jugée biaisée. La définition du corps électoral peut également poser problème, comme dans le cas d’un référendum local. Dans un vote, il n’y a pas qu’une opinion, mais des pensées, des intérêts, des enjeux très différents que les conventions obligent à mêler. Ainsi, dans le cas du « Brexit », la nostalgie pour l’ancien Empire britannique, la peur des immigrés que l’on côtoie ou que l’on voit seulement à la télévision, l’appréhension de l’avenir, les frustrations de la pauvreté, la crainte pour son emploi, la rancœur ou le désespoir de l’avoir déjà perdu. De même , les opinions exprimées ont-elles un poids identique lorsqu’on vote contre un aéroport dont les pistes vont détruire  sa ferme ou dont les avions vont survoler sa maison, ou lorsqu’on est « pour » parce que l’on espère profiter des voyages d’affaires ou de tourisme moins chers? Il faudrait se poser ce genre de question – non pas dans un référendum, mais avant de décider si l’on y a recours.

La démocratie est une belle idée, une idée juste et plus encore une idée nécessaire. Depuis que la légitimation par la volonté divine a été abandonnée, il n’est pas imaginable que les citoyens ne soient pas parties prenantes des décisions qui gouvernent leur vie. Tout serait bien si les humains avaient enfin résolu les problèmes de sa mise en oeuvre. Mais il semble plutôt que, d’accord sur le principe, ils restent incapables de trouver les solutions permettant que la démocratie fonctionne. Une question technique, pourrait-on dire de prime abord, tant les modes d’expression de la volonté populaire restent dérisoirement sommaires. L’élection d’abord, mais elle est une piètre solution quand elle consiste à se dessaisir soi-même, ainsi que le remarquait Jean-Jacques Rousseau bien avant que le monde en ait fait l’ample expérience.

Le caractère démocratique ayant été refusé au régime représentatif, on essaie parfois d’accommoder celui-ci en proposant le mandat impératif, la possibilité pour l’électeur de révoquer ses élus avant l’échéance de leur terme. On s’est tourné régulièrement vers l’expression populaire directe, comme la cité antique en offrait, croit-on, une démonstration réelle et ancienne, ou comme les nouvelles technologies de communication en porteraient la promesse. Mais la démocratie directe manque de prise sur des Etats contemporains à la fois démesurés et dépossédés de leur prérogatives anciennes. Quant aux nouvelles technologies, elles sont déjà suspectes. En somme, placer tous ses espoirs dans uen seule technique d’expression, aux verdicts aussi irrécusables que l’ancienne ordalie, reviendrait à laisser à celle-ci tout l’espace en abdiquant la raison – c’est-à-dire le doute…

©Article : Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux [Article paru dans « Le Monde Diplomatique » // Août 2016]

Des filles magnifiques mais vides…

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« Des filles magnifiques mais vides peuvent réussir à vivre grâce à et à travers leurs simples reflets, mais malgré leurs mensurations millimétrées, leurs courbes incroyables ou la finesse de leurs traits, elles ne resteront que des coups de chance génétiques bandants, des mélanges gagnants de cellules instables et périssables, des enveloppes corporelles vieillissantes sans aucunes garanties de succès »

©Texte : Albéric Davet [BE STREET #13 // JUN/JUL/AUG 2011 // P 72 // Article HYDRO74]
net: http://www.be-street.com/fr/
©Image : Aykut Aydogdu
net: https://www.behance.net/ayknroses

Julien Chavanes – Mes vacances sur une aire d’autoroute (Extraits) [2012]

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Excursion chez les routiers

Il y a un monde à part sur l’aire de Montélimar : le parking des routiers. Un territoire reculé, lointaine banlieue des enseignes lumineuses d’Autogrill. On y parle roumain, polonais, espagnol, portugais, rarement français. Ghetto de l’autoroute. Les énormes camions garés en épi ont quelque chose de menaçant. Entre deux remorques, des corps apparaissent. Lourds, marqués, accablés par la chaleur. Les hommes se lavent à la bassine, mangent sur le sol. J’hésite. Finalement, je m’installe avec deux Roumains qui baragouinent quelques mots de français. La glace est vite brisée : Tibor et Vasile sont hyper sympathique. Vasile roule des cigarettes avec un grot pot de tabac. Il propose une sèche toutes les quatre secondes : « Collègue, cigarette ? ». A ses côtés, Tibor éructe des saillies anti-Sarkozy : « Sarkozy fini ! Sarkozy bandito ! »

Les Roumains et les Polonais sont les plus représentés. Ils sont embauchés par des sociétés françaises ou allemandes installées en Roumanie, mais qui les font travailler loin de leur pays. Tibor et Vasile ne sont pas rentrés chez eux depuis bien longtemps. Notre groupe est bientôt rejoint par l’Anglais Nick, tatouage Batman sur le biceps. Nick a de gros bras, mais c’est un romantique. Il me montre des photos de sa comagne sur son portable : « C’est dur d’avoir une vie de famille. La route, c’est de la solitude. » Pour combler le vide , certains circulent en couple, comme Verdiana et Mario, des Portugais avec qui je dine. Parce qu’elle est en congé, elle passe la semaine auprès de son mari, dans son camion. Ça la change des week-ends à l’attendre, seule, chez eux au Portugal.

Geneviève, enfin

« Je ne vous donnerai ni mon âge, ni mon prénom, ni l’endroit où j’habite, ni celui d’ù je viens. ». Ca commence bien. « Je fréquente cette aire depuis plus de vingt ans. Celle-ci et un peu toutes les autres de la région. Je ne voyage qu’avec les routiers. Ils sont gentils. Enfin, il faut se méfier des Polonais, ils peuvent être agressifs. J’aime beaucoup les Roumains, très croyants, comme moi. » Le débit est saccadé, elle est avide de dire, comme si elle n’avait pas parlé depuis longtemps. « Je suis très seule. Quand on reste sur la route, c’est qu’on est seul. » Elle interroge inquiète : « On vous a parlé de moi ? Que vous a-t-on dit ? » J’hésite. « Que vous étiez une habituée. » C’est tout ? « Non…que vous étiez…une prostituée. » Elle explose : « Mais c’est une insulte ! Qui vous a dit ça ? Enfin, est-ce que j’ai l’air de…de…je suis outrée ! ».

Pourtant, elle ne met pas fin à la discussion. Elle parle. Encore. Et au bout d’un moment : « C’est vrai, il y a une prostituée. On vous a donné son prénom ? » « Oui : Genevière. » « C’est ça ! Elle s’appelle Genevière. » Et voici que la dame de l’aire me parle de Geneviève durant de longues minutes. « Je la connais bien, j’ai essayé de la sortir de ce milieu, c’est impossible. Elle y est depuis trop longremps. Mais Geneviève et moi, ça n’a rien à voir. Moi, je suis dans la religieon. J’apporte un autre type de réconfort aux camionneurs. Un réconfort spirituel. » Et puis, au bout de la conversation, cette phrase sublime et troublante : « Je suis la sainte Geneviève des routiers . » Elle se tait, consciente d’en avoir trop dit. Ses yeux se voilent légèrement. De beaux yeux verts. Je la quitte. Elle s’enfuit aussitôt vers le parking des routiers.

©Texte: Julien Chavanes – Mes vacances sur une aire d’autoroute [Article paru dans le magazine NEON #4 // Octobre-Novembre 2012]
net : http://www.neonmag.fr/
©Image : Ryann Ford (The last Stop)
net : http://ryannford.com/

Vive la radio (et son top horaire) [1980]

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On prétend que Armand Bachelier, correspondant de la R.T.B.F. à Paris, a dit, un jour de férocité, que les six tops horaires étaient les seules informations objectives des instituts du service public de la radiodiffusion. C’est certainement une calomnie. On ne prête qu’aux riches.

La preuve c’est que ces six tops datent de Radio-Belgique, temps où les journaux parlés étaient légalement neutres.

On a attribué à Marcel Kindermans, qui fut, par la suite et jusqu’à sa retraite, directeur de l’exploitation technique, la paternité de ces tops providentiels.

Marcel Kindermans confesse, au contraire, qu’il a simplement plagié la B.B.C. qui donnait les cinq dernières secondes : 5. 4. 3. 2. 1. 0., soit six coups. Marcel Kindermans confesse aussi qu’il travaillait avec une précision relative, car c’est lui qui guettait les 5 dernières secondes sur une pendule électrique et qui, à l’aide d’un manipulateur de morse, donnait l’impulsion aux six tops. Faut-il dire que, depuis très longtemps, l’équipement à été perfectionné.

Actuellement, le dernier top donne l’heure exacte, au quart de seconde près.

Sans pouvoir entrer dans des explications scientifiques et uniquement pour inspirer confiance, disons que les six points musicaux (pourquoi sont ils dénommés musicaux?) sont commandés par une pendule spéciale, remise à l’heure deux fois par jour d’après les observations astronomiques. Concourent encore à l’exactitude 4 pendules à pression et température constantes.

Une question vous torture peut-être? Moi aussi. Quels sont donc les auditeurs martyrs qui ont besoin de l’heure au quart de seconde près?

©Livre : « Vive la radio » (ouvrage édité à l’occasion de l’exposition « Vive la radio » en novembre 1980) [Crédit communal de Belgique // 1980]
©Image : tiré du livre « Vive la radio » (Mécanisme de « Top Horaire »)

Pierre Hemptine – Des Agoras du sensible, pour de nouveaux lieux de critique et de rassemblement (Extrait)

12783667_10208047881382288_635582329862819858_oAujourd’hui, le temps disponible dont les cerveaux disposent pour, à partir de biens culturels, produire de la subjectivité et investir dans un partage du sensible responsable, est majoritairement occupé par des produits de distraction dont la propagation populaire fascine toutes les instances décisionnelles reposant sur l’électoralisme, l’audimat, le profit rapide et facile. Et ces évolutions sont naturalisée tant la révolution conservatrice avec ses bras armés du management et du marketing à sournoisement infiltré les savoir-faire quotidiens, les gestions, les règles de bonne gouvernance, les automatismes, même les nôtres. Au stade avancé de la société du spectacle, il ne suffit pas d’accuser tel ou tel décideur de favoriser « la suprématie progressive du spectaculaire ». Cette suprématie s’installe aussi en passant par nos actes, à nos corps défendant souvent, parce que l’on ne comprend pas toujours la portée collaborative de nos gestes ou que l’on ne voit plus la raison de résister et que nous dépendons de ces décideurs avec lesquels il faut s’entendre et qui ne discernent plus toujours ce qui sépare culture et inculture.

Comment utiliser l’argent public pour construire et encourager d’autres pratiques culturelles ? Bien sûr, on peut dire que c’est aux pouvoir publics d’apporter ce genre de vision globale et les moyens pour la réaliser. Mais pourquoi cela dispenserait-il les acteurs de reprendre en main la définition d’objectifs culturels communs pour la société et de proposer de nouveaux agencements industriels d’émancipation ? De produire ce qui manque : Une pensée. Nous devons paradoxalement aujourd’hui apporter la preuve de l’utilité d’une politique publique des savoirs et des cultures pour préserver une attention désintéressée au devenir du commun, pour construire des technologies du sensible et de l’esprit au service d’un avenir plus heureux pour tous. Et si nous le faisons pas, qui s’en chargera ? Cela ne peut se faire que sur un front élargi et en proposant de nouveaux partages entre « puissance publique, académies, sociétés savantes, société civile et citoyens », agencement dans lequel bien entendu il faut inclure les institutions culturelles sans oublier la lecture publique (au sens large, créant des capacités de lectures de toutes les formes d’écritures proliférant dans l’espace public).

©Texte : Pierre Hemptine – Des Agoras du Sensible, pour de nouveaux lieux de critique et de rassemblement [périodique -Le Journal de la culture & Démocratie # 28 // 2013]
©Image : Cauqueraumont Joaquim

Asma Barlas – Le voile… (Extrait d’interview)

24750.jpgPlus que le voile, n’est-ce pas ce réflexe de l’associer à la féminité musulmane qui pose problème ? Nous sommes loin de toutes porter le voile ! Il fut un temps, l’image que se faisaient les Européens des musulmanes était celle d’esclaves à peine vêtues, cloitrées dans un harem…A présent, le stéréotype employé pour nous cataloguer est cette histoire de voile…qui suscite immédiatement chez les Européens le désir de l’arracher. En tant que musulmane, je pose la question : pourquoi les Européens se passionnent à ce point pour les images qu’ils se font de nous, et pourquoi sont-elles systématiquement négatives ? J’ignore la généalogie exacte de ce vêtement ou accessoire, mais je sais qu’il appartient aussi à l’histoire religieuse de l’Europe, puisque c’était une coutume juive et chrétienne. D’ailleurs , nombreuses sont les nonnes catholiques qui continuent à porter un voile. Les Européens ne sont donc pas étrangers au voile, mais ils sont décontenancés par celui des musulmanes pour une raison simple : pour eux, c’est un symbole de la résurrection de l’islam. Mais en réalité, l’islam n’est pas en train de ressusciter, puisqu’il n’a jamais connu de déclin. Les craintes qui se cristallisent aujourd’hui autour de la question du voile dissimulent, autant qu’elles les révèlent, les craintes concernant les limites du sécularisme. D’où les réponses plutôt militantes et intolérantes de l’Europe à ce vêtement.

©Interview : [Extrait de l’interview d’Asma Barlas donnée au magazine « Philosphie » – Hors série-  le Coran (Mars-Avril 2015)]
©Image : Oleg Dou
net : http://www.olegdou.com

La désobéissance civique est une condition sine qua non de la démocratie

10942609_10205369660988452_249510768735361149_nMais ce qui nous rend humain c’est le sens de la responsabilité. Malgré les conséquences que cela entraîne, nous avons tous la possibilité (sans besoin de demander la permission à quiconque) de refuser d’obéir aux lois qui heurtent nos consciences, nos corps et notre dignité. Là est le cœur du problème, il s’agit de responsabilité, de nous rendre responsables. Pour moi, cette désobéissance civique est une action d’auto-responsabilité, de refus de déléguer.

Nous savons tous que seuls les esclaves obéissent, les autres consentent. Bien entendu, nous ne pouvons pas demander à nos oppresseurs de nous accorder la liberté ce qui, au-delà d’être naïf, est antithétique. Ainsi quand la justice est détournée par des tyrans, il faut réagir par la désobéisance. Désobéir signifie ne pas être complice et c’est pourquoi je pense qu’il est important d’aborder la désobéissance civique comme l’un des rares mécanismes informels de participation civique dans un contexte de prise de décision privé de canaux participatifs.

Bien que les pouvoirs en place le nient, nous savons que la désobéissance civique est une condition sine qua non de la démocratie. Comme le déclare le philosophe Habermas, cette forme de dissidence est un signe que la démocratie est en passe d’atteindre sa maturité. Il n’y a pas d’obligations suprêmes. Le citoyen, en transcendant sa condition silencieuse et soumise, reprend son rôle d’examinateur de réglementations et questionne en permanence les décisions politiques, légales et juridiques. En résumé, je crois que de nos jours désobéir est un devoir,, car lorsque nous obéissons à la loi, nous désobéissons à la justice. Le problème de notre société n’est pas la désobéissance, c’est l’obéissance civique.

© Nuria Güell [MCD #76 // Leçon de désobéissance fiscale avec Nuria Güell]

net : http://www.digitalmcd.com/

La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? (extrait)

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« Si l’entretien du corps est une préoccupation récurrente des sociétés à toutes les époques, le 20ème siècle est habituellement considéré comme celui porté sur le souci du corps. L’avènement de la société de loisir et de consommation serait propice au narcissisme et à la libération des corps. Dans cette perspective, le corps fait l’objet de toutes les attention : on veut le garder en bonne santé, mince, beau et jeune le plus longtemps possible. Les individus l’utilisent comme moyen de se distinguer et d’affirmer leur singularité en usant d’attributs (habits, cosmétiques, coiffures, accessoires, gestuelles, accent langagier) ou en marquant directement la chair (piercing, tatouage, scarification, chirurgie esthétique, production de muscle ou perte de poids conséquentes). Cependant, Christine Detrez insiste sur la normalisation de cette apparente libération des corps et sur le caractère sacré et symbolique du corps dans nos sociétés. Les débats et les réactions autour du clonage, du trafic d’organes, de la maltraitance ou de la prostitution en constitue des exemples marquants. En étudiant la pratique ses seins nus sur la plage, Jean-Claude Kauffman montre bien que les pratiques les plus libérées en apparence des contraintes sont en réalités fortement codifiées mais surtout implicites et incorporées. Eloignée de l’idéal d’un corps en fusion avec la nature défendu par les adeptes, cette nudité normée (limitation des usages et des lieux où elle est autorisée) se travaille : le corps nu peut s’afficher quand il est musclé, épilé, bronzé, mince, jeune, sans odeurs, etc. « L’homme est moins que jamais libéré de son corps, puisqu’installé dans un soucis permanent de soi dans une dialectique amour-haine où le corps réel, avec ses rides et ses bourrelets, est déprécié par le même mouvement, qui en même temps, magnifie le corps idéal. Parfois c’est même un corps idéel, irréel qui est posé en idéal : le corps des publicités ou des affiches de cinéma est un corps retouché, parfois même photo-monté par l’assemblage de parties provenant de mannequins différents. »

Finalement, si le corps est une donnée biologique, rien de ce qui est biologique au départ n’échappe à l’action sociale. Tout le corps est construit, modelé et contraint par la société. Par exemple, bien que relevant de données biomécaniques, la marche varie selon les cultures, le sexe ou la classe sociale d’appartenance des individus. Ce façonnage des corps relève de ce que l’on appelle la socialisation. L’individu apprend progressivement à adopter un comportement conforme aux attentes d’autrui par l’intériorisation des valeurs et des normes de son environnement social. Les manières d’agir par corps sont donc différenciées selon les caractéristiques sociales de chacun. Le corps mémorise ainsi les rapports sociaux et signe nos appartenances et les hiérarchies implicites. La naturalisation des différentiations socialement construites et incorporées sert de fondement aux inégalités. Les explications naturelles de l’infériorité du corps des femmes permettent par exemple de justifier leur infériorité sociale. Par ailleurs, la socialisation s’opère tout au long de la vie dans diverses institutions comme la famille, les pairs, les loisirs culturels et sportifs, les médias, a religion, le travail et bien sûr l’école. »

© Carine Guérandel [ extrait de l’article « La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? » // NDD – L’actualité de la danse – Automne 2014 #61]

©photo : Cauqueraumont Joaquim