Pierre Stival – Depuis que je pense… (Inédit) [2017]

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Depuis que je pense, je n’arrive plus nulle part. Guidé par des réflexions imbéciles, j’agis en parfait irresponsable. La ligne droite, persistante, me rend fou. Je rêve encore de virages, découvrant, au détour d’une haie, des rivages et des bruits de vagues, lancinants, des bruits de coquillages se frottant inlassablement et sans raison, sans but. Des promeneurs sont peut-être là, sur une plage connue, emmitouflés, dans le grand espace vivifiant. Les cerfs-volants disputent aux oiseaux le ciel immense où les vents se battent. Nous rêvons de vivre ici éternellement, même quand les lieux seront vides, tristes. Nous rêvons d’errer dans notre enfance. Nous rêvons d’hallucinations stériles mais réalistes. Nous rêvons de l’éternelle jeunesse dans le souvenir de nos cachettes. Toutes ces odeurs, délicieuses, tous ces parfums qui nous entourent, ces effluves inconnus que nous goûtons. Quand nous sommes Adam, ou Eve, ou moins que ça, quand nous sommes en chemin ensemble, en soleil, en chaleur lourde, en sentiers, en dunes à perte de vue, en sable qui vole, en horizon flou, en aventure, en broussailles épineuses, en mains serrées, en désespoirs inconnus, en sensations primitives, en demains souriants.

©Texte : Pierre Stival (Publié sur Facebook)
©Image : Joaquim Cauqueraumont
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Des histoires se racontent sur Facebook (1)

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Hier, début de soirée, j’accueille mon premier réfugié syrien à la maison. Un jeune architecte, diplômé de l’université de Damas. Je lui propose un thé, un café, une bière. Il me répond qu’un verre de vin blanc lui ferait plaisir. Dans un anglais parfait, il m’explique en quelques mots son parcours, me demande s’il est possible de trouver du travail comme architecte en Belgique, est impatient d’apprendre le français, le néerlandais. Je lui propose un repas. Il répond préférer ne pas me déranger, me demande s’il y a un fast-food dans le quartier. Il finit à l’Hector Chicken du Parvis de Saint-Gilles, guidé par googlemap sur son smartphone.

Hier, 22 h, on sonne encore. Une bénévole de la plateforme pour les réfugiés est là avec un Irakien d’une cinquantaine d’années. Un couac de coordination. Elle ne savait pas qu’un autre réfugié était déjà à la maison. Pas grave, il y a de la place, l’homme peut aussi rester dormir. C’est un villageois qui ne connait que 10 mots d’anglais, voyageant depuis 3 mois, ayant failli se noyer deux fois en Méditerranée, enchaînant les véhicules de passeurs jusqu’à Calais. Il rêvait d’aller en Angleterre, espérant une pension pour assurer la fin de ses jours. Il s’est heurté à la dureté de l’Europe, aux violences à Calais, à l’impossibilité de franchir la Manche, aux chocs culturels multiples. Il a fini par prendre le train jusque Bruxelles, a demandé son chemin à un jeune maghrébin bruxellois et a trouvé les bénévoles de la plateforme qui l’ont conduit chez moi.

Dans une sincérité désarmante, il explique reprocher à la Belgique d’être moins riche que le Royaume-Uni, de trop ressembler à la Serbie. Il s’étonne ouvertement du rôle des femmes occidentales, d’être servi par mon compagnon. Antoine lui répond que les hommes d’ici sont tout aussi heureux en ayant une relation égalitaire avec les femmes. Le veil homme est épuisé par son périple. Ces trois mois de voyage lui ont semblé durer trois ans. Il ne veut plus qu’une chose, retourner chez lui. (Merci Chrystelle d’avoir passé la soirée à jouer l’interprète de façon impromptue).

L’architecte syrien s’est levé à 5h du matin pour s’inscrire parmi les premiers à l’office des étrangers. Je dormais encore. J’ai juste trouvé son lit avec les draps impeccablement repliés. (Quelqu’un a une idée du marché du travail pour les architectes?).

Le vieil irakien est parti vers 7h. Il va se rendre à la police. Il veut trouver une solution pour retourner dans son village à la frontière du Koweit, retrouver ses deux femmes et ses neuf enfants. Et ne plus jamais repartir.

©Texte : Marie-Hélène Lahaye [Partagé sur Facebook le 1 octobre 2015]