André Habib – L’attrait de la ruine (Extraits) [2011]

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Au fond, la ruine telle qu’elle s’incarne au cinéma (et qui m’intéressera dans ce petit livre), que ce soit comme décombres de guerre ou vestiges antiques, chantier désaffecté ou lambeau de pellicule rescapé, ne fait que matérialiser et exacerber ce lien mélancolique, quasi ontologique, qui m’attache au temps et à la mémoire du cinéma (c’est-à-dire, comme le dirait Daney, à « la promesse d’un monde »): présence d’une absence, insaisissable trop tard, toujours-déjà passé, en train de disparaître. Mais il faut, pour que cette sensation, pour que ce « temps des ruines » m’advienne, du temps mort, un temps d’arrêt, un temps donné, pour qu’apparaissent ces strates de temps géologiques, sis sensibles par exemple dans les films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (La Mort d’Empédocle, Othon, Antigone), dans Voyage en Italie de Rossellini, dans les Climats de Nuri Bilge Ceylan, Les harmonies Werckmeister de Béla Tarr, Je veux voir de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige.

c’est aussi Delpeut, Deutsch, Ricci-Lucchi, Gianikain, Morrison, ces chiffonniers de la pellicule, ralentissant un fragment de film pour révélé la trame de temps déchiré qui s’y niche.

Toute image, tout plan de cinéma tourné à Pompéi – mais aussi bien à Rome, Berlin, Hiroshima, à un autre degré à Beyrouth ou à Sarajevo, dans toutes ces grandes villes en somme qui ont dessiné notre imaginaire de la ruine – nous présentent simultanément les états successifs de ces lieux qui se réfractent dans notre mémoire, comme cette « fantaisie » d’une coexistence simultanée de toutes les constructions romains suggérée par Freud dans Malaise dans la civilisation pour décrire la conservation de nos impression mnésiques.

Si Pasolini cherchait sur ces visages, dans ces lieux, des fragments de vie archaïque, préservés des intempéries de la civilisation, les films retrouvés de Mulsant et Chevalier sont en eux-mêmes des fragments archaïques, sublimes de simplicité (comme les premiers Lumière, les premiers Edison) réchappés du temps, exposés comme des tessons d’un vase antique, dont on ne peut reconstruire le dessin complet, et qui nous procurent – comme souvent les morceaux anonymes du cinéma des débuts – l’étrange sentiment de toucher du regard le temps.

Car la ruine a entre-temps cessé de pouvoir nous faire rêver simplement, ou alors, plus justement, la rêverie qu’elle inspirerait fait remonter avec elle le cauchemar qui la borde. La ruine est affectée d’une mélancolie plus douloureuse, d’un exil intérieur, à soi et au monde, habité par les spectres terrifiés de l’Histoire. Et le cinéma en a été, à l’occasion, la « doublure instantanée ».

L’exemple peut-être le plus complexe et paradoxal de cet imaginaire de la ruine allemand serait celui d’Albert Speer, architecte du Troisième reich et grand admirateur d’architecture gréco-romaine, « auteur » d’une célèbre « théorie de la valeur des ruines », exposée à Hitler en 1934 et qui explicitera, plus de trente ans plus tard, dans ses mémoires. Lors de la construction du Zeppelinfeld de Nuremberg, Speer était arrivé à la conclusion que les matériaux modernes n’étaient pas adaptés pour produire de belles ruines, qu’il était inconcevable que des « amas de décombres rouillés puissent inspirer, un jour, des pensées héroïques comme le faisaient si bien ces monuments du passé que Hitler admirait tant. »

De la même manière, qu’il s’agisse d’un lieu imaginaire ou bien réel, la ruine est toujours inséparable d’une expérience de l’histoire et du territoire, plus ou moins contemporaine, mais aussi d’un héritage référentiel et iconographique complexe.

©Livre : André Habib – L’attrait de la ruine (Yellow Now // 2011]
©Image : Andreï Tarkovski [Stalker // 1978]
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Octave Mirbeau – La grève des électeurs (Extraits) [1888]

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Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau, si au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge , tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toit dont le compte est réglé, au grand livre des destinées humaines.

Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

©Texte : Octave Mirbeau – La grève des électeurs [ 1888 réédition 2017 // Allia Editions]
©Image : Mar-Antoine Mathieu – julius corentin acquefacques

Jean Dubuffet – L’art brut préféré aux arts culturels (Extraits)

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Ça se peut que la position assise de l’intellectuel soit une position coupe-circuit. L’intellectuel opère trop assis : assis à l’école, assis à la conférence, assis au congrès, toujours assis. Assoupi souvent. Mort parfois, assis et mort.

On a longtemps tenu l’intelligence en grande estime. Quand on disait d’un qu’il est intelligent, n’avait-on tout dit ? Maintenant on déchante là dessus, on commence à demander autre chose, les actions de l’intelligence baissent bien. C’est celles de la vitamine qui sont en faveur maintenant. On s’aperçoit que ce qu’on appelait intelligence consistait en un petit savoir faire dans le maniement de certaine algèbre simpliste, fausse, oiseuse, n’ayant rien du tout à voir avec les vraies clairvoyances (les obscurcissant plutôt).

On ne peut pas nier que sur le plan de ces clairvoyances là, l’intellectuel brille assez peu. L’imbécile (celui que l’intellectuel appelle imbécile) y montre beaucoup plus de dispositions. On dirait même que cette clairvoyance les bancs d’école l’éliment en même temps que les culottes. Imbécile ça se peut, mais des étincelles lui sortent de partout comme une peau de chat au lieu que chez monsieur l’agrégé de grammaire pas plus d’étincelles que d’un vieux torchon mouillé, vive plutôt l’imbécile alors ! C’est lui notre homme !

©Texte : Jean Dubuffet – L’art brut préféré aux arts culturels
Photo : Eijiro Miyama

Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine (Extrait) [2007]

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Après l’échec de la Guerra Chiquita, on était entré dans une période qui avait vu les vieilles rivalités empêcher que prenne corps à nouveau de manière viable le mouvement révolutionnaire. Marti considérait qu’il convenait d’attendre des conditions propices. En 1882, il le fait savoir au vétéran, le général Maximo Gomez. Le pacte du Zanjon avait constitué l’événement le plus douloureux pour Antonio Maceo et Maximo Gomez: le pouvoir civil avait capitulé après dix ans de luttes contre le pouvoir espagnol. L’expérience vécue poussa Gomez et Maceo à l’idée de la nécessaire constitution d’une dictature révolutionnaire pour reprendre la guerre. Maceo exprima cette tendance en 1884, et Gomez en 1885. Le noyau dirigeant de la révolution était formé de 17 généraux et de plusieurs colonels de la guerre de 1868. En 1884 Gomez et Maceo se rendirent à New York, et ce fut une rupture avec Marti, dont les conceptions idéologiques ne pouvaient s’accommoder d’une dictature des chefs militaires. Il écrit alors à Gomez:

Un peuple ne se fonde pas, Général, comme on dirige un camp militaire[…]
La patrie n’appartient à personne ; et si elle appartient à quelqu’un, ce sera, et seulement en esprit s’entend, à celui qui la servira avec le plus grand désintéressement et la plus grande intelligence[…]
Quelles garanties peut-il y avoir de ce que les libertés publiques, unique objet acceptable pour lancer un peuple dans la lutte, seront mieux respectées demain? Qui sommes-nous, général? Les serviteurs héroïques et modestes d’une idée qu enflamme nos cœurs, les amis loyaux d’un peuple dans le malheur, ou les chefs, courageux et fortunés qui, la cravache à la main et l’éperon au talon, s’apprêtent à apporter la guerre à un peuple, pour s’emparer ensuite de lui?
New York, 20 octobre 1884 (Fragments)

Lettre inachevée de José Marti à Manuel Mercado, écrite la veille de sa mort au combat

Cette lettre, fameuse à plus d’un titre, contient certaines des formules les plus connues de Marti, notamment sur le sens de son combat et sur ses prémonitions de l’impérialisme du Nord.
Il exprime également des jugements très sévères sur l’attitude des annexionnistes qu’il qualifie notamment de « celestinos » (entremetteurs), et à qui il oppose la masse des Métis, des Blancs et des Noirs, masse qui, aux yeux de Marti, est la seule garante de l’avenir.
Après une évocation des stratagèmes militaires et diplomatiques de l’ennemi, Marti parle, avec simplicité et grandeur, de son « devoir » qu’il accomplit modestement dans la campagne cubaine, avec un style qui rappelle parfois celui de son Journal de Campagne.
D’un grand intérêt sont aussi ses considérations sur les problèmes du futur gouvernement post-révolutionnaire et sur la politique des Etats-Unies, qui, écrit-il, n’aideront pas l’Espagne à combattre les Cubains, mais « feront la paix » à leur profit.On connait la justesse des prévisions de Marti. Cette lettre, commencée le 18 mai 1895; est restée inachevée. Elle est en même temps le dernier texte de Marti que nous possédions.

Campement de Dos Rios, 18 mai 1895
M. Manuel Mercado
Mon frère très cher, 
Maintenant […] je risque tous les jours de donner ma vie pour pays et pour mon devoir […] qui est d’empêcher avant qu’il ne soit trop tard, au moyen de l’indépendance de Cuba, que les Etats-Unies ne se répandent par les Antilles avant de s’abattre, avec cette force supplémentaire, sur nos patries d’Amérique. Tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour – comme tout ce que je ferai – tend vers cela. Cela a dû se faire en silence et en quelque sorte de façon indirecte, car il est des choses qui, pour aboutir, doivent rester secrètes […]
J’ai vécu dans le monstre, et connais ses entrailles:  -et ma fronde est celle de David. En ce moment même, -à la suite de la victoire par laquelle les Cubains, il y a quelques jours, ont salué notre sortie sans encombre des zones montagneuses que nous, les six membres de l’expédition, avons parcourues quatorze jours durant, – le correspondant du Herald, qui dans ma cabane, vient de me tirer du hamac, m’entretient de l’activité annexionniste […]
Bryson m’a relaté sa conversation avec Martinez Campos, à l’issue de laquelle ce dernier lui fit comprendre que, probablement, lorsque l’heure viendrait, l’Espagne choisirait de s’entendre  avec les Etats-Unies plutôt que de remettre l’île aux Cubains […]
Ici, pour ma part, je fais mon devoir […] je viens d’arriver. Il peut s’écouler encore deux mois, si l’on veut qu’il ait du poids et de la stabilité, avant que notre gouvernement, utile et clair, ne soit constitué […] nous poursuivons notre route vers le centre de l’île, où je déposerai, devant la révolution que j’ai fait se dresser, l’autorité que m’a conférée l’émigration, qui a été reconnue à l’intérieur, et que doit renouveler, en fonction de la situation nouvelle, une assemblée de délégués du peuple cubain qui se manifeste, à savoir les révolutionnaires en armes.
Je sais disparaître. Mais ma pensée ne disparaîtrait pas, et je ne serais point aigri par ma retraite. Dès l’instant où nous serons constitués, nous nous mettrons à l’ouvrage, que je sois appelé à le faire, ou que d’autres le soient.

©Livre : Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine [Ellipses // 2007]

Bernard Legros – La Boétie XXIe siècle (Extrait)

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LE RÔLE DES TYRANNEAUX, COURROIE DE TRANSMISSION DU TYRAN

Un autre aspect mis en évidence par la Boétie joue toujours pleinement: dans la bureaucratie moderne, le tyran a su multiplier les niveaux hiérarchiques comme jamais auparavant, au point de les rendre très peu lisibles. Entre l’actionnaire et l’esclave salarié, le nombre de « responsables » qui exécutent des ordres en cascade est élevé. Idem dans les administrations. Ainsi à la SNCB, pas moins de 17 niveaux hiérarchiques séparent le cheminot de base du CEO, sans compter les interventions/intrusions de multiples consultants qui compliquent encore les choses. J’avais bien remarqué, dans un de mes emplois précédents, qu’un nombre certain de salariés aiment se retrouver quelque part dans l’organigramme où ils peuvent à la fois commander et être commandés. En psychiatrie de comptoir, cela s’appelle du sado-masochisme. A nouveau, la Boétie l’avait repéré : « […]ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contents d’endurer le mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait mais à ceux qui endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais. » Il appelait ces intermédiaires les « tyranneaux », qui, en s’identifiant au tyran, sont indispensables au maintien de son pouvoir. Dans la recherche du pouvoir se trouverait la vrai motivation à travailler, une étude datant d’une quinzaine d’années ayant montré que les salariés belges convoitaient les responsabilités avant une rémunération confortable. Le plaisir de décider est encore plus fort que celui de gagner de l’argent. Des technoptimistes comme Nicholas Negroponte, Michel Puech, Bernard Stiegler, Toni Negri ou Jean Zin feront remarquer qu’Internet bouleverse la donne, puisque les individus sont mis en réseaus dans une horizontalité égalitaire. De là à prophetiser la fin de la domination…Effectivement, il y a là un paradoxe, car remarquons à notre tour que la connectivité généralisée n’a pas encore relégué les tyranneaux aux aoubliettes; au contraire, il paraissent encore avoir de beaux jours devant eux, notamment dans le milieu du travail où le harcèlement moral et sexuel se porte bien, diable merci!

J’FAIS C’QUE J’VEUX…MAIS DANS LA SERVITUDE VOLONTAIRE

La servitude volontaire se reconnaît aussi dans l’individualisme contemporain, où les agents se laissent assujettir moralement et politiquement, et son incapables de renoncer à l’immédiateté de la jouissance présent en vue d’un bien supérieur, la liberté. Le DSV nous exhorte à la désirer, puis à la conquérir en ne craignant ni le danger ni la peine. Pour nous aider à enfin « vivre franc », La Boétie nous donne sa recette: cesser de soutenir le tyran, et le voilà qui s’écroule. Aujourd’hui, c’est par leurs représentations illusoires et leurs désirs projectifs que les masses (« le gros populas », écrit-il) renforcent le pourvoir et donc leur servitude, plus encore que par leur travail et leur consommation, instances en voie de raréfaction. En les changeant, elles auraient d’abord l’impression de se mettre dans l’inconfort, alors quelles ne risquent qu’une chose; se libérer immédiatement. Mais rien n’est gagné, prévient La Boétie, car « […]les gens asservis[…] perdent aussi en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapables de toutes choses grandes.« . Quatre siècles plus tard, Orwell avait pressenti le danger: « Il se pourrait tout autant que l’on parvienne à créer une race d’homme n’aspirant pas à la liberté, comme on pourrait créer une race de vaches sans cornes. » En 2016, alors que l’exigence de « sécurité » l’emporte sur le désir de liberté, nous sommes plus proches que jamais de cette sombre prédiction. se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nous-mêmes, est une affaire de symbolique; se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nos adversaires de classe, est une entreprise politique. Soyons pragmatiques et commençons donc par le plus facile, le symbolique, qui néanmoins passe par des micro-actions concrètes. Par exemple, ignorer la publicité d’une compagnie aérienne à bas coût nous incitant à aller déguster une pizza à Naples, en aller-retour la même journée, et préférer se rendre à une réunion militante; dédaigner les ascenseurs et prendre l’escalier; fuir la ville au moment des soldes, ou encore cesser d’exhiber en permanence son smartphone en public (quand on en possède un) pour refuser d’abonder dans le consensus mou de la connectivité-source-de-bonheur-pour-tous. Ces micro-actions rendent le monde plus habitable et redonnent de la dignité à ceux qui les portent (en opérant aussi chez eux une soustraction de jouissance). Le philosophe Michel Puech le résume par cette belle formule: « Tu dois faire ce qui dépend de toi, sans prendre prétexte de ce qui ne dépend pas de toi pour t’en dispenser, fournissant ainsi aux autres le même prétexte. »

©Article : Bernard Legros : La Boétie XXIe Siècle [ http://www.kairospresse.be/ ]
©Image : Amina Bouajila
net: http://www.aminabouajila.com/

Claude Pujade-Renaud – Expression corporelle // Langage du silence (Extraits)

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OBJET

Chacun sa chaise. Une chaise banale, à barreaux.
Première séquence. On peut faire tout ce qu’on veut, sauf s’asseoir. Trouver une relation non utilitaire. Sentir les points de contact, les différentes tensions du corps suivant qu’il s’appuie, agrippe, se noue avec l’objet, s’en détache.
La chaise passe de la station droite à la station couchée. Après une phase exploratoire, chacun s’imbrique, s’enroule autour des barreaux,s’absorbe à faire méticuleusement l’amour avec sa chaise.
Seconde séquence. Sans la chaise. Reprendre les différentes attitudes par lesquelles le corps est passé lors de la première phase. Retrouver moins la forme exacte que les sensations: contact du dos, étirement d’un bras, tension d’une cuisse, appui de la tête. Éveiller une mémoire corporelle immédiate. Apparaît une succession de structures insolites. Le corps poursuit, plus qu’il ne le recrée, l’objet perdu. Il ne s’agit pas, à la différence du mime, de suggérer une réalité absente. Simplement de permettre au corps de s’inventer dans des formes nouvelles, sans visée esthétique ou fonctionnelle.
C. dit : « On pourrait faire la même chose, en remplaçant la chaise par une personne ». Le groupe se récuse, allègue que personne ne veut être transformé en objet.
Peut-être ne veut-on pas être objet sexuel pour l’autre?

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Une proposition: quelques participants s’amalgament au sol en un groupe compact. La suite est libre.
Grouillement. Gloussements. Silence. La bête s’immobilise. Frémit. Se fond. L’amibe respire doucement. Gonfle. Lente érection. L’amibe se hisse. Se tasse. Paliers. Hésitations. A l’approche de la verticale, oscillation flottante. Amorce de dislocation. Un pseudopode tâte l’espace, se rétracte. Tissu prêt à craquer. Crissement de la déchirure. Tension suspendue vers l’éclatement. L’amibe ne respire plus. Brusque écroulement. Corps répandus. Soubresauts.
L’amibe rassemble ses morceaux. Retour au magma.

©Livre : Claude Pujade-Renaud – Expression corporelle // Langage du silence [Les éditions ESF // 1976]
©Photographie : Jean-Luc Tanghe [« rosas danst rosas » d’Anne Teresa De Keersmaeker’s]

Marcel Bénabou – Un aphorisme peut en cacher un autre (Extraits) [1987]

« L’aphorisme est un manuscrit chiffonné, un ricanement dans la corbeille à papier. »

Günter Brus

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L’art de l’aphorisme es un art ancien, et qui ne se démode pas.

L’on a cent fois donné les raisons de cette vogue persistance. Comme l’oracle, l’aphorisme – baptisé aussi maxime, pensée ou sentence –  enferme un maximum de sens dans un minimum de mots. In tanta verborum parsimonia, quanta sententiae fecunditas; remarquait déjà Érasme. C’est cette concision, cette densité qui font une grande part de l’intérêt, et du plaisir, que l’on prend à l’aphorisme: car la réduction à l’essentiel donne à l’énoncé rigueur, efficacité expressive et séduction.

Cette concision, bien sûr, n’et pas de pur hasard. Elle s’obtient au prix d’une rhétorique éprouvée. Une structure formelle forte, reposant de préférence sur l’affirmation péremptoire d’une identité, d’un parallélisme ou d’une antithèse; sertis à l’intérieur de cette structure, quelques mots=clefs, des signifiants choisis dans le lexique relativement restreint des moralistes; telle semble être la clef de tout un pan de la littérature aphoristique.

Mais on a souvent constaté que les formules aphoristiques ont une propriété remarquable: du fait de la rigidité de leur structure syntaxique, elle se prêtent aisément aux renversements aux permutations, aux substitutions. Toute une lignée de bons mots, d’épigrammes n’ont pas d’autre origine.

Dès lors, pourquoi ne pas user plus systématiquement de cette propriété et, par un simple mais audacieux passage à la limite, pourquoi ne pas tenter la fabrication en série de l’aphorisme? Un répertoire de formules prélevées sur les aphorismes les plus représentatifs, un répertoire de mots particulièrement lourds de sens, il n’en faut pas plus au départ. Libre à chacun de puiser alternativement dans ce double vivier, d’y choisir tels mots ou telle formule et de les combiner. Chacune de ces combinaisons est grosse d’un nouvel aphorisme.

C’es alors une curieuse « machine » qui se met en marche, une machine aux produits innombrables. Chacun de ces produits a son existence individuelle, son propre contenu de sagesse ou de folie, sa dose particulière de banalité ou d’insolite. Mais en même temps, aucun d’eux n’est replié sur lui-même, prisonnier de son rythme, de sa forme ou de son vocabulaire: au contraire, sitôt conçu, chaque aphorisme semble renvoyer à une multitude d’auters de la même famille. Ainsi, agile jusqu’au vertige, inépuisablement mobile, notre machine ne peut manquer de rencontrer, dans son fonctionnement, les champs les plus divers de la pensée. Certaines de ses productions frappent comme le jaillissement inopiné d’une vérité latente qui n’attendait pour surgir que cette rencontre, trop longtemps différée, d’une formule et d’un mot.

S’il est vrai qu’une des fonctions du langage est de créer des connexions non encore existantes, notre machine remplit pleinement cette fonction. Elle a de plus le mérite de rendre caduc un aphorisme malheureux de Pascal: le hasard donne les pensées; le hasard les ôte; point d’art pour conserver ni pour acquérir.

[…]

Les formules d’aphorismes sont extrêmement diverses, l’élaboration d’une typologie exigerait l’analyse préalable des composantes syntaxiques, rythmiques et sémantiques, sur lesquelles s’articulent en général ces formules.

Le principal ressort de l’aphorisme étant d’unir ce qui est habituellement séparé et de séparer ce qui est habituellement uni, les formules les plus fréquentes sont celles qui posent entre deux termes des équivalences ou des antithèses, des parallélismes ou des proportions.

©Texte : Marcel Benabou – Un aphorisme peut en cacher un autre [in OULIPO, La bibliothèque oulipienne Vol. I, Ramsay, 1987] (Extrait tiré du livre : M. Hambursin – Textes en archipels [De Boeck Duculot // 1990])
Image : Georg Christoph Lichtenberg

Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson (Extrait) [2015]

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L’industrie pharmaceutique, un marketing terriblement efficace.

Dans une conversation, il n’est pas rare d’entendre quelqu’un s’étonner de l’ampleur d’une maladie comme Alzheimer et de trouver cela bizarre. On a tous des arrière-grands-parents ou arrière-arrière qui ont fini leurs jours séniles. On parlait du gâtisme, on les disais « gâteux ». Alors pourquoi ce battage médical?

N’en ferait-on pas trop? N’y aurait-il pas sur-diagnostique, excès de zèle? C’est à se demander si Alzheimer n’est pas qu’un nouveau nom pour désigner le naufrage de la vieillesse. Les détracteurs de la médicalisation des phases normales de la vie (TDAH chez l’enfant à l’Alzheimer chez le vieillard en passant par la bipolarité chez l’ado, la ménopause ou l’andropause plus tard…) nous répondent par l’affirmative.

Et de nous expliquer qu’au jeu de la « marchandisation » de la santé, la peur est un ressort que les labos ont tout intérêt à actionner. Et actionnent sans gêne…De plus en plus de sommités de la médecine n’hésitent d’ailleurs plus à affirmer que l’industrie pharmaceutique ne crée pas des traitements mais d’abord des consommateurs.

En effet, on ne peut ignorer l’essor du marketing médical. L’influence des labos se traduit souvent par l’élargissement des critères-diagnostics qui augmentent de facto le nombre de malades. Et les maladies dégénératives, comme bien des maladies chroniques que l’on ne sait pas guérir, sont des aubaines pour l’industrie pharmaceutique dont les traitements, s’ils peuvent tout au plus améliorer l’état des malades (parfois), les maintiennent surtout dans une dépendance chimique au long cours fort rentable. Des traitements de masse très coûteux pour la société et pour des personnes de constitutions forcément différentes, aux vécus et aux habitudes diverses, qui n’ont rien en commun sinon des symptômes.

On ne peut évidemment négliger ces dérives qui aboutissent à des constats cinglants du type: « Les médecins donnent des médicaments dont ils méconnaissent les effets secondaires pour des maladies dont ils connaissent de moins en moins les causes, à des hommes et des femmes dont ils ignorent tout. » Nous l’avons entendu de la bouche d’un patient las de ses traitements. C’est encore trop souvent vrai, tout particulièrement faces aux maladies chroniques de l’époque.

On ne peut pour autant tout rejeter et nier l’évidente progression de ces maladies ou réduire à néant le travail des médecins sur le terrain et les recherches auxquelles se livrent des équipes scientifiques dans le monde entier depuis une trentaine d’années.

Mieux vaut donc se poser les bonnes questions, savoir de quoi on parle, mesurer la réalité avec le recul qui s’impose et, plus que jamais, prendre ses précautions. Prévenir, plutôt que ne pas pouvoir guérir. Sereinement, sans céder à la dictature de la peur qui nous ferait avaler n’importe quoi, et qui concourt si bien à nos maladies par le stress collectif qu’elle engendre.

« La peur est le plus grand fléau du monde », aurait dit Bouddha. Rien n’a changé. Alors s’il vous arrive d’égarer vos clefs de voiture ou de ne plus vous souvenir de l’endroit où vous l’avez garée, ne paniquez pas et attendez avant de vous inquiéter et de courir chez le médecin!

©Livre : Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson [Edition du Rocher // 2015]
©Image : Jacob Kuch

 

 

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – La violence des riches (Extrait) [2014]

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La publicité a investi le champ politique. Le candidat est un produit comme un autre : il est à vendre, la seule différence avec la marchandise étant que la monnaie qui a cours pour son achat est le bulletin de vote. La personne souriante des affiches des campagnes électorales promet de satisfaire un ensemble de besoins par des innovations qui seront à même de changer la vie. Comme les premières machines à laver le linge, symbole de jours meilleurs. Ces affiches de candidats, sauf à l’extrême gauche, ne sont pas des appels à la mobilisation et au combat. Elle sont démobilisatrices puisque les solutions existent et que le candidat élu les mettra en œuvre. Du moins, ses électeurs y croient. Le produit choisi ne doit pas décevoir : il n’y a pas de suivi après-vente. Pas de garantie à faire jouer. Il y a abdication de sa propre volonté dans la remise de soi à celui qui a été choisi. N’y-a-t-il pas là une forme de violence symbolique très insidieuse qui, par le jeu de la médiatisation des candidats, de la forme publicitaire que prennent les campagnes électorales, ramène la démocratie à sa plus simple expression, le choix du produit politique le plus séduisant, le mieux présenté, offrant les garanties techniques les plus évidentes ?

Drôle de démocratie dans laquelle on ne peut rapporter la marchandise au vendeur en cas de dysfonctionnement ou de vice caché. Ne pas accepter de se fondre, comme consommateur, dans ce marché des idées revient à refuser la démocratie, forme politique de la libre concurrence idéologique. Pour la publicité, il n’y a plus ni citoyens, ni salariés, ni cadres, ni même patrons : il n’y a plus de classes sociales. Seul le consommateur existe et ses désirs consuméristes sont entretenus pour que la quête soit sans fin et qu’il considère comme normal qu’en haut de la société on désire toujours plus de yachts, de châteaux, de jets privés et d’argent. Grâce à l’utilisation de sciences comme la psychologie, la sociologie et les neurosciences, alliées aux nouvelles technologies, la publicité devient toujours plus ciblée, plus efficace et même totalitaire par sa maîtrise sur les choix des « citoyens » qui seront amenés à désigner les candidats les mieux formatés pour répondre à cette nécessité vitale pour la classe dominante : faire accepter le néolibéralisme et détruire tout désir de changement, tout en donnant à chacun l’impression d’être aux commandes de sa propre vie et de son destin, ses choix lui paraissant avoir valeur identitaire et existentielle.

©Livre : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – La violence des riches [Editions la découverte // 2014]

Marcel Mariën -La chaise de sable (Extrait) [1938]

The Kiss Le Baiser, 1938

Dans le rapprochement que l’homme s’est plus à jeter entre la réalité et sa représentation, il s’en est le plus souvent tenu à ne reproduire de la réalité visible que sa forme superficielle, extérieure. Cette attitude décide de la part à réserver aux éléments latents, dont il s’autorise à proclamer la contingence. Ainsi le peintre qui ramène sur sa toile une image profonde à une surface, ne montrera d’une pêche que sa pelure, d’un arbre que son écorce, sans ressentir la moindre envie de peindre sous l’image supérieure, pour la première la chair et le noyaux, pour le second l’aubier et le cœur, qui ne se voient pas plus dans la réalité, mais que l’esprit nous dit s’y trouver. Le peintre s’essayera bien de suppléer à l’apparence plate de son tableau en soignant avec art la perspective géométrique de chaque élément par rapport aux autres, mais sans se soucier du contenu intime des objets, pas plus qu’il ne lui viendra à l’esprit de peindre derrière les horizons de ses paysages, le ciel, qui de par la convexité de notre globe, est sensé se continuer au-delà. Une exigence aussi folle présumerait des moyens et des fins de la peinture et il ne resterait bientôt plus d’autre besogne insensée pour notre peintre que d’entreprendre la reproduction de tout l’univers en grandeur naturelle! Si, désireux de représenter un fruit, le peintre procédait en superposant des surfaces légères de couleur, il construirait tranche par tranche un fruit de couleur, qui, le travail achevé, n’aurait plus qu’à se laisser cueillir sur la toile.Le peintre serait devenu sculpteur sans en avoir la volonté préparatoire. Il faut noter en plus que si ce fruit, élaboré tranche par tranche, finit par former le fruit entier, pour autant que les images intérieures du fruit aient été reproduites dans leur couleur respective, en coupant le fruit en deux on obtiendrai les mêmes apparences qu’à la section d’un fruit véritable. Cependant, pour que la vraisemblance de l’illusion soit parfaite, il faudrait que dans la couleur de chaque surface soit incluse une couleur transversale, car la nature l’a construit par circonférences superposées et nous ne pourrions sans cela trancher avec la même assurance de résultat le fruit perpendiculairement au tableau.

Le sculpteur de son côté n’a cure de telles manœuvres. Il évaluera le corps à reproduire d’après volume et commencera le modelage, alors que pour en agir naturellement, il lui aurait fallu partir d’un embryon: d’un point unique, infime, par une succession, une multiplication de points circulaires, il atteindrait son but. Cela suppose que la nature, à moins d’une loi préalable, puisse toujours nous faire croître, nous dilater et que pour autant que tout l’univers s’y prête, il faudrait bien qu’il occupe toute place existante.

(Extrait paru dans Cahiers d’art, Paris, Octobre 1938)

©Livre : Marcel Mariën – Apologies de Magritte 1938-1993 [Didier Devillez Éditeur // 1994]
©Image : René Magritte (Le baiser)

Daniel Pennac – Les droits imprescriptibles du lecteur

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Le droit de ne pas lire.

Le droit de sauter des pages.

Le droit de ne pas finir un livre.

Le droit de relire.

Le droit de lire n’importe quoi.

Le droit au bovarysme.

Le droit de lire n’importe où.

Le droit de grappiller.

Le droit de lire à haute voix.

Le droit de nous taire.

©Livre : Daniel Pennac – Comme un roman [Gallimard // 1992]
©Image : James Charlick

Russel Jacoby – Les ressorts de la violence (Extraits) [2014]

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(Extrait de la préface écrite par Jean-Claude Guillebaud)

« S’il y a une solution démocratique à la violence, elle est dans la négociation entre la liberté de chacun et la cohésion du groupe »

Dans le discours dominant, la violence est solennellement dénoncée. Or, dans le même temps, très paradoxalement, nous continuons de tenir des discours empreints de relativisme qui exaltent les droits inaliénable de l’individu désaffilié de toute appartenance, discipline et devoir. Nous demeurons, en somme, dans une culture de la transgression . Or, ces évocations libertaires sont autant de portes entrouvertes à la violence. Exalter l’individu, ou, comme le dit le juriste Pierre Legendre, la « souveraineté du fantasme », c’est accepter que le –nous- de la communauté se disloque au profit d’un –je- souverain. Ce qui tient une collectivité rassemblée, ce sont des représentations collectives et des normes partagées. Sans ce lien minimal, la société en revient à la lutte de tous contre tous. Le risque est alors de ne plus voir subsister comme dernier lien social que le code pénal.
Dans l’avenir, le problème central sera de reformuler le concept de limite, c’est-à-dire d’interdit, sans retomber dans le moralisme autoritaire de jadis. S’il y a une solution démocratique à la violence, elle est dans la reprise infatigable, inlassable, de la négociation entre la liberté de chacun et la cohésion du groupe, entre l’autonomie et le lien, entre la limite et la transgression.

(extrait du livre)

La notion de similitude et le malaise qu’elle suscite vont à l’encontre de notre interprétation habituelle des conflits mondiaux. Nous aimons croire que les hostilités sont liées à de profonds antagonismes sur la manière de vivre en société. Un peu comme si considérer que nos divisions sont dues à des différences d’échelle – une pauvreté relative, par exemple – et non de substance en banalisait les enjeux. À cette perspective, nous préférons le scénario du « choc des civilisation », et notamment celui des heurts entre cultures occidentale et islamique : montrés du doigt, les fondamentalistes se voient reprocher de propager des doctrines radicalement opposées aux valeurs occidentales. Pourtant, la colère des extrémistes islamistes semble provenir non de l’écart entre les deux cultures, mais de sa disparition même : ce qui les exaspère n’est peut-être pas tant l’éloignement que l’invasion de l’Occident. Ils enragent de devoir copier la société occidentale. Oussama Ben Laden conspue les musulmans qui « imitent » les Occidentaux… »

©Livre : Russell Jacoby – Les ressorts de la violence [Belfond // 2014]
©Image (Sculpture) : Hubert Le Gall (Miroir Meteora)

Raoul Vaneigem – Le livre des plaisirs (Extrait) [1979]

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La fin de l’Etat et la fin de l’intellectualité sont inséparables.

L’intelligence sensuelle créera la société sans classes. Comment pourrions-nous éliminer les chefs si nous ne nous débarrassons pas de la fonction intellectuelle, si nous ne chassons pas le représentant permanent du travail qui s’agite dans la tête de chacun ? Et le refus qui n’émane pas de la volonté de vivre n’est qu’un nouveau refus de la vivre. Nous avons trop pris les êtres et les objets à rebours, dans le sens où ils ont coutume de nous atteindre pour nous frapper, nous meurtrir. Le vivant seul me passionne, non l’abstraction qui le tue.

Le renversement de perspective révèle soudain à la rencontre de mes désirs l’aimable pulsation d’un galet, d’un visage, de l’air du temps, d’un paysage, d’un livre, d’une sonate et d’une sauce au pistou. Pourquoi traiter obstinément en formes désincarnées, hostiles, indifférentes un monde que l’attrait des jouissances possibles a le privilège de débarrasser des tares de la marchandise ?

Contre la rentabilité des êtres et des choses, contre la fausse gratuité contemplative qui en est le complément se coalise lentement la part de vie que la perspective du pouvoir ignore au cœur des pierres, des plantes, des hommes. De son déferlement inopiné disparaîtront l’économie et ses Etats, tandis qu’émergera la société où la richesse technique sert la richesse des désirs individuels. Telle est la lutte collective que la marchandise et ses éclopés refusent de voir s’esquisser contre eux.

La nouvelle sensibilité annonce un monde radicalement nouveau. L’intelligence sensuelle amorce la fin définitive du travail et de ses séparations. La vrai spontanéité est celle des désirs en quête d’émancipation. Elle va dissoudre le cauchemar millénaire de l’économie, la civilisation marchande, avec ses banques, ses prisons, ses casernes, ses usines, son ennui mortel. Bientôt, nous bâtirons nos maisons, nos rues chauffées, nos chemins labyrinthiques dans une nature réconciliée avec la main des hommes. Nous aurons des régions fœtales, des lieux d’aventures, des demeures inspirées et itinérantes, d’autres temps, où l’âge n’a pas de sens, où le réel n’a pas de limites. Nous inventerons des micro-climats, variant selon nos humeurs, et nous oublierons l’époque où la bureaucratie scientifique, mettant au point les armes de destruction météorologiques, nous traitait d’utopistes . Car la spontanéité a l’innocence d’effacer ce passé terriblement présent où rien de ce qui tue n’est impossible et où tout ce qui excite à vivre est taxé de folie.

©Livre : Raoul Vaneigem – Le livre des plaisirs [Editions Labor // 1993]
©Image : Cristian Boian
net : https://www.behance.net/cristianboian

 

Sébastien Baud – Faire parler les montagnes – initiation chamanique dans les andes péruviennes (Extrait) [2011]

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EL YARQASQAWAYRA ou « vent affamé »

Ce vent sort des tombes de personnes mortes de faim, dans la misère, de la tuberculose ou d’anémie. Ce vent qui sort de ces cadavres enterrés dans les cimetières est un vent affamé. S’il touche un enfant, il le tue. Il entre, s’alimente du corps et pschitt [il s’en retourne]. Possédé par ce vent, l’enfant ne résiste pas plus de trois heures. Il reste ainsi, le corps étendu, violacé comme s’il avait été roué de coups. Un adulte, lui, défèque sans cesse, salive comme s’il avait envie d’un plat.

©Livre : Sébastien Baud – Faire parler les montagnes – initiation chamanique dans les andes péruviennes [Armand Colin // 2011]
©Image : Harry Clarke

Tim Ingold – Marcher avec les dragons (extrait) [2014]

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Pourquoi l’enfant que je suis, ou que je suis redevenu, écrit-il désormais pour s’opposer à une forme de pensée qui, en arrachant la culture à la biologie, nous sépare, nous autres êtres humains, de nous-mêmes ? Parce que cette pensée ne peut s’empêcher de considérer l’enfant comme une créature dont la valeur est moindre que celle de l’adulte, plus cultivé, un peu à la manière dont le primitif était tenu pour inférieur au civilisé à une époque antérieure de l’anthropologie. A l’évidence, tout être né d’un homme et d’une femme est un humain. Mais la pensée moderne allait soutenir que si tous sont humains, certains sont plus humains que d’autres : l’adulte plus que l’enfant, le scientifique plus que le sauvage. Les enfants, au cours de leurs « premières années », comme les « premiers hommes » dans les manuels consacrés à l’évolution humaine, sont décrits comme des êtres chez qui la part de biologie est plus importante ; des êtres plus proches de leurs origines dans la nature que les hommes d’époques « ultérieures », chez qui la part de culture est en revanche plus importante. Cela n’est pas acceptable à mes yeux. Bien sûr, l’enfant que je suis, comme l’enfant que je fus, est ni plus ni moins un organisme de part en part. Mais à aucun moment, du berceau à la tombe, l’enfant ne commence ni ne cesse de tisser sa bie avec d’autres vies, à partir desquelles ces modèles que nous appelons « culture » sont continuellement produits. Et si cela est vrai des vies individuelles, cela doit également l’être de l’histoire humaine. De même qu’il n’y a pas de séparation radicale entre la biologie et la culture dans la vie d’un enfant, il ne peut y avoir de séparation radicale entre l’évolution et l’histoire dans la vie des espèces. Nous sommes tous – et avons toujours été – des organismes-personnes.

©Livre : Tim Ingold – Marcher avec les dragons [Zones Sensibles // 2014]
©Image : Joaquim Hock

Alain Corbin – Le miasme et la jonquille (Extrait) [1986]

fig-11_boilly.jpgUne pratique excessive du coït provoque un véritable déversement spermatique dans les humeurs de la femme, pourrit les liqueurs et engendre une puanteur insoutenable. C’est ainsi  que les prostituées deviennent des putains. Juvénal déjà le prétendait; au début du XVIIIème siècle, J.-B. Silva s’était efforcé de justifier scientifiquement cette conviction* qui, à elle seule, conduit à considérer les prostituées comme des femmes dangereuses
*Nicolas Edme Restif de La Bretonne opte pour cette étymologie souvent proposée, qui tend à faire du mot putain un dérivé du latin putida (puante)
©Livre : Alain Corbin – Le miasme et la jonquille [Flammarion // 1986]
Pute 1240, G de Lorris; féminin de l’ancien adjectif Put, puant, sale (1080, Roland), Latin putidus, de putere ( V. Puer); repris en français d’aujourd’hui d’après le provençal moderne puto, de même étymologie || putain 1119, Ph. de Thaon, anc. cas régime en -ain de pute || putinerie 1866 Goncourt || putasse 1558, Morel, putain. ||putasser 1486, Alexis. || putassier 1546, D. G. || putasserie 1606, Crespin
©Livre : Dictionnaire étymologique et historique du français (Larousse)
©Image : Louis Léopold Boilly (huile sur toile)

Junichirô Tanizaki – Eloge de l’ombre (Extrait) (1978)

balthazar klossowski de rola« …il me vient à l’esprit le torse de la fameuse statue de Kannon du Chûgû-ji : n’est-elle pas le nu type de la femme japonaise d’autrefois ? Cette poitrine plate comme une planche à laquelle s’attachent des seins d’une minceur de papier, cette taille à peine moins épaisse que la poitrine, ces hanches, cette croupe , ce dos tout droit, ce tronc tout entier étroit et mince au point d’en être disproportionné par rapport au visage et aux membres, cette absence d’épaisseur qui, plutôt qu’un être de chair, évoque la raideur d’une bille de bois, n’était-ce pas là dans l’ensemble la structure du corps féminin de jadis ? Aujourd’hui encore, il arrive parfois que l’on rencontre des femmes au torse bâti de la sorte, parmi les vieilles dames des familles traditionalistes, ou parmi les geisha.

À cette vue, je pense irrésistiblement au bâton qui constitue l’armature des poupées. En vérité, le torse est alors un support destiné à recevoir le costume, et rien de plus. Ces femmes dont le torse est ainsi réduit à l’état de support, elle sont faites d’une superposition de je ne sais combien d’épaisseurs de soie ou de coton, et si on les dépouillait de leurs vêtements, il ne resterait d’elles, comme pour les poupées, qu’un bâton ridiculement disproportionné. Jadis, cela pouvait passer, car pour ces femmes qui vivaient dans l’ombre et n’étaient rien d’autre qu’un visage blanchâtre, point n’était besoin qu’elles eussent un corps. Et, à tout prendre, pour ceux qui chantent la triomphante beauté de la chair de la femme moderne, il doit être bien difficile d’imaginer la beauté fantomatique de ces femmes-là.

D’aucuns diront que la fallacieuse beauté créée par la pénombre n’est pas la beauté authentique. Toutefois, ainsi que je le disais plus haut, nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans les endroits par eux-mêmes insignifiants.

Des branchages
assemblez et les nouez
voici une hutte
dénouez-les vous aurez
la plaine comme devant

dit le vieux poème, et notre pensée somme toute procède selon une démarche analogue : je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyaux précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre.

Bref, nos ancêtres tenaient la femme, à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou de nacre, pour un être inséparable de l’obscurité, et autant que faire se pouvait, ils s’efforçaient de la plonger tout entière dans l’ombre ; de là ces longues manches, ces longues traînes qui voilaient d’ombre les mains et les pieds, de telle sorte que la seule partie apparente, à savoir la tête et le cou, en prenait un relief saisissant. Il est vrai que, comparé à celui des femmes d’Occident, leur torse démesuré et plat pouvait passer pour laid. Mais en fait nous oublions ce qui nous est invisible. Nous tenons pour inexistant ce qui ne se voit point.

©Livre : Junichirô Tanizaki – Eloge de l’ombre (Traduit du japonais par René Sieffert) [Editions Verdier // 2011]
©Peinture : Balthus (Balthasar Kłossowski)

 

Nicolas Soulier – Reconquérir les rues / exemples à travers le monde et pistes d’actions (extrait) [2012]

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Processus de stérilisation

On constate que c’est au nom de l’harmonie, de l’esthétique, de l’hygiène, de la sécurité, de la tranquillité que ces règles ont été rédigées. Les raisons peuvent sembler judicieuses, puisqu’il s’agit a priori d’éviter les conflits et les accidents. On peut comprendre au cas par cas le bien-fondé d’une règle ou d’une interdiction car on peut à juste titre être inquiet de ce que font nos voisins.

Mais ce qui n’est pas bien fondé, c’est la situation que l’on crée en accumulant de telles règles. Ce qui est abusif, c’est de croire préférable d’en venir à interdire à chacun de faire quoi que ce soit, ou de démissionner de toute idée d’arbitrage, sous prétexte que l’on serait impuissant pour intervenir. On peut légitiment craindre les inconduites. Mais de là à proscrire toute conduite qui se déroule hors de la sphère strictement privée, il y a un pas, et le mécanisme de défense que l’on croit opportun d’adopter peut s’avérer plus dangereux que ce dont il nous défend.

Les conséquences de ce cadre réglementaire sont en définitive claires : notre habitat ne dépend plus de nous. Nous n’avons pas prise sur lui : il est pensé, prédéfini, entretenu, administré et géré pour nous. Pour nous, et jamais par nous. Les lieux sont conçus pour éviter conflits et négociations, et autant que possible pour empêcher « à l’avance » les problèmes inhérents aux communautés et aux voisinages. Is sont réglementés et gérés pour que rien ne change. Notre habitat se retrouve figée, comme celle de plantes taillées, tondues, et désherbées.

Un double processus bloque ainsi notre habitat, en s’attaquant tant aux gens qu’aux lieux. Les gens considérés comme n’ayant rien à faire au-dehors sont comme victimes d’un couvre-feu. Les lieux conçus pour que rien ne puisse s’y passer apparaissent passés au désherbant chimique. Lieux et gens sont stérilisés. Chacun est réduit à cultiver en cachette sa sphère privée. On peut faire ce qu’on chez soi, en silence et au secret, derrière les fenêtres et rideaux de son logement ou derrière les clôtures opaques de son jardin. Mais dès que l’on devient visible et que l’on s’expose au regard des autres, on est réduit à l’inaction. Il ne s’agit pas de manifester sa vie privée, et encore moins de modifier l’état des lieux. L’habitant est tenu de vivre et d’agir en cachette. Même dehors, s’il prend sa voiture, il disparaît vite derrière les pare-brise de cet espace privé qu’est une automobile particulière. La vie de chaque habitant disparaît donc de la scène. Elle ne se manifeste plus dans les espaces communs, ni dans l’espace public. Comment alors s’étonner que la vie de la rue s’étiole ?

Éjectés de la sphère publique de leur habitat, les habitants ainsi inhibés ont un dérivatif pour s’exhiber : Internet, la socialité virtuelle. Le déferlement de vie privée sur Internet peut faire croire que notre vie privée est de plus en plus visible et transparente, mais ce n’est le cas que dans l’espace numérique. Dans l’espace concret, il n’en est rien, tout au contraire. S’ils quittent leurs écrans et sortent au dehors, à la vue des voisins ou des passants, cultiver, s’approprier, bricoler, jardiner, jouer leur sont interdits. Les habitants ne pouvant pas agir de manière créative. Ils sont réduits à l’inaction. Ils n’ont rien d’autre à faire que circuler sur des terrains entretenus pour que rien ne s’y passe. S’ils séjournent, ils peuvent même apparaître suspects : ils n’ont au sens prore rien à faire là. Quand ils s’aventurent dans le domaine public, s’ils se retrouvent sur une voie de circulation et non dans une rue, ils réalisent vite qu’il vaut mieux s’y déplacer ni à pied, ni en vélo, mais en voiture, chacun seul derrière son pare-brise. Le sentiment que quelque chose ne va pas, qu’il se passe quelque chose de grave, peut se faire de plus en plus net.

©Livre : Nicolas Soulier – Reconquérir les rues – exemples à travers le monde et pistes d’actions [2012]
©Photo : Livre « Reconquérir les rues – exemples à travers le monde et pistes d’actions »

Bertrand Russel – Eloge de l’oisiveté

lewis hineL’idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches. En Angleterre, au XIXe siècle, la journée de travail normal était de quinze heures pour les hommes, de douze heures pour les enfants, bien que ces derniers est parfois travaillé quinze heures eux aussi. Quand des fâcheux, des empêcheurs de tourner en rond suggéraient que c’était peut-être trop, ont leur répondait que le travail évitait aux adultes de sombrer dans l’ivrognerie et aux enfants de faire des bêtises. Dans mon enfance, peu après que les travailleurs des villes eurent acquis le droit de vote, un certain nombre de jours fériés furent établis en droit, au grand dam des classes supérieures. Je me rappelle avoir entendu une vieille duchesse qui disait : « Qu’est-ce que les pauvres vont faire avec des congés ? C’est travailler qu’il faut. » De nos jours, les gens sont moins francs, mais conserve les mêmes idées reçues, lesquels sont en grande partie à l’origine de notre confusion dans le domaine économique.

Examinons un instant cette morale du travail de façon franche et dénuée de superstition. Chaque être humain consomme nécessairement au cours de son existence une certaine part de ce qui est produit par le travail humain. Si l’on suppose, comme il est légitime, que le travail est dans l’ensemble désagréable, il est injuste qu’un individu consomme davantage qu’il ne produit. Bien entendu, il peut fournir des services plutôt que des biens de consommation, comme un médecin, par exemple ; mais il faut qu’il fournisse quelque chose en échange du gîte et du couvert. En ce sens, il faut admettre que le travail est un devoir, mais en ce sens seulement.

©Livre : Bertrand Russel – Eloge de l’oisiveté [1932]
©Photographie : Lewis Hine

 

 

Pascal Quignard – La haine de la musique (extrait)

dachau1Une des choses les plus difficiles, des plus profondes, des plus désorientantes qui aient été exprimées sur la musique qui a pu être composée et qui a pu être jouée dans les camps de la mort a été dite par le violoniste Karel Fröhlich, qui survécut à Auschwitz, dans un entretien enregistré à New-York par Josa Karas le 2 décembre 1973. Karel Fröhlich dit soudain que dans le camp-ghetto de Theresienstadt étaient réunies les « conditions idéales » pour composer de la musique ou pour l’interpréter.

L’insécurité y était absolue, le lendemain était promis à la mort, l’art était la même chose que la survie, l’épreuve du temps avait à faire l’épreuve du passage du temps le plus interminable et le plus vide. À toutes ces conditions, Karel Fröhlich ajoutait encore un « facteur essentiel », impossible aux société normales :

« Nous ne jouions pas réellement pour un public, puisque celui-ci disparaissait continuellement. »

Les musiciens jouaient pour des publics aussitôt morts qu’ils allaient eux-mêmes rejoindre en montant dans le train de façon imminente. Karel Fröhlich disait :

« C’est ce côté à la fois idéal et anormal qui était insensé. »

Viktor Ullmann pensait comme Karel Fröhlich, ajoutant pour sa part la concision mentale où l’impossibilité de noter sur du papier les sons qui obsèdent l’esprit place le compositeur moderne. Viktor Ullmann mourut à Auschwitz dès son arrivée au camp, le 17 octobre 1944.

©Livre : Pascal Quignard – La haine de la musique [Gallimard // 2012]
Image : Dr. Herbert Zipper conducts the 50th anniversary performance of Dachau Song at the Autumn Festival. Graz, Austria, September 23, 1988