Juan d’Oultremont – Nuit de noces (Extraits) [2007]

« Nuit de noces » est un recueil de 71 nouvelles écrites autour de 71 menus de mariage tirés de la collection de l’auteur.

Joseph & Aline

Joseph & Aline
6.04.1929

Sur la gauche, les cheveux d’Aline se mêlaient au damassé du traversin – de fines rigoles claires qui lui remontaient dans la nuque.
Elle plissa le front et tendit la main en direction de Joseph en lui disant :
– Je pense qu’à présent plus rien ne nous interdit de nous embrasser avec la langue. Lire la suite

Publicités

Ilse Aichinger – Où j’habite (Extraits) [2007]

citées obscures

J’habite désormais à la cave. L’avantage c’est que ma femme de ménage n’a plus besoin de descendre au charbon, nous l’avons à côté, elle en paraît tout à fait contente. Je la soupçonne ne pas poser la question pour la simple raison qu’elle y trouve son avantage. Quant aux travaux ménagers, elle ne s’est jamais donné trop de mal, et ici moins encore. Il serai ridicule d’exiger d’elle qu’à chaque heure elle époussette la poussière de charbon sur les meubles. Elle est contente je le vois sur sa figure. Et tous les matins l’étudiant monte en sifflant l’escalier de la cave et le redescend le soir.  La nuit, je l’entends qui respire profondément et régulièrement. Je voudrais bien qu’il ramène quelque jour une fille qui trouverait surprenant qu’il habite à la cave. Mais il ne ramène pas de fille. Lire la suite

Paul Dewalhens – Cymbalum Mundi (Extraits) [1970]

paul dewalhens

PHILEMON

Il était né avec des boyaux d’un vascularisme rhapsodial. Le cal mal placé sur la fessedroite, héritage de congénitalesque mascarade, l’incommodait et le portait à invectiver l’almanach à toute heure du jour. Il se nourrissait de condiments mauresques et de fruits de l’arbre à faune. Les perles, disait-il, sont aussi bien mangées par les cochons que par un président de tribunal de première instance. Il sentait la vie jusqu’au raglan et savait que les exigences sont faites de corps-de-garde et d’hommes-à-fleurs. Héla! Il avait la bourse sèche comme un rebec!

UN HOMME

Arthur a tout ce qu’il faut pour être heureux: des affaires qui prospèrent, une femme aimante et économe, des enfants qui ne boudent pas à la besogne, des propriétés, des argents.
– Comment vas-tu, Arthur?
– Mal, je m’emmerde!

Lire la suite

Jacques A. Bertrand – Les autres, c’est toujours rien que des sales types (Extrait) [2012]

micael_filipe_beau-parleur_3

LE JARGONAUTE

Le Jargonaute, qui navigue en jargon, est un sale type. Et un drôle d’oiseau. Car le jargon remonte au gargun (douzième siècle), qui désignait la production vocale de la gent ailée. Le Jargonaute gazouille, jase, pépie, et finit par se vautrer dans le verbiage, comme le pigeon urbain dans le caniveau. C’est le roi du charabia, l’empereur du galimatias, le grand vizir du sabir, le parangon du baragouin, bref: le prince du phonème au Larousse aboli.
Son chien, un mâtin, aboie en serbo-croate mâtiné de persan. Lire la suite

Eric Dejaeger – Courts, toujours! (Extraits) [2015]

robin-renard

La mer de la tranquillité

Au moindre ronronnement de moteur, les eaux se démontaient et provoquaient un mini typhon qui engloutissait tout esquif motorisé, frêle ou costaud. La grande bleue, très dépressive, ne supportaient plus que les voiliers.

Les moutons

-C’est l’ultime compagnie, annonça le premier civil.
-Allez, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes, commenta le second.
-Sans problème. Capitaine! Approchez, s’il vous plaît!
Le militaire obéit, le port martial, et vint se placer au garde-à-vous à trois pas du civil.
-Monsieur?
-Capitaine, vous allez disposer vos hommes en file indienne. Vous vous placerez à leur tête. Lorsque je vous ferai signe, vous partirez au pas de gymnastique, droit devant vous. Rien ne doit vous arrêter.
-A vos ordres, Monsieur!
L’officier beugla quelques ordres. Ses hommes se disposèrent en une longue file dont il prit la tête. Un geste du civil et le capitaine partit droit devant lui au pas de gymnastique, imité par tous ses hommes. Vingt mètres plus loin, il plongea sans hésiter dans l’immense bain d’acide sulfurique. Son exemple fut suivi par la totalité de la piétaille. En moins de cinq minutes, tout était fini.
-Voilà, épilogua le second civil qui avait assisté à toute la scène sans plus intervenir. L’armée est totalement et définitivement dissoute. Quand je vous disais que les soldats ignoraient tout de Rabelais. Lire la suite

Marcel Piqueray – Quelque chose dans 1950 (Extrait) [1996]

p1330020

Woodi Chierains

Woudi Chierains appartient à une vieille famille bretonne.
Un jour que sa tante lui pressait du citron dans sa tasse de thé, Woudi Chierains en reçut une goutte dans l’oeil.
En voulant porter sa main à son oeil Woudi Chierains fit un faux mouvement et, dans la violence fortuite de ce geste (Woudi Chierains était en effet le plus doux garçon de la terre), il renversa la table. Par malheur, la tête de la tante de Woudi Chierains, coincée entre un pied de table et un massif vinaigrier en cristal, provoqua l’embolie chez cette dame.
A l’issue de sont enterrement, Woudi Chierains tomba dans la passion des textes courts.

©Livre : Marcel Piqueray – Quelque chose dans 1950 [Le Daily Bul // 1996]
©Image : Reinhoud

Régis Jauffret – Microfictions (Extraits) [2007]

04-foule-rue-asie

Hôtels de Charme

Vous croyez que nous aimons la misère, la violence, et notre futur en panne comme un ascenseur souffrant de vertige qui ne s’envolera jamais du rez-de-chaussée où il se laisse pourrir par les coups de pied des mômes et les lames des ados. Vous croyez que les mères emmitouflent leurs filles au mois de juillet pour les préserver des rhumes d’été et des angines de Noël. Vous nous imaginez assez bigotes pour les garder chez nous afin de surveiller leur hymen sous l’étoffe fine de leur pyjama, comme on jette un coup d’oeil soucieux à la cage d’un serin figé dans sa cage d’puis qu’il a quitté la grande volière de l’oiseleur. Vous enviez peut-être nos vacances derrière les rideaux, sur le parking brûlant comme une poêle, dans le centre commercial où nous achetons parfois des bouteilles de vin en plastique pour les boire dans les toilettes comme des médocs. Lire la suite

Jean-Philippe Querton – Quand craquent les vertèbres du poète [2016]

13348871_10209498167759940_972424822_n

Quand craquent les vertèbres du poète

 J’ai pris un plaisir particulier à étrangler le poète.

Peu affable, toujours rimailleur que chez lui, il affectait des mines arrogantes, des airs fats, pas comme les accords ni la clef, plutôt comme le savon aux embruns parfumés de citron artificiel. Lire la suite

Pierre Autin-Grenier – Finalement on attendra la guerre bien tranquillement à la maison (Extrait) [2003]

collage al infinito

La vie, comme ça, telle que quand l’orage à coups de castagnettes crève l’asphalte des villes et que tu n’as même pas la casquette pour te protéger la cervelle du désordre ambiant, que le tintamarre du fric t’arrache les tympans et que l’aveugle travail de sape du capitalisme va tambour battant, alors c’est du ni bon à cuire ni bon à bouillir, autant dire que dalle et gueule de bois, voilà ce que je me tue à lui rabâcher tous les matins et aussi qu’on va droit dans le mur, tu comprends. Elle fait pschitt pschitt avec son atomiseur à patchouli, elle a mis des bas aujourd’hui je me demande bien pourquoi, elle passe à la va-vite son trois-quarts beige que je n’aime pas trop, elle est déjà partie. C’est fou, je me dis, comme les femmes peuvent se montrer parfois insoucieuses du sort de la planète et de nos chagrins aussi ; à croire que je lui parle palhavi, ma parole !

Lire la suite

Jacques Sternberg – Histoires à mourir de vous (extraits) [1991]

andré stas.png

LA DISTORSION

Il avait quitté le domicile conjugal pour prendre l’air et acheter des cigarettes. Il s’attarda un quart d’heure en vidant un verre au comptoir.

Quand il revint chez lui, il constata avec stupeur que sa femme, elle, avait eu le temps de prendre un amant qui l’avait mise enceinte et le nouveau-né qu’elle tenait dans ses bras devait bien avoir un mois.

-Où donc es-tu resté ? Lui demanda-t-elle en le voyant entrer. Je finissais par m’inquiéter et j’ai laissé le rôti trop longtemps au four.

 

LA QUESTION

Il était minuit moins cinq.

Plus que cinq minutes avant de basculer dans le 1er janvier de l’an 2000.

C’était la première fois qu’il faisait l’amour avec cette toute jeune femme qu’il désirait depuis plusieurs mois. Il devait être 11 heures quand il lui avait enlevé son slip pour la caresser assez brutalement, avec trop de nervosité. Jetés nus l’un contre l’autre dans la moiteur d’un lit, il avait retrouvé un peu de sang-froid et il devait y avoir une demi-heure qu’il lui faisait l’amour, assez lentement, pensant surtout à endiguer son plaisir pour ne pas le prendre avant elle. Mais, même si elle gémissait en allant parfois jusqu’à de volubiles balbutiements, elle n’arrivait pas à dériver dans les derniers spasmes.

Et lui, de plus en plus excité, sucé, aspiré, inexorablement branlé par chacun des râles de sa partenaire, il sentait le poids de chaque seconde qui le droguait d’une seule hantise : « Quand est-ce qu’il arriverait enfin à la faire jouir ? Aux XXe siècle ? Ou seulement au XXIe ?

©livre : Jacques Sternberg – Histoires à mourir de vous [Folio // 1991]
©collage : André Stas

Pour Info : deux écrits inédits de Jacques Sternberg ont été publiés par la maison d’édition belge « Cactus inébranlable » il s’agit de :

« La sortie est au fond du couloir »: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/la-sortie-est-au-fond-couloir-jacques-sternberg.html

et

« Divers Fait »: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/divers-faits.html