Pascale Jamoulle – Fragments d’intime / Amours, corps et solitudes aux marges urbaines (Extrait) [2009]

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La dissociation, c’est quand on devient quelqu’un d’autre ?

– Non, c’est plutôt qu’on devient plusieurs personnes. Par exemple, quand il y avait un abus, moi, la petite Marlène, je me souviens que j’étais là mais je ne sentais rien. J’étais absente, quelqu’un d’autre vivait à ma place. Après, je perdais le sens du temps. Je savais que j’avais vécu quelque chose mais je ne savais pas quoi ? C’est difficile à comprendre pour qu’un qui n’a pas vécu ça. J’avais des « alters », on dit comme ça chez nous. Ça veut dire que quelqu’un d’autre reprenait la réalité à ma place. Ces personnes-là, qui vivent en toi, s’appellent des alters. Ce sont eux, mes personnages qui ont encaissé la plupart des peines à ma place. C’est une sorte de mécanisme qui se développe pour que tu puisses survivre, parce que tu as la volonté de te battre, parce qu’il y a quelque part quelque chose qui veut que tu vives.

Vers l’âge de trente-cinq ans, au cours de sa formation, Marlène prend conscience de l’existence de ses « alters » et du dialogue nécessaire avec eux pour garder la gouvernance de sa vie. Avant, me dit-elle, elle passait d’un personnage à un autre, sans s’en apercevoir. Par conséquent, dans sa vie quotidienne, elle avait des « absences de temps » et des comportements qui n’étaient pas acceptables ». A partir du moment où elle prend conscience du fait qu’elle est « plusieurs » , elle essaie de composer avec les différentes facettes d’elle-même. Quand elle y arrive, elle peut travailler, vivre une vie affective et sociale suivie.

Du fait que j’ai pris contact avec eux, mes personnages ne me repoussent plus. Je dois rester en contact avec eux pour plus que j’aie des absences de temps. Il se fait que, comme ça, on peut très bien vivre en petite communauté, en tenant compte de tous.

Marlène me parle volontiers de certains de ses « alters ». Mais d’autres personnages intérieurs ne veulent pas qu’on parle d’eux, me dit-elle, ils se préservent, ils se méfient. Certains n’ont pas de nom, Marlène les pressent sans les saisir vraiment, ils restent flous, énigmatiques, parfois inquiétants. Ses « alters » sont autant de facettes de Marlène. Certains auraient arrêté d’évoluer, restant figés à un âge de la vie, d’autres ont « bougé » avec elle.

Les plus sociable de ses « alters » serait un adolescent, que Marlène appelle Evan : « Il avait quinze ans quand il est venu, maintenant il a vingt ans, mais il ne veut pas grandir. » Elle voit Evan comme un être chaleureux qui a besoin d’être le centre de l’attention. Marlène doit composer avec pour acheter ses vêtements, par exemple, sinon il lui fait des histoires.

Evan je peux en parler facilement. Il va facilement vers les gens, il est charmeur, blagueur, il aime bien rigoler. Lui, il est venu dans ma vie quand je ne pouvais plus encaisser. C’est lui qui a encaissé la plupart des abus et des coups aussi.

La seconde facette de Marlène est « un tout petit personnage. C’est une petite fille de trois ans et demi, quatre ans. Elle ne veut pas grandir du tout ». Avant que Marlène ne rencontre sa compagne, cette petite se cachait. « Quand la petite a commencé à se montrer, ajoute Marlène, qu’elle a sent qu’elle était aimée, alors elle a appris à s’exprimer. » Ce personnage s’est « retourné en positif »

Pourquoi la petite ne veut pas grandir ?

-Parce qu’elle a peur des grandes personnes, elle sait que ce sont des personnes dangeureuses, donc elle veut rester petite. Ça, pour elle, c’est  son moyen de défense et de préservation. (…) La petite sait que pendant que moi je travaille, elle ne doit pas se montrer mais que quand on rentre chez nous, à la maison, elle peut avoir un moment pour elle, où elle joue avec le chien, par exemple. Comme ça, ça va avec elle.

Est-ce que la petite a un nom ?

-Elle n’a pas de nom à elle, comme Evan à un nom, elle s’appelle « Beestje ». Ça veut dire « petit animal »

C’est positif ou négatif ?

-Ça a été négatif longtemps tandis que, maintenant, c’est plus positif. Les gens qui connaissent « Beestje » l’adorent. Quand j’étais petite et que je subissais des abus, que j’étais battue, la personne qui faisait l’acte me répétait que j’étais un animal, d’une façon que ça faisait mal. Mais Beestje, jen ai fait quelqu’un de positif.

Quelques mois plus tard, Marlène me parlera de son troisième personnage. Elle me dit qu’elle commence à nommer cet « alter » fuyant et méfiant. Ce personnage est plus fragile que les deux autres, il en a trop vu.

-C’est un petit garçon de huit ans. Il parle le français, il ne sait pas parler le néerlandais.

-Comment il s’appelle ?

-…Il s’appelle « Connard »

Une insulte ?

-Mon corps a créé des personnages pour porter les insultes quand c’était trop lourd, « connard », lui, il est beaucoup plus sur l’arrière de moi-même, il ne s’extériorise pas comme les deux autres. Il a toujours été enfermé, comme dans une cage, il a peur du monde extérieur. Au début, il ne parlait pas, il soufflait. Après, il s’est mis à parler mais il ne s’est pas retourné positif comme « Beestje ». Il est simplement content que ce soit plus calme dans sa vie.

Connard, qui est-ce qu’il peut aimer ?

-La seule personne dont il aime la présence, c’est un autre personnage à moi, une petite fille de sept ans dont je ne souhaite pas parler. Elle est encore plus renfermée que Connard, c’est quelqu’un qui a encore beaucoup plus peur.

La « dissociation » de Marlène lui a posé de nombreux problèmes sentimentaux. Evan, Beestje, Connard, la petite fille de sept ans et la « personnalité générale », dont parle Marlène, n’ont pas nécessairement les mêmes comportements amoureux, les mêmes goûts, les mêmes besoins. Leur cohabitation rend parfois difficile la vie amoureuse de Marlène.

-Heureusement, Evan est tombé amoureux d’Evelyne, autant que moi, et cela dure depuis six ans. Le problème, c’est qu’Evan n’est pas quelqu’un d’aussi fidèle que moi, il peut tomber amoureux d’autres femmes. Et ça me pose beaucoup de problèmes. Evan ressent les choses comme un homme, il est très différent de moi qui vis les choses comme une femme. Evan est intrigué par d’autres femmes, et ça apporte de la confusion dans notre vie […] Evan aime dans le sens de « tomber pour » quelqu’un. Il tombe pour des femmes plus mûres, qui peuvent le protéger. Les jeunes filles, c’est plutôt des copines pour lui. Il aime s’amuser. Il adore rigoler. Il y a beaucoup de gens qui aiment Evan.

Et Beestje, qui elle peut aimer ?

-C’est elle, la première, qui est entrée en contact avec ma copine. Elle l’aime. Elle l’appelle « Mama Evelyne »

Marlène a une manière singulière de relater ses émois errants et divisés, à travers les goûts et les attentes de ses alters. Ils lui permettent de parler de son identité sexuelle, de ses goûts mouvants entre le féminin et le masculin. Marlène relie ses alters et leurs fantasmes amoureux aux atteintes traumatiques de son enfance, aux scénarios affectifs, défensifs et attractifs afférents. Elle projette la complexité de ses besoins et de ses peurs sur ses alters. Elle parle, à travers eux, de la difficulté d’accepter l’incomplétude de la relation avec sa partenaire. Des alters restent en suspens, en quête. Il symbolisent les facettes obscures de Marlène et l’opacité de ses scénarios intimes. Elle dit avoir besoin d’un amour maternel, stable, protecteur et apaisant. En parallèle, elle est habitée par une propension aux plaisirs ludiques et changeants, sans attache ni demeure. Elle présente Evelyne, sa compagne, comme une femme capable de comprendre ses divisions. Depuis six ans, Marlène semble pourvoir unifier les sentiments de ses alters autour de cette figure d’attachement aimante, à multiples facettes.

La métaphore de la « dissociation » l’aide à parler de son intériorité souffrante et de sa peur des relations affectives, car l’intimité fut, pour elle, le lieu des pires violences. « Dissociatie » et « alters » sont des métaphores supports, qui lui sont utiles pour élaborer son vécu et sa complexité psychique. Elle a reçu ces images, précieuses pour se penser elle-même, au cours de sa formation. En se visualisant dissociée, Marlène représente ses propres processus de survivances : son théâtre intérieur, sa psyché divisée et ses transactions affectives entre ses personnages.

Avoir vécu ça, ça me pousse à en parler. Peut-être qu’il y a d’autres personnes qui peuvent mieux se comprendre, que je peux apporter un petit détail qui va les aider. Ce n’est pas donné à tout le monde d’en parler. Ça m’a coûté du temps, de l’énergie, d’abord d’accepter moi-même que j’avais ça.

©Livre : Pascale Jamoulle – Fragments d’intime / Amours, corps et solitudes aux marges urbaines [Editions La Découverte // 2009]
net: http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Fragments_d_intime-9782707156785.html
©Peinture : Kaanchi Chopra
net: https://kaanchichopra.com/
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Bertrand Dicale – Ni noires ni blanches. Histoire des musiques créoles (Extraits) [2017]

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La musique est longtemps vécue comme le lieu de l’idiosyncrasie collective, de l’immuable, du particularisme. D’ailleurs, en France, une des voies privilégiées par l’instruction publique pour détruire les langues régionales dans les premières décennies de la IIIe République est l’éradication des chants, historiettes, jeux musicaux et comptines des cours de récréation. Pour rompre avec la vieille France des provinces, des particularismes – dit-on alors –  de la réaction, pour cimenter l’unité des Français par l’unité linguistique, le choix explicite des « hussards noirs » (et de leurs ministres) est de couper à la racines les langues perçues comme nuisible.

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Le gong Gedé (Gamelan)

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GONG GEDE [Bali]

Lors des grandes fêtes des temples, l’un des éléments fondamentaux des rituels est la musique, sans laquelle il n’est pas concevable d’organiser une cérémonie. Aussi n’existe-t-il point de villages qui ne possèdent pas au moins un orchestre ; sinon, les hameaux les plus pauvres font appel à des musiciens des villages voisins. Il n’est pas rare, dans certains temples importants, et surtout dans le centre d’ l’île, de voir réunir au moment des fêtes quatre ou cinq orchestres et groupes de danseurs, parfois même plus. Si l’orchestre utilisé actuellement est celui appelé « gong Kebyar » dont la formation remonte seulement aux années 1920 – il est devenu le gamelan le plus pratiqué à Bali – il existe encore dans quelques régions un orchestre de grande taille, tant par la dimension des instruments que par le nombre des exécutants, qu’on appelle le « gong gedé » ou « grand gamelan ». Cette formation est l’une des plus anciennes de Bali et la musique qui y est exécutée fait partie des plus archaïques. Il ne reste de ce type d’orchestre que trois ou quatre exemples dans l’île. Réservés essentiellement aux rituels religieux et à quelques danses du même type, ces gamelans ne sont utilisés que deux ou trois fois par an dans les temples auxquels ils appartiennent.
Le « gong gedé » de Batur, dans le Nord de l’île, est le plus ancien de Bali. La légende raconte que le grand gong suspendu aurait été apporté au Roi de Batur par une princesse chinoise qu’il aurait épousée au XVe siècle. La princesse aurait en même temps apporté le métal nécessaire pour faire fabriquer le gamelan tout entier. Lié à l’un des grands temples sacrés de Bali, au bord du cratère du Mont Batur, il est protégé par les divinités du volcan et de ce fait possède un statut particulier. Seul les musiciens de Batur et ceux du village de Sabatu (qui sont liés à Batur par des liens religieux remontant loin dans le passé) peuvent toucher et jouer de ces instruments, et un répertoire bien déterminé lui es consacré. Ces compositions datent peut-être du XVe siècle car on retrouve une musique de même style exécutée par les orchestres les plus anciens de Java, les « gamelan sekati », conservés dans le palais des sultans.
Ces gamelans, autrefois entretenus à la cours des rois balinais (ceux de Klung-Kung, Badung et Bangli plus particulièrement) nécessitent l’emploi d’une quarantaine de musiciens. Actuellement seuls les « gong gedé » de Batur, Sulahan et Sanur ont conservé leur formation première, tandis que dans les autres villages on utilise une formation plus petite, de vingt-cinq musiciens environ, sur les instruments des « gamelan gong kebyar » habituels. La structure du « gong gedé » est à l’origine de la base des formations instrumentales diverses qu’on entend ailleurs à Bali. L’organisation d’un gamelan balinais est toujours fondée sur les mêmes principes : Un groupe d’instruments joue la ligne mélodique de base, un autre l’ornementation, un troisième groupe ponctue la mélodie, enfin le dernier groupe est constitué par les tambours qui dirigent l’orchestre.
Dans le « gong gedé » de Batur, le premier groupe d’instruments est composé de quatre « penyacah », métallophones à 5 lames suspendues sur des résonateurs, de 12 « saron », instruments à lames à résonance courte qui reposent directement sur le socle et dont la frappe produit un son brillant et bref. Les 4 « jegog » aus sons graves soulignent en valeurs longues la ligne mélodique, 4 « jublag » à 5 lames suspendues interviennent aux temps forts et prolongent ainsi le thème mélodique grâce à leur sonorité profonde et tenue. A ces instruments sont associés 2 « terompong », rangées horizontales de petits gongs bulbés qui forment le cœur de la composition.
Les musiciens en jouent avec deux maillets. Le deuxième groupe d’instrument est constitué par un « réong », ensemble de 6 petits gongs bulbés joués par trois musiciens ; cet instrument orne la mélodie ; sa faible sonorité se perd souvent dans les percussions très vives des autres instruments. Le troisième groupe comprend les grands gongs suspendus aux sonorités très graves et profondes qui ponctuent chaque phrase musicale, enfin diverses percussions telles que les huit grandes cymbales « ceng-ceng » et deux petits gongs posés sur des socles en bois et frappés d’une mailloche « kempli » et « ponggang ». Le quatrième groupe est formé des deux tambours mâle et femelle « kendang lanang » et « kendang wadon ». L’ensemble de l’orchestre atteint une étendue de plus de sept octaves, l’accord des grands gongs suspendus étant difficile à définir avec précision.
Si les instruments mélodiques du « gong gedé » ne présentent aucune difficulté technique, il n’en est pas de même des deux « terompong » qui exigent des musiciens un sens profond de la musique. C’est le grand « terompong » qui introduit chaque compostions dans un long solo ; ce solo est une improvisation libre sur le thème mélodique de base que le musicien ne doit pas perdre de vue mais q’uil peut orner selon son gré. Lorsque l’ensemble instrumental intervient, le « terompong » (qui est l’instrument mélodique conducteur) doit se maintenir sur une base rythmique stricte tout en conservant une certaine liberté d’improvisation. Il est alors doublé par le second « terompong » à une octave au-dessus. Mais c’est le « terompong » principal qui soutient la mélodie tout en la faisant avancer en lui insufflant le dynamisme nécessaire.

©Texte : Jacques Brunet (tiré de l’album « BALI : Musique pour le Gong Gedé // Ocora // 1987)
Image : Gamelan Gong Gde Denpasar

Mirella Ferrara/Gian Giuseppe Filippi/Marco Ceresa – Tour du monde des peuples et des cultures (Extrait)

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« Les inquiétants masques des Gurumbas, une ethnie de la vallée Asaro en Papouasie-Nouvelle-Guinée, sont des casques d’argile auxquels on ajoute divers éléments, comme des oreilles ou des dents. Le nom de ce peuple signifie « hommes sauvages », mais on les appelle plus couramment mud med, à savoir « homme de glaise », car ils ont également l’habitue d’enduire leur corps d’argile »

©Text & Image : Mirella Ferrara/Gian Giuseppe Filippi/Marco Ceresa – Tour du monde des peuples et des cultures [Editions White Star]

David Toop – Ocean of sound (extrait)

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« 19 novembre. Un chaman Yanomami arrive au village, le bas du visage peint en noir en signe de véhémence, le haut en rouge, couleur de la vie. Il accepte que nous enregistrions ses visions hallucinées à l’epena, et nous le suivons donc, munis de notre équipement. En chemin, nous traversons une rivière en bateau, mais l’embarcation ne tarde pas à couler, si bien que nous finissons le trajet en pataugeant. Sur le sentier, j’observe une mouche de la taille d’une pomme de pin, dont les ailes rouges déploient une envergure d’une douzaine de centimètres. Lorsque nous arrivons, l’homme est allongé dans son hamac. Il prétend que quelqu’un lui a volé son epena par jalousie. Une version divergente ultérieure insinue que sa famille l’aurait dissimulé par peur de notre magnétophone. Plus rien à faire ici, et nous prenons donc congé au bout de dix minutes. Sur le chemin du retour à Continamo, la pluie tombe et l’oncle de Simon nous coupe des feuilles démesurées en guise de parapluie. Trempés jusqu’aux os après l’orage et la traversée de deux rivières, pataugeant à nouveau, nous nous écroulons dans nos hamacs et sombrons dans le sommeil. Nous sommes réveillés dans l’après-midi par une agitation. Un jeune Yanomami lance ses incantations dans le village, tandis qu’il prise l’epena dans une assiette de fer blanc et qu’il danse les bras déployés, en émettant les sons d’esprits d’animaux. Cette nuit-là je rêve que des animaux vivent sous ma peau. »

©Livre : David Toop – Ocean Of Sound : Ambient music, mondes imaginaires et voix de l’éther [Kargo & L’éclat // 2008]
©Image : Cauqueraumont Joaquim

 

Sébastien Baud – Faire parler les montagnes – initiation chamanique dans les andes péruviennes (Extrait) [2011]

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EL YARQASQAWAYRA ou « vent affamé »

Ce vent sort des tombes de personnes mortes de faim, dans la misère, de la tuberculose ou d’anémie. Ce vent qui sort de ces cadavres enterrés dans les cimetières est un vent affamé. S’il touche un enfant, il le tue. Il entre, s’alimente du corps et pschitt [il s’en retourne]. Possédé par ce vent, l’enfant ne résiste pas plus de trois heures. Il reste ainsi, le corps étendu, violacé comme s’il avait été roué de coups. Un adulte, lui, défèque sans cesse, salive comme s’il avait envie d’un plat.

©Livre : Sébastien Baud – Faire parler les montagnes – initiation chamanique dans les andes péruviennes [Armand Colin // 2011]
©Image : Harry Clarke

Véronique Soulé – Les Tartares de Crimée

1175672_10202997810013660_162150141_nLES TATARS DE CRIMÉE

Peuple « puni » par Staline et déporté à ce titre en mai 1944 en Sibérie et en Asie Centrale, les Tatars de Crimée ont été les derniers à être autorisés à entrer chez eux en 1989. Environ 300 000 ont alors regagné la péninsule qu’ils habitent depuis le XIIIè siècle. La déportation s’était accompagnée d’une épuration culturelle ; il était par exemple quasiment impossible d’emporter des livres en exil. Dès le retour, l’identité à peu à peu recollé ses morceaux. Il existe aujourd’hui à Simferopol un théâtre en langue tatare, un orchestre national, un centre culturel et même une bibliothèque Gasprinski, du nom du « grand écrivain Tatar » qui édita le premier journal en tatar entre 1883 et 1918. La langue est aujourd’hui enseignée dans des écoles tatares.
Mais le retour a aussi été difficile. Les Russes, majoritaires sur la péninsule, ont accueilli avec suspicion les Tatars soupçonnés de séparatisme. La Crimée est déjà un problème en soi : Les Russes n’ont jamais vraiment accepté le « don » de la péninsule à l’Ukraine par Khrouchtchev en 1954. L’Ukraine indépendante à dû lui concéder un statut d’autonomie. Dans ce cadre, le retour des Tatars a souvent été perçu comme une nouvelle « invasion tatare ». Résultat : une bonne partie d’entre eux n’ont toujours pas reçu la citoyenneté ukrainienne. Ils n’ont guère bénéficié d’aide au retour. En butte à des tracasseries administratives, il a fallu qu’ils se battent pour obtenir des terres et avoir le droit de bâtir des maisons. Les Tatars forment aussi le gros des chômeurs dans cette Crimée durement frappée par les difficultés économiques.
Après l’enthousiasme du retour, de nombreux Tatars s’avouent aujourd’hui déçus. En 1999 à la veille de sa réélection, le président ukrainien Leonid Koutchma a toutefois fait un geste en créant un Conseil représentatif des Tatars de Crimée auprès de la présidence. Aujourd’hui les Tatars réclament la reconnaissance de leur peuple comme « peuple constitutif d’Ukraine », celle de leur langue comme langue nationale, la restauration d’une autonomie territoriale etc.

©Livre : Alain Keler – Vents d’est / Les minorités dans l’ex-monde communiste (texte de Véronique Soulé) [Marval // 2000]
©Image : Alain Keler

Charles Fréger – Wilder Mann ou la figure du sauvage (extrait) [2012]

P1280471Mascarade Zoomorphe en Roumanie (Le jeu de l’ours)

Le jeu de l’Ours, trouverait ses origines dans les montreurs d’ours, qui, jusque dans les années 1940, parcouraient les villages roumains du début du printemps jusqu’au milieu de l’automne. L’animal était alors investi, selon la tradition populaire, d’une série de pouvoirs. C’est ainsi que la danse de l’Ours, dirigée par son Montreur, était supposée être favorable aux récoltes et aux jeunes filles. Les poils de l’Ours étaient censés protéger celui qui les arrachait et détenir des pouvoirs prophylactiques. Les malades espéraient, quant à eux, que la bête les piétine pour chasser la maladie ou la douleur. Aujourd’hui l’animal semble avoir gardé son aura sacrée et tout son attrait.

©Livre : Charles Fréger – Wilder Mann ou la figure du sauvage [Thames & Hudson // 2012]
©photo : Charles Fréger ( Ursul, Boroaia, Roumanie)

Lamento pour les indiens de Terre de Feu

Selknamplaya-eqComment parler en quelques lignes de peuples d’une si grande puissance ?

Comment parler des Selk’nam,, des Haush, des Yamana, des Alakaluf ?

Ils furent des peuples puissants car non seulement ils parvinrent jusqu’aux terres les plus inhospitalières du monde, mais ils y demeurèrent, et cela grâce à leur courage : ils arrachaient leur subsistance des mers démontées, des forêts enneigées, des plaines balayées par les vents glacés.

Les femmes Yamana et Alakaluf pagayaient, défiant les vagues surgies de l’Antarctique, elles s’approchaient des baleines tandis que leurs hommes, debout à la proue du canoë, armés seulement de lances, luttaient pour achever leurs proies.

Les chasseurs Selk’nam et Haush avec arcs et flèches pourchassaient les guanacos sous la neige et dans la tempête pendant que leurs femmes, portant de lourds fardeaux, se hâtaient vers un lieu du campement pour allumer le feu au foyer.

Entre guérillas et vendettas, les Selk’nam ont joué leur vie. Ils étaient durs, rudes à l’ennemi et tenaces.

Mais ils s’aimaient.

Ils aiment leurs montagnes dont les cimes émergent des mers glaciales.

Ils aimaient leurs forêts où les oiseaux multicolores faisaient leurs nids.

Ils aimaient leurs dieux métamorphosés en astres, en vents et en collines.

Et ils chantaient.

Ils chantaient pour guérir les malades.

Ils chantaient, se lamentant de la mort des êtres aimés.

Ils chantaient pour accéder à l’au-delà.

Ils chantaient à la lune dans sa splendeur, au soleil naissant, à leurs enfants endormis.

Ils chantaient lors de leurs cérémonies avec solennité et gaieté.

Ils ne sont plus. Ne restent maintenant que quelques personnes dont les parents et les aïeux sont ceux qui sont partis.

 

©Livre : Anne Chapman – Quand le soleil voulait tuer la lune / Rituels et théâtre chez les Selk’nam de Terre de Feu [Editions Métailié // 2008]
Image : http://www.fund-edlb.org/postales%20Chile/Selknamplaya-eq.jpg
Net : http://editions-metailie.com/

 

 

Témoignage d’un éleveur de renne (extrait)

10891676_10205175880784068_562466874458624933_n.jpgLes vieux racontent…

« Les ours aussi attaquent les rennes, mais on ne leur tire pas dessus. Quand je travaillais dans la brigade 9, un jour nous avons vu un ours près du troupeau. Nous avons pris nos fusils et nous sommes allés vers lui. Mais on n’a pas tiré. On ne peut pas faire ça. Il se fâcherait. On n’attaque pas un ours. C’est notre loi : celui qui attaque le premier est coupable. Il n’y a qu’un cas où l’on peut tirer sur un ours, c’est quand il vient vers la porte du -Tchoum-. Quand l’ours devient vieux, très vieux, quand il a envie de mourir, il vient alors vers le -Tchoum-. Il se dresse sur ses deux pattes arrière et avec ses pattes avant, il montre son cœur. Cet ours-là, il faut le tuer. Parce qu’il le demande. Sinon, il casserait tout dans le -Tchoum-. Moi je n’ai jamais vu ça, mais les vieux le racontent.

Entre nous, on ne parle pas beaucoup de l’ours. C’est une coutume chez nous. Et on la respecte. Comme les chamans. J’ai un oncle qui est chaman à Antipayouta. Il s’appelle Youri Lapsouille; les Russes l’appellent Youri mais son prénom nénètse, c’est Talbe. Les chamans, c’est Dieu qui les a créés. Autrefois ils étaient nombreux, mais maintenant il en reste très peu. Le chaman s’asseyait sous le -Tchoum-, on lui tirait dessus depuis la porte et il n’avait rien. Il prenait la balle et la tendait à l’homme qui avait tiré. Ce sont les vieux qui racontent ça. Il y avait deux chamans célèbres dans le Yamal, Vaouli Neniak et Pany. Ils ont été ensemble en prison. On leur a cassé les bras et leurs os se sont ressoudés aussitôt. On les leur a cassés trois fois et après ils ont disparu. Ce sont les vieux qui racontent ça. Quand je suis malade, je peux aller voir mon oncle. Il me dit ce que les dieux lui disent. Il me pose des questions sur la maladie. Et puis il dit des formules magiques ou il chante. Et c’est fini. »

extrait du témoignage de KHATSOV SALLANDER – ancien éleveur du Sovkose, région de Antipayouta

©Livre : Jean-Pierre Thibaudat//Franck Desplanques – Nénètses de Sibérie, les Hommes Debout [Editions du Chêne // 2005]
©photo : Franck Desplanques

Le Tétaïré

12341423_10207560246311716_3023626925059233093_nIl y avait autrefois, dans de nombreux villages du Gard et de l’Hérault un homme surnommé –lou tétaïré-. Son rôle consistait à téter le lait trop abondant. Souvent, en plus de l’enfant, la mère allaitait un petit chien.
Charles Gros, dans sa monographie sur le –Plateau du Somail-, nous donne quelques détails sur un téteur héraultais :

Si dans cette région, on méconnaît le service des praticiens dans un accouchement, on ne manque pas cependant de recourir aux service du tétaïre. Celui-ci excerce certainement une profession peu répandue en France.
Le tétaïré est un miséreux sans âge bien déterminé, qui parcourt le pays partout où on lui signale une naissance. Il est d’ailleurs bien informé et arrive toujours à temps. On sait combien est souvent difficile au nourrisson de prendre le sein pour le première fois. Le tétaïré est un façonnier à sa manière, qui, par des succions savantes et des lipages répétés, facilité la tâche future du jeune bébé.


©Livre : Claude Seignolle – Promenades à travers les traditions populaires languedociennes – Des Cévennes à la mer