Correspondance : God Jul Godt Nytar (1969)

Des vœux danois de 48 ans d’âge (trouvé dans un livre d’occasion)
Publicités

Keith Jarret – Cher John (Le 22 juin 1998) (Extrait)

Traduction d’une lettre, de Keith Jarrett, envoyée à « John » en 1998 (Traduction : Romain Villet)

arton174443-1

Te dire comment j’en suis arrivé là? Je n’en sais rien. J’ai fait une dernière tournée de concerts en Italie*, une tournée comme les autres, je suis sorti de scène, je suis rentré chez moi et en quinze jours, j’ai perdu jusqu’à la force de me sortir du lit. Sur scène, la fatigue n’existe pas, le mal de dos n’existe pas, le passé n’existe pas, l’avenir n’existe pas, les mots n’existent pas, le dérangement n’existe pas. Si j’arrivais à y remonter, je serais sûrement guéri mais pour l’heure, j’en suis incapable. Pour un roseau dansant de mon acabit, c’est le milieu naturel. Ailleurs, je suis déraciné, je me sens comme un poisson loin de l’eau.

Quant à témoigner de ma glorieuse jeunesse, de mes faits d’arme, de mes collaborations, de mes débuts prodigieux, merci de ta sollicitude mais on a lu ça cent fois et je n’en ai aucune envie. Je ne suis pas l’un de ces vétérans grabataires qui, pour se désennuyer quand ils n’ont plus la force de combattre, racontent leur vie pour se donner le sentiment d’exister encore un peu. A quoi bon dire aux gens la marque du savon qui lavent les doigts grâce auxquels je leur fais voir la lune? Rien que je ne comprenne moins que les fans fétichistes capables de se passionner pour une telle information. De moi, in n’y a rien d’autre à connaître que ma musique.

La seule biographie du pur musicien que je suis, c’est ma discographie. Seuls comptent les enregistrements des concerts. Que cette biographie par les disques soit pleine de trous, je le sais et ça me convient très bien.Comme la bonne musique, la vie bonne est constellée de silences, de soupirs, de pauses. En voulant me détourner de ma vocation, tu presses mon tempo, tu dénatures ma mélodie intérieure et surtout tu brusques mon silence.

Tiens-le toi pour dit une bonne fois pour toutes: tu n’obtiendras de moi ni mémoires, ni réflexions, témoignage, ni livre testament. Me le demander une fois n’aurait été qu’une maladresse, insister comme tu fais, ça devient une offense. Traduire la réalité en mots, c’est admettre qu’on tient la réalité pour une langue étrangère. Les musiciens n’ont pas besoin de mots parce qu’avec la musique, ils tutoient l’essentiel et parlent la langue véritable de la réalité. Ecrire est une joie de cul-de-jatte, un plaisir d’impuissant, c’est l’activité de ceux qui, faute d’entendre les raisons du monde, deviennent de pathétiques redresseurs de tort. Les mots sont les béquilles des malades et des sourds. Les bien-portants et les bons vivants dansent. Dans les fêtes, il y a de la musique, ce n’est que dans les maisons de retraire, les hôpitaux, bref dans les mouroirs et les antichambres des cimetières qu’on a besoin de se rassurer avec des pages noircies.

Surtout, si je n’ai aucune envie de me reconvertir c’est que, n’en déplaisent à tous ceux qui paraissent presser de m’enterrer, je reste musicien avant tout. Ils n’osent pas me le dire mais même Gary et Jack ont l’air de douter de mon retour. Ils ne perdent rien pour attendre. Le temps leur donnera tort. J’en suis certain. Ce n’est même pas moi qui décide. La musique a trop besoin de moi. Elle veut si fort mes mains que parfois ça me donne des fourmis. Elle sait que je suis irremplaçable. Ce n’est même pas moi qui crois dans la musique, c’est la musique qui croit en moi, c’est la musique qui croît en moi. Elle est une rivière dont je suis le lit idéal. Or on n’a jamais vu la saison sèche durer toujours. C’est long, c’est pénible, mais je n’ai qu’à attendre. Ça tombe bien: la seule force qui me reste est celle d’être patient.

©Texte : Article paru sous le nom « Une panne de courant » dans le #57 du magazine « Jazz News » (Novembre 2016) [Romain Villet]
net: http://www.jazz-news.com/
©Photo : DR
*Keith Jarrett fait référence à sa tournée en Italie au mois d’octobre 1996. Ces concerts viennent d’être publiés sous format 4 CD

Frida Kahlo – De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont…

fridakahlo-1309075-o

Lettre de Frida KAHLO à Nickolas Muray

« Mon adorable Nick, mon enfant,

Je t’écris depuis mon lit d’Hôpital américain. […]

En plus de cette maudite maladie, je n’ai vraiment pas eu de chance depuis que je suis ici. D’abord, l’exposition est un sacré bazar. Quand je suis arrivée, les tableaux étaient encore à la douane, parce que ce fils de pute de Breton n’avait pas pris la peine de les en sortir. Il n’a jamais reçu les photos que tu lui as envoyées il y a des lustres, ou du moins c’est ce qu’il prétend ; la galerie à lui. Bref, j’ai dû attendre des jours et des jours comme une idiote, jusqu’à ce que je fasse la connaissance de Marcel Duchamp (un peintre merveilleux), le seul qui ait les pieds sur terre parmi ce tas de fils de pute lunatiques et tarés que sont les surréalistes. Lui, il a tout de suite récupéré mes tableaux et essayé de trouver une galerie. Finalement, une galerie qui s’appelle « Pierre Colle » a accepté cette maudite exposition. Et voilà que maintenant Breton veut exposer, à côté de mes tableaux, quatorze portraits du XIXe siècle (mexicains), ainsi que trente-deux photos d’Alvarez Bravo et plein d’objets populaires qu’il a achetés sur les marchés du Mexique, un bric-à-brac de vieilleries, qu’est-ce que tu dis de ça ? La galerie est censée être prête pour le 15 mars. Sauf qu’il faut restaurer les quatorze huiles du XIXe et cette maudite restauration va prendre tout un mois. J’ai dû prêter à Breton 200 biffetons (dollars) pour la restauration, parce qu’il n’a pas un sou. (J’ai envoyé un télégramme à Diego pour lui décrire la situation et je lui ai annoncé que j’avais prêté cette somme à Breton. Ça l’a mis en rage, mais ce qui est fait est fait et je ne peux pas revenir en arrière.) J’ai encore de quoi rester ici jusqu’à début mars, donc je ne m’inquiète pas trop.

Bon il y a quelques jours, une fois que tout était plus ou moins réglé, comme je te l’ai expliqué, j’ai appris par Breton que l’associé de Pierre Colle, un vieux bâtard et fils de pute, avait vu mes tableaux et considéré qu’il ne pourrait en exposer que deux parce que les autres sont trop « choquants » pour le public !! J’aurais voulu tuer ce gars et le bouffer ensuite, mais je suis tellement malade et fatiguée de toute cette affaire que j’ai décidé de toute envoyer au diable et de me tirer de ce foutu Paris avant de perdre la boule. Tu n’as pas idée du genre de salauds que sont ces gens. Ils me donnent envie de vomir. Je ne peux plus supporter ces maudits « intellectuels » de mes deux. C’est vraiment au-dessus de mes forces. Je préférerais m’asseoir par terre pour vendre des tortillas au marché de Toluca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’« artistes » parisiens. Ils passent des heures à réchauffer leurs précieuses fesses aux tables des « cafés », parlent sans discontinuité de la « culture », de l’ « art », de la « révolution » et ainsi de suite, en se prenant pour les dieux du monde, en rêvant de choses plus absurdes les unes que les autres et en infectant l’atmosphère avec des théories et encore des théories qui ne deviennent jamais réalité.

Le lendemain matin, ils n’ont rien à manger à la maison vu que pas un seul d’entre eux ne travaille. Ils vivent comme des parasites, aux crochets d’un tas de vieilles peaux pleines aux as qui admirent le « génie » de ces « artistes ». De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont. Je ne vous ai jamais vu, ni Diego ni toi, gaspiller votre temps en commérages idiots et en discussions « intellectuelles » ; voilà pourquoi vous êtes des hommes, des vrais, et pas des « artistes » à la noix. Bordel ! Ça valait le coup de venir, rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens — ces bons à rien sont la cause de tous les Hitler et les Mussolini. Je te parie que je vais haïr cet endroit et ses habitants pendant le restant de mes jours. Il y a quelque chose de tellement faux et irréel chez eux que ça me rend dingue.

Tout ce que j’espère, c’est guérir au plus vite et ficher le camp.

Mon billet est encore valable longtemps, mais j’ai quand même réservé une place sur l’Isle-de-France pour le 8 mars. J’espère pouvoir embarquer sur ce bateau. Quoi qu’il arrive, je ne resterai pas au-delà du 15 mars. Au diable l’exposition et ce pays à la noix. Je veux être avec toi. Tout me manque, chacun des mouvements de ton être, ta voix, tes yeux, ta jolie bouche, ton rire si clair et sincère, TOI. Je t’aime mon Nick. Je suis si heureuse de penser que je t’aime — de penser que tu m’attends — et que tu m’aimes.

Mon chéri, embrasse Mam de ma part. Je ne l’oublie surtout pas. Embrasse aussi Aria et Lea. Et pour toi, mon cœur plein de tendresse et de caresses, un baiser tout spécialement dans ton cou… »

©Texte: http://www.deslettres.fr/lettre-de-frida-kahlo-a-nickolas-muray-tas-de-fils-de-pute-surrealistes/
©Image: Frida Kahlo [Sin esperanza]

Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché (Extrait) [2005]

illustration-lettres-de-guerre-de-jacques-vache_1-1463043997

Certaines lettres offrent des passages où le langage umore apparaît dans toute sa force et sa démesure. C’est un langage de distorsion : les mots ont l’apparence des montres molles de Dali. La réalité dégouline, engourdie, hagarde et les images fondent dans un palais de glaces déformantes. Les objets, les sentiments tout comme les gens semblent chacun de leur côté grouiller d’une vie personnelle, insignifiante et absurde. Toujours ces « choses vivantes », cette réalité organique qui rampe le long des jambes de Jack  et pénétré par ses yeux, son nez, ses oreilles, pour regagner son cerveau hypersensible :

« Il fait bien brûlant, bien poussiéreux, et suant – mais que voulez-vous, ce doit être exprès – Les files dodelinantes des grands camions automobiles secouent la sécheresse et saupoudrent d’acide le soleil – […] – Tout de même du culot d’obus les lilas blancs qui suent et s’affalent de vielles voluptés solitaires m’ennuient beaucoup – des fleuristes estivales d’asphalte où des tuyaux d’arrosage pulvérisent les endimanchements – »

©Livre : Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché [Editions Grasset // 2005]

Iannis Xenakis – Beau ou Laid [1994]

2up3cztHern Rolf Stoll Musikverlag B. Schott’s
SöhneRedaktion
Neue Zeitschrift für Musik
Weihaergaten 5D-55129 Mainz
Fax: (49.6131) 24.62.12

Octobre 1994

Beau ou laid

Depuis Platon « beauté » est resté dans le langage de tous les jours, ainsi même dans les discussions philosophiques, sans la signification transcendante platonicienne.

Personnellement, lorsque je trouve quelque chose de « beau », je remplace ce terme par « intéressant ». Dans ce cas, intéressant veut dire « qui est entraînant », sans aucune allusion de « beauté » qui est un qualificatif, à mon avis, trop naïf et superficiel, à la surface des réactions humaines.

« Laid » est le contraire de « beau » qui est apotropaïque. Ce qui est aussi entaché d’une nuance de culture humaine.

Car, en fin des comptes, tout est intéressant dans l’univers, même la laideur !

Et, quand je dis « intéressant », je puis ajouter les échelons « très », « peu », « à peine », sans rejet, mais avec la conscience que, pour moi à cet instant précis, les termes « peu », « à peine » n’ont pas de valeur immédiate de pénétration.

Iannis XENAKIS

©Livre : Iannis Xenakis – Musique de l’architecture [Editions Parenthèses // 2006]
©Image : Gordon Matta-Clark

Epicure : Lettre à Ménécée [La mort] (extrait)

1463894_10204851524195356_3149754838962307642_n

« Accoutume-toi à considérer que la mort n’est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal sont contenus dans la sensation ; or la mort est privation de sensation. Par suite, la sûre connaissance que la mort n’est rien pour nous fait que le caractère mortel de la vie est source de jouissance, non pas en ajoutant à la vie un temps illimité, mais au contraire en la débarrassant du regret de ne pas être immortel. En effet, il n’y a rien de terrifiant dans le fait de vivre pour qui a réellement saisi qu’il n’y a rien de terrifiant dans le fait de ne pas vivre. Aussi parle-t-il pour ne rien dire, celui qui dit craindre la mort non pour la douleur qu’il éprouvera en sa présence, mais pour la douleur qu’il éprouve parce qu’elle doit arriver un jour ; car ce dont la présence ne nous gêne pas ne suscite qu’une douleur sans fondement quand on s’y attend. Ainsi, le plus effroyable des maux, la mort, n’est rien pour nous, étant donné, précisément, que quand nous sommes, la mort n’est pas présente ; et que, quand la mort est présente, alors nous ne sommes pas. Elle n’est donc ni pour le vivants ni pour ceux qui sont morts, étant donné, précisément, qu’elle n’est rien pour les premiers et que les seconds ne sont plus.
Mais la plupart des hommes, tantôt fuient la mort comme si elle était le plus grand des maux, tantôt la chosssissent comme une manière de se délivrer des maux de la vie. Le sage, pour sa part, ne rejette pas la vie et il ne craint pas non plus de ne pas vivre, car vivre ne l’accable pas et il ne juge pas non plus que ne pas vivre soit un mal. Et de même qu’il ne choisit nullement la nourriture la plus abondante mais la plus agréable, il ne cherche pas non plus à jouir du moment le plus long, mais du plus agréable. »

Epicure [Extrait de « Lettre à Ménécée]

©photo : Cauqueraumont Joaquim

Correspondance Roger Ducasse à son ami André Lambinet (extrait)

Art_de_la_fugue1

« Ecoutez bien ce subtil raisonnement. Pour apprendre l’harmonie, il faut être musicien de nature prodigieusement. Résultat de l’opération : l’’harmonie enraie vos dons et vous dessèche à jamais. Pour apprendre le contrepoint, inutile d’être doué ; il faut penser et réfléchir. Peu à peu, la pensée s’habitue au langage où on l’a soumise (je parle comme au XVIIe ). Elle voit, elle entend, elle est désabusée. Le contrepoint redresse, féconde le plus petit don et vous ouvre les portes du temples. Alors qu’arrive-t-il ? Au lieu d’assises harmoniques, solides peut-être, mais massives, devant vous, s’entrouvre la cathédrale. Les voix partent du sol comme les colonnes ; elles fleurissent de dessins, de retards, de broderies, au niveau des chapiteaux. Elles montent, et très haut, se croisent, se joignent comme des arcs-boutants gothiques. Rien ne les arrête : elles traversent la voûte, et sans rien perdre de leur moi, elles s’unissent toutes dans le sentiment calme de l’accord parfait, sur lequel elles reposent comme nos yeux, après avoir suivi les colonnettes jusqu’à leur cime, reviennent reposée, vers le sol. » [22 mars 1902]

©Livre : Roger Ducasse – Lettre à son ami André Lambinet [Mardaga // 2001]

Correspondance Roger Ducasse à son ami André Lambinet (extrait)

Art_de_la_fugue1Ecoutez bien ce subtil raisonnement. Pour apprendre l’harmonie, il faut être musicien de nature prodigieusement. Résultat de l’opération : l’’harmonie enraie vos dons et vous dessèche à jamais. Pour apprendre le contrepoint, inutile d’être doué ; il faut penser et réfléchir. Peu à peu, la pensée s’habitue au langage où on l’a soumise (je parle comme au XVIIe ). Elle voit, elle entend, elle est désabusée. Le contrepoint redresse, féconde le plus petit don et vous ouvre les portes du temples. Alors qu’arrive-t-il ? Au lieu d’assises harmoniques, solides peut-être, mais massives, devant vous, s’entrouvre la cathédrale. Les voix partent du sol comme les colonnes ; elles fleurissent de dessins, de retards, de broderies, au niveau des chapiteaux. Elles montent, et très haut, se croisent, se joignent comme des arcs-boutants gothiques. Rien ne les arrête : elles traversent la voûte, et sans rien perdre de leur moi, elles s’unissent toutes dans le sentiment calme de l’accord parfait, sur lequel elles reposent comme nos yeux, après avoir suivi les colonnettes jusqu’à leur cime, reviennent reposée, vers le sol. [22 mars 1902 ]