Revue Littéraire : Le Soupirail #1 (Edito) [Février 1928]

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(Edito du premier numéro de la revue littéraire « Le Soupirail » fondée par Jean Glineur)

L’esthétique dite moderne dont certaines personnes se nourrissent à l’aveugle ou par snobisme ne nous touche pas. Nous nous moquons de l’esthétique dite moderne, de ce qu’elle a de brutal ou d’irritant. Elle revêt d’ailleurs des formes excessivement nombreuses, et bien malin qui pourrait nous en dresser une nomenclature complète. Il faut reconnaître que ce qui vivait hier est déjà mort aujourd’hui.

Sans doute, les mots de futurisme, de cubisme, de dadaïsme, de surréalisme, et que sais-je encore, sont des étiquettes commodes; mais jusqu’où va leur valeur, la précision de leur indication?

Et puis l’absolutisme de ces théories, l’étroitesse de leurs vues, souvent justes, sous un certain rapport, leur manque d’universalité nous les font, comme telles, rejeter en bloc.
Mais s’il s’agit de reconnaître leurs bienfaits, s’il s’agit de reconnaître la qualité de leur influence, de reconnaître la puissance d’un Marinetti, la profondeur et la richesse poétiques d’un Max Jacob, d’un Reverdy, d’un Jean Cocteau, l’incontestable talent d’un Aragon, d’un Breton, d’un Eluard, nous sommes tout disposés à le faire, et avec joie…

Nous sommes peu sensibles à l’esprit de ces chapelles. Nous le sommes plus à l’égard de celui des hommes. Et nous le sommes tout à fait à l’égard de leurs œuvres. C’est là que nous jugeons les auteurs dits modernes, et non dans leurs manifestes, si ingénieux soient-ils.

©Dessin : Francis Picabia
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Adoré Floupette – Déliquescences / Poèmes décadents (Extraits) [1885]

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Extrait de la préface par Marius Tapora

Sans perdre un instant, j’avisai Floupette de cette chance unique et le lendemain soir j’étais à Paris, ce Paris dont nous avions tant parlé jadis à Lons-le-Saulnier, lorsqu’au sortir du café Chabout nous décrivions d’interminables cercles, autour de la statue du général Lecourbe, ce Paris qui, dans mes rêves de jeunesse, m’apparaissait comme le paradis des poètes et des pharmaciens. Malgré la fatigue du voyage, je dormis peu, tant j’étais ému. Vers le matin cependant je commençais à m’assoupir, les songes les plus délicieux me berçaient et je me figurais avoir découvert la crème des opiats lorsqu’un coup, vigoureusement frappé à ma porte, m’éveilla en sursaut.

Les yeux encore gonflés de sommeil, je saute à bas du lit et je vais ouvrir. Qu’on juge de ma joie. C’était Adoré, mon bon, mon vieil, mon fidèle Adoré Floupette. Il se tenait là devant moi avec sa grosse figure ronde, son gros nez camus, ses petits yeux malins, ses bonnes grosses joues roses qui toutefois me sembleraient u peu pâlies. Sans mot dire, nous nous précipitâmes dans les bras de l’un de l’autre. C’est bon je vous assure, de s’aimer comme ça.

Après les premiers épanchements, nous nous assîmes côte à côte, sur un vieux canapé fané qui ornait mon logis d’occasion et les questions allèrent leur train. Quel brave cœur qu’Adoré! Lui, un poète, un artiste, qui aurait si bien le droit de dédaigner les petites gens comme nous, il n’oublia personne. Il voulait savoir ce qu’était devenu M; Tourniret le notaire et comment se portait la petite Marguerite Clapot, la fille du sacristain d’Orgelet et si la famille Trouillet, de Lons, continuait à prospérer, etc., etc. Enfin je lui demandai : « Et la poésie? » – « De mieux en mieux me répondit-il, je ne suis pas trop mécontent. » – « Comment va Zola? » – « Peuh! fit-il avec une moue qui m’impressionna, il commence a être bien démodé. »Et Hugo? » – « Un burgrave » – « Et Coppée? » – « Un bourgeois. » Ces paroles, je ne sais pourquoi, me consternèrent. J’étais surpris et je le laissai voir. J’avais tort, car Adoré s’en aperçu; mais avec sa bonté ordinaire: « Mon cher, me dit-il tu arrives de province; tu n’es pas à la hauteur. Ne te désole pas, nous te formerons. » – « Ainsi le Parnasse… » – « Oh! la vieille histoire! » – « La poésie rustique… » – « Bonne pour les félibres! » – « Et le naturalisme? » – « Hum, Hum! Pas de rêve, pas d’au delà; la serinette à Trublot. » J’étais devenu inquiet; Sans réfléchir, je m’écriai: « Mais enfin que reste-t-il donc? » Il me regarda fixement et d’une voix grave qui tremblait un peu, il prononça : « Il reste le Symbole. »

Platonisme

La chair de la Femme, argile Extatique,
Nos doigts polluants la vont-ils toucher?
Non, non, le Désir n’ose effaroucher
La vierge Dormante au fond du Tryptique.

La chair de la Femme est comme un Cantique
Qui s’enroule autour d’un divin clocher,
C’est comme un bouton de fleur de pêcher
Eclos au Jardin de la nuit Mystique.

Combien je vous plains, mâles épaissis,
Rongés d’Hébétude et bleus de soucis,
Dont l’âme se vautre en de viles proses!

O sommeil de la Belle au bois Dormant,
Je veux t’adorer dans la Paix des roses,
Mon angelot d’or, angéliquement

©Livre :  Adoré Floupette – Les déliquescences / Poèmes décadents [Chez Lion Vanné, Editeur // 1885]
net : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113350w
merci à Eric Dejaeger pour la découverte de ce livre : http://courttoujours.hautetfort.com/

 

Russel Jacoby – Les ressorts de la violence (Extraits) [2014]

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(Extrait de la préface écrite par Jean-Claude Guillebaud)

« S’il y a une solution démocratique à la violence, elle est dans la négociation entre la liberté de chacun et la cohésion du groupe »

Dans le discours dominant, la violence est solennellement dénoncée. Or, dans le même temps, très paradoxalement, nous continuons de tenir des discours empreints de relativisme qui exaltent les droits inaliénable de l’individu désaffilié de toute appartenance, discipline et devoir. Nous demeurons, en somme, dans une culture de la transgression . Or, ces évocations libertaires sont autant de portes entrouvertes à la violence. Exalter l’individu, ou, comme le dit le juriste Pierre Legendre, la « souveraineté du fantasme », c’est accepter que le –nous- de la communauté se disloque au profit d’un –je- souverain. Ce qui tient une collectivité rassemblée, ce sont des représentations collectives et des normes partagées. Sans ce lien minimal, la société en revient à la lutte de tous contre tous. Le risque est alors de ne plus voir subsister comme dernier lien social que le code pénal.
Dans l’avenir, le problème central sera de reformuler le concept de limite, c’est-à-dire d’interdit, sans retomber dans le moralisme autoritaire de jadis. S’il y a une solution démocratique à la violence, elle est dans la reprise infatigable, inlassable, de la négociation entre la liberté de chacun et la cohésion du groupe, entre l’autonomie et le lien, entre la limite et la transgression.

(extrait du livre)

La notion de similitude et le malaise qu’elle suscite vont à l’encontre de notre interprétation habituelle des conflits mondiaux. Nous aimons croire que les hostilités sont liées à de profonds antagonismes sur la manière de vivre en société. Un peu comme si considérer que nos divisions sont dues à des différences d’échelle – une pauvreté relative, par exemple – et non de substance en banalisait les enjeux. À cette perspective, nous préférons le scénario du « choc des civilisation », et notamment celui des heurts entre cultures occidentale et islamique : montrés du doigt, les fondamentalistes se voient reprocher de propager des doctrines radicalement opposées aux valeurs occidentales. Pourtant, la colère des extrémistes islamistes semble provenir non de l’écart entre les deux cultures, mais de sa disparition même : ce qui les exaspère n’est peut-être pas tant l’éloignement que l’invasion de l’Occident. Ils enragent de devoir copier la société occidentale. Oussama Ben Laden conspue les musulmans qui « imitent » les Occidentaux… »

©Livre : Russell Jacoby – Les ressorts de la violence [Belfond // 2014]
©Image (Sculpture) : Hubert Le Gall (Miroir Meteora)

Thomas Burion – Et si…?

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« Et si on s’interrogeait sur le sens de ce qu’on y fait, dans les écoles, sans tenir compte des médias, des lobbies et des ministres ? Et si on y rejetait la pédagogie de la soumission et le culte de l’évaluation certificative ? Et si on y faisait prospérer des potagers, des vergers et des jardins dans les cours de récré, gérés par les élèves ? Et si on y faisait fleurir les espaces de travail collectif, de sociabilisation, de découvertes, de culture, de gratuité, d’ouverture des imaginaires en y créant de véritables bibliothèques dignes de ce nom ? Et si on explorait le potentiel des TICS (technologies de l’information et de la communication) avec sagesse et recul, en privilégiant le recyclage ou l’achat de matériel produit de manière éthique, l’exploitation de logiciel libres, la formation à la recherche documentaire ? Et si on virait les distributeurs pour les remplacer par des fontaines à eau ? Et si on transformait l’école en observatoire du monde pour aiguiser le sens critique de nos élèves ? Et si on ralentissait ne fut-ce que pour en rêver, tout simplement ? »

©Texte : Thomas Burion [Extrait de l’édito du journal satirique « Même Pas Peur » #3]
©Image : Nabil El Makhloufi
net : http://www.memepaspeur-lejournal.net/

 

Edito – Nous vivons une époque déplorable, non?

Ep431Vu d’Europe, le monde fout le camp, et inversement. La faute à la crise financière ? Mais depuis le choc pétrolier de 73, on va de crise en crise et de pire en pire. Quarante ans qu’on vit avec ce pire en tête. Une peur sous-jacente ferme l’horizon.

Elle laisse l’impression de n’avoir prise sur rien. Comme si une lame de fond pouvait vous balayer à tout instant, comme autant d’atomes.
ANONYMES. INSIGNIFIANTS. IMPUISSANTS. Quand vous êtes honnête avec vous-même, c’est ce que vous ressentez, non ?

Vous avez donc la faiblesse et l’expérience minimale requises pour devenir l’un des nôtres. Inutile de protester que vous êtes reconnu par votre petit ou vaste entourage : NOUS FLAIRONS VOTRE IMPUISSANCE D’ANONYME COMME LES AUTRES. Elle nous attire. Nous ne reculons devant rien pour vous séduire. Vous émouvoir. Vous happer. Vous convertir.

A quoi ? Nous n’en savons rien. NOUS SOMMES RUSES. NOUS SOMMES BÊTES. NOUS AVONS PEUR. Nous sommes d’une mauvaise foi à toute épreuve. Nous sommes d’une bonne foi inébranlable. Un enthousiasme inconsidéré nous traverse et nous nous sentons invulnérables. Il nous quitte vite. Nous nous trompons. Sans raison nous sommes cruels, et généreux sans raison. Nous ne prétendons pas à la dignité d’une institution. Nous sommes juste des humains, même pas des humains justes. Nous voudrions être meilleurs, sans doute. Croire en quelque chose. En n’importe quoi, du moments que ça nous sauve d’être ces humains-là. Mais rien ne résiste à notre cynisme averti, au-delà d’un moment d’ivresse plus ou moins bref. Notre mémoire est immense, notre présent lacunaire. Nos souvenirs sont impersonnels, notre avenir plombé. Nous sommes traversés de passions contradictoires. Et malgré toute la vie et l’amour qui nous dévorent plus sauvagement que nous n’osons les dévorer, nous finirons par mourir.

Nous sommes comme vous. A ceci près : NOUS NE FERONS PLUS SEMBLANT. Nous savons que nous ne savons plus rien d’essentiel. Nous ne cacherons plus cette ignorance.

Notre ignorance est notre audace résolue, définitive. Notre dernière ferveur.

Au petit bonheur la chance, nous farfouillerons avec elle. Nous farfouillerons dans les années 70, où le monde se fermait alors qu’il vibrait d’utopies. Où sont-elles passées ? Qu’est-ce qui nous a échappé ? NOUS FARFOUILLERONS à travers l’Europe, ce rêve et ce cauchemar. Une Europe accouchée enfin après les déchirements du dernier siècle ? Ou morte, à jamais ? Et de quoi serions-nous alors orphelins ? Nous farfouillerons à travers le monde : l’Inde, l’Afrique, la Turquie. Entendons-nous quelque chose qui nous parle, nous éveille ? Nous nous entraînerons aussi à devenir autres, à nous transformer pour mieux nous accomplir, à nous perdre pour mieux nous retrouver. NOUS AGIRONS, A TÂTONS mais concrètement en finançant des projets par plaisir, voire par conviction. Nous jouerons pour de vrai : avec les outils qui font sérieux aujourd’hui, les ordinateurs, internet, les réseaux sociaux.
ET NOUS RISQUERONS MÊME DES FÊTES, POUR ENSEMBLE TRANSFIGURER LA NUIT.

Nous raisonnerons encore, mais en riant de nos raisonnements. Nous sentirons, nous éprouverons, nous prendrons soin de laisser respirer à plein les animaux cérébraux que nous sommes. Nous cultiverons l’intuition. Avec ceux qu’on appelle artistes nous outrepasserons la raison.

©texte : Edito du journal des Halles de Schaerbeek // Mai-Juin 2013
©Image : Thierry Vivien (Yodablog)
net : http://www.yodablog.net/