Un ailleurs pour « des mots en passage »

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Pour les partisans de Facebook, il existe une page « Des mots en passage »

voici le lien: https://www.facebook.com/desmotsenpassage/

Cette page n’est pas un « doublon » du blog. Il ne s’y publie que des extraits non-publiés ici.

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Jean Merrien – Naviguez! sans voile (Extrait) [1967]

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Qui peut naviguer?

e. Filles, de 15 ans jusqu’au mariage.

En « grande voile », elles sont parfois de bonnes équipières. Les forces physiques leur manquent en général, mais, si elles n’ont pas pour unique idéal de se grâler au soleil, elles peuvent « donner la main ». Moins rétives que les garçons de même âge, souvent un peu intimidées, elles prennent (je parle de moyenne, pas de cas particuliers) l’habitude de la mer – fort précieuse par la suite – plutôt que des connaissances approfondies, même du rôle de membre d’équipage. en croisière, elles apportent une aide précieuse à la maîtresse de bord.

En motonautisme, en « plaisance de ports », elles peuvent être… pin-up. Parodiant et contredisant la chanson célèbre de la Marie-Joseph, chantons: On peut confondr’ mariage et navigation. Flirt aussi, naturellement.

En petite voile, la fille de l’un de ces âges – pouvant bien sûr naviguer pour son propre compte – constitue le plus souvent l’équipière type, la compagne merveilleuse (car « ne râlant pas », docile, souvent intelligente et vive) des régates.

Que les mamans se rassurent: fille et garçon, à bord du petit voilier de régate, ne pensent aucunement à des sottises: aussi exquise soit la fille, aussi « formidable » le garçon, tout est pour le succès, le bateau. Beaucoup mieux qu’une camaraderie: une vraie école de vie, une image du couple tel qu’il sera réellement, boulot, boulot! A chacun son rayon, tout le monde boulonne, et il faut que cela gaze! Autant que sur l’eau, que dans le vent, à terre; préparer le bateau, le porter, l’entretenir, sourires sans valeur, de l’efficacité, ah mais!

Tout cela est excellent pour « dé-sosottiser » la fille, lui faire prendre l’air, la mondaniser dans ce que cela a de bon; très supérieur aux cours de danse! Inscrivez votre fille à un club. Et si elle est laideronne, mais serviable, courageuse, elle y perdra son « complexe d’infériorité », car elle sera plus recherchée que les filles « poseuses ». Il est même fréquent que les « capitaines » préfèrent des équipières un peu lourdes… pour le « rappel »!

En canoë, en kayak, l’atmosphère est à peu près la même; les jeunes ménages dominent pourtant. Mais les jeunes filles solitaires, aimant à être solitaires, trouveront, à pousser leur rêverie au fil de l’eau, un grand bonheur.

©Livre : Jean Merrien – Naviguez! sans voile [Le livre de poche pratique // 1967]

La fin de…

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La fin de Catarrhe…
COUP D’ÉPILOGUE A POUSSIÈRES

Au loin, se faufilant entre les toits des maisons closes à cette heure, un soleil fatigué s’est couché sur le flan de la pâtisserie du coin. La nuit est tombée de haut et rajuste son bât. Une chouette réveille son hibou de fils, elle qui lui a préparé son petit-déjeuner. Sur les vitres embuées, la pluie verse quelques larmes.
Éric et André sont partis prendre un dernier verre, solidaires. Thierry s’éloigne comme un chat lent qui passe. Marc, semblable à Éric Clapton, entonne « Tears in Heaven » et après avoir abattu son labeur, disparaît dans la nuit, habits sales. Olivier a remis son costume de Girafe et s’engage dans un sens unique plutôt que dans la Police. Patrick, tel un tueur en chérie, part à la recherche du fruit des fendus (cf ses livres). Céline, fantomatique, se drape dans son manteau crème de mousseline car elle n’a jamais connu de vent pire. Lou, véritable barbier de Séville, rase les murs. Les autres ont disparu depuis belle lurette, et Dieu sait si elle fut belle, dans les brumes, sur le quai. Ce furent tous des matrices pour de futurs écrivains mais déjà, ces moules s’effritent à l’horizon.
Sur la table de réunion, le cendrier est plein, lui aussi. Le nuage de fumée qui entoure la lampe du bureau s’estompe, c’est le dernier halo qui est à l’appareil électrique. De la table, une bouteille de bière roule, amasse la mousse et se brise. J’éteins, « T’as marre de ce triste spectacle », me dis-je. Dans le noir, en plein vol, une mouche se fracasse sur l’ampoule. Un ver luisant bègue et daltonien lui vient en aide. Je ferme le bureau de rédaction et claque cette porte qu’on cherre. J’ai l’alarme à l’œil. La sirène ne se fait pas entendre, parfois, elle en fit bien à sa tête.
Quelle belle aventure que fut Catarrhe. Lorsque je pense coryza, je me souviens de cette belle bande et ris de tout ce que nous avons vécu ensemble, de toutes ces belles rencontres.
En véritables Rois de France, nous retournerons les pages de cette revue sans nous lasser, c’est une chose sûre.
Prose, elle a vécu ce que vivent les proses, l’espace d’un quatrain.

Jean-Paul Verstraeten

net: http://catarrhe.skynetblogs.be/

Manifeste des chômeurs heureux (Extraits) [1996]

franco Fortunato peintre siennois (8) le songe du vagabond

Si le chômeur est malheureux, c’est aussi parce que le travail est la seule valeur sociale qu’il connaisse. Il n’a plus rien à faire, il s’ennuie, il ne connaît plus personne, parce que le travail est souvent le seul lien social disponible. La chose vaut aussi pour les retraités d’ailleurs. Il est bien clair que la cause d’une telle misère existentielle est à chercher dans le travail, et non dans le chômage en lui-même. Même lorsqu’il ne fait rien de spécial, le Chômeur Heureux crée de nouvelles valeurs sociales. Il développe des contacts avec tout un tas de gens sympathiques. Il est même prêt à animer des stages de resocialisation pour travailleurs licenciés. Car tous les chômeurs disposent en tout cas d’une chose inestimable : du temps. Voilà qui pourrait constituer une chance historique, la possibilité de mener une vie pleine de sens, de joie et de raison. On peut définir notre but comme une reconquête du temps. Nous sommes donc tout sauf inactifs, alors que la soi-disant « population active » ne peut qu’obéir passivement au destin et aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques. Et c’est bien parce que nous sommes actifs que nous n’avons pas le temps de travailler. « Je ne voulais pas que ma vie soit réglée d’avance ou décidée par d’autres. Si, à six heures du matin, j’avais envie de faire l’amour, je voulais prendre le temps de le faire sans regarder ma montre. Je voulais vivre sans heure, considérant que la première contrainte de l’homme a vu le jour à l’instant où il s’est mis à calculer le temps. Toutes les phrases usuelles de la vie courante me résonnaient dans la tête : Pas le temps de… ! Arriver à temps… ! Gagner du temps… ! Perdre son temps… ! Moi, je voulais avoir »le temps de vivre« et la seule façon d’y arriver était de ne pas en être l’esclave. Je savais l’irrationalisme de ma théorie, qui était inapplicable pour fonder une société. Mais qu’était-elle, cette société, avec ses beaux principes et ses lois ? » Ces mots sont de Jacques Mesrine.

Mais le Chômage Heureux ne représente pas pour autant une nouvelle utopie. Utopie veut dire : « lieu qui n’existe pas ». L’utopiste dresse au millimètre les plans d’une construction supposée idéale, et attend que le monde vienne se couler dans ce moule. Le Chômeur Heureux, lui, serait plutôt un « topiste », il bricole et expérimente à partir de lieux et d’objets qui sont à portée de main. Il ne construit pas de système, mais cherche toutes les occasions et possibilités d’améliorer son environnement. Un honorable correspondant nous écrit : « S’agit-il pour les Chômeurs Heureux de gagner une reconnaissance sociale avec le financement sans conditions qui va avec, ou bien est-il question de subvertir le système au moyen d’action illégales, comme ne pas payer l’électricité ? Le lien entre ces deux stratégies ne parait pas vraiment logique. Je peux difficilement chercher à être accepté socialement et en même temps prôner l’illégalité : » Bon. Le Chômeur Heureux n’est pas un fanatique de l’illégalité. Dans ses efforts pour faire le Bien, il est même prêt, s’il le faut, à recourir à des moyens légaux. D’ailleurs, les crimes de jadis sont les droits d’aujourd’hui (que l’on pense au droit de grève), et peuvent toujours redevenir des crimes. Mais surtout : nous cherchons la reconnaissance sociale. Nous ne nous adressons pas à l’Etat ni aux organismes officiels, mais à Monsieur Tout-le-monde. »

©Texte : Manifeste des chômeurs heureux 
net: http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article402
©Image : Franco Fortunato (Le songe du Vagabond)

Roland Topor – Journal in Time (Extrait) (1989)

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…Je regarde autour de moi. Mon appartement est vaste, lumineux. Il règne un certain désordre apparent, mais il s’agit bien entendu d’un ordre supérieur. Beaucoup de livres, de bouteilles vides. Des objets d’art témoignent d’amitiés déjà anciennes. Des photos. Des morceaux de biscotte. Des insectes qu’on devine plutôt qu’on ne les voit. Un rouleau de papier hygiénique entamé. Est-ce que je vis seul ?…

©Livre : Roland Topor – Journal in Time [Editions Ramsay // 1989]
©Image : Koren Shadmi – Abbadon

 

Ales Pickar

bibliothèque02Des personnes qui ont accès au docteur Albert Hofmann et atteintes d’une nostalgie psychédélique. Des personnes qui préfèrent lire Aldous Huxley et Jean Baudrillard plutôt que de se laisser inonder par la publicité. Des personnes pour lesquelles il n’est pas nécessaire de porter les uniformes des dernières tendances de la mode et qui peuvent toutefois discuter des heures durant – quels que soient le moment ou l’endroit où il se rencontrent. Des personnes qui écoutent un CD et commencent immédiatement à composer leur propre musique. Des personnes qui écrivent encore des poèmes et évoquent d’anciens cultes. Des personnes qui voyagent avec discrétion et amabilité, et ne grimpent pas avec grand bruit dans les bus Neckermann. Des personnes qui fondent des maisons de disques. Des personnes qui dessinent et peignent. Etudient l’histoire de l’art. Lisent Eliphas Levi. Créent des sites internet. Ecrivent des lettres sur du papier. Vivent l’homosexualité au quotidien. Des personnes qui font des centaines de kilomètres juste pour voir un petit concert dans une cave. Des personnes qui préfèrent voir un film de David Lynch plutôt que le dernier film d’action à la gloire de la CIA. Des personnes qui ne participent pas à la comédie politique.

Si ces personnes sont vos ennemis, il faut alors peut-être se demander qui est ce grand ami derrière vous qui vous en a convaincu.

©Image : Bibliothèque nationale de Prague

Ronald D. Laing – Noeuds (Extrait) [1977]

528156_4087363749895_1493967516_nIl y a quelque chose que je ne sais pas
que je suis censé savoir.
Je ne sais pas ce que c’est que je ne sais pas
et que je suis pour tant censé savoir
et je sens que j’ai l’air stupide
si je parais à la fois ne pas le savoir
et ne pas avoir ce que je ne sais pas
En conséquence je fais semblant de le savoir.
C’est une épreuve pour les nerfs
car je ne sais pas ce que je dois feindre de savoir.
En conséquence, je fais semblant de tout savoir.

Je sens que vous savez ce que je suis censé savoir
mais vous ne pouvez me dire ce que c’est
parce que vous savez pas que je ne sais pas ce que c’est.

Vous savez peut-être ce que je ne sais pas, mais pas
que je ne le sais pas,
et je ne peux pas vous le dire. Il faudra donc que vous me
disiez tout.

©Livre :  Ronald D. Laing – Noeuds [Stock + Plus // 1977]
©Image : Drew Beckmeyer
net : http://www.drewbeckmeyer.com/