David Bosc – Farid Imperator (Extrait) [2015]

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C’est un gamin de huit ans, curieux, livré à lui-même dans un grand port où passent tous les visages du monde. Frédéric est reçu chez les uns, chez les autres, il apprend les langues (il en parlera neuf). Il dira plus tard que Dieu n’aurait jamais choisi la Palestine s’il avait connu son royaume de Sicile: partout des jardins, des palais, des bains, plus de deux cents églises et bien trois cents mosquées. Frédéric choisit ses maîtres parmi les Arabes et les Gréco-Syriens; son appétit de connaissance les enchante, sa vivacité les émerveille. Il a douze ans quand les hommes du pape le reprennent en main. De pâles ecclésiastiques tentent de désherber son esprit des conceptions mauresques, peine perdue. Il leur prend le peu qu’ils ont à donner: du latin, quelques notions de rhétorique. L’un de ses précepteurs écrit au pape qu’il est habile  à l’arc aussi bien qu’à l’épée, sans pareil s’il s’agit de monter un pur-sang, mais que « cependant, il peut lui arriver d’agir d’une façon choquante et même vulgaire », que de plus « il cause et discute avec tout le monde d’une façon qui porte un peu atteinte au respect qui lui est dû ». Il est aimé. On le salue. On l’appelle dans les rues: Federico! Féfé! Farid!

Deux ans de patience et le voici majeur. Il renvoie ses tuteurs, reprend sa couronne: roi de Sicile pour commencer. Il a quatorze ans. L’année d’après, il est marié à Constance d’Aragon qui lui donnera un fils aussi vite que possible. (Frédéric aima passionnément les femmes et il en eut des tas d’enfants, dont dix-neuf ont trouvé place dans son arbre.) Il va conquérir la moitié du monde sans presque jamais tirer l’épée: le plus souvent, il a triomphé en se montrant vulnérable, désarmé. La bataille de Bouvines (Montjoie, Saint-Denis!) le débarrasse de son rival Othon. Il est proclamé à Nuremberg, couronné à Mayence, puis Aix-la-Chapelle, sacré à Rome, excommunié, couronné à Jérusalem, excommunié de nouveau. Le papa Grégoire dit qu’il est « un monstre sorti de la mer, dont la gueule ne s’ouvre que pour blasphémer Dieu ».

©Livre : David Bosc – Relever les déluges [Verdier // 2017]
Peinture : Edmund Blair Leighton [The Accolade 1901]
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Jacques A. Bertrand – Les autres, c’est toujours rien que des sales types (Extrait) [2012]

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LE JARGONAUTE

Le Jargonaute, qui navigue en jargon, est un sale type. Et un drôle d’oiseau. Car le jargon remonte au gargun (douzième siècle), qui désignait la production vocale de la gent ailée. Le Jargonaute gazouille, jase, pépie, et finit par se vautrer dans le verbiage, comme le pigeon urbain dans le caniveau. C’est le roi du charabia, l’empereur du galimatias, le grand vizir du sabir, le parangon du baragouin, bref: le prince du phonème au Larousse aboli.
Son chien, un mâtin, aboie en serbo-croate mâtiné de persan.

Le Jargonaute jargonne, comme le jars. Il épouse une oie blanche qui le croit sur parole.
Trouvant l’univers trop simple, le Jargonaute s’emploie à le compliquer. Il se lance dans de longues périphrases, échafaude des problèmes insolubles. De toute façon, le Jargonaute ne résout rien: il solutionne.

Il se complaît exagérément dans la préface -en principe destinée à faciliter l’accès d’une oeuvre ou d’un auteur. Le lecteur consciencieux la lit jusqu’au bout. Après quoi il renonce parfois à lire le reste.
La préface de mon édition des « frères Karamozov », par exemple, fait une trentaine de pages. vers la fin, le préfacier m’avertit: « Il est de notoriété publique que Fédor Dostoïevski écrivait mal ». Ah bon? Je décide donc de me rabattre sur la « Comédie humaine », le cousin Pons, la cousine Berte… La préface fait quarante pages. Et là encore, heureusement, le préfacier me prévient aimablement : « Honoré de Balzac écrivait mal ». Devrais-je recourir aux écrivains contemporains non préfacés? Mais écrivent-ils si bien que ça? Et, parfois, ce n’est pas le préfacier qui jargonne, mais l’écrivain.
Le Jargonaute excelle dans le rapport officiel de trois-cent-cinquante pages. Qui décourage le lecteur et incite le ministre ou le président à surseoir  à toute décision.

Le Jargonaute ne donne pas l’impression de souhaiter être compris. Craint-il qu’on ne le trouve pas assez intelligent? Ou que nous le soyons insuffisamment? Se pourrait-il qu’il ait peur de se comprendre lui-même? Il est vrai que les gens ont souvent du mal à se comprendre.
Il peut d’ailleurs arriver que son art, du confus tourne à sa propre confusion et confine à la pathologie. Quand il écrit, le jargonographie le guette. Mais personne n’est à l’abrir de la jargonophasie, l’aphasie jargonnesque. Car la vie n’est pas toujours bien faite et il n’est pas nécessaire de vivre par l’épée pour mourir par l’épée.

On repère facilement le Jargonaute dans les sciences humaines: il possède plus de mots pour définir la psychosociobiologie cognitive que le Mongol pour définir le cheval, ce qui n’est pas rien. En politique, c’est un ténor de la langue de bois – dans son acception dialectale germanopratine. Il ne déteste pas « complexifier » la philosophie, à l’occasion. ( Diogène s’en retourne dans son tonneau.)
Mais la critique d’art (contemporain) est son domaine de prédilection.
Pierre Jourde a fait remarquer que le mot « beauté » a été totalement éradiqué de la critique d’art. L’art n’est pas beau. Il n’a pas pour but de déclencher une émotion esthétique. L’art interroge. Et d’abord, il interroge l’art lui-même. L’art interroge l’art, c’est même à ça qu’on le reconnaîtrait.
Pour ma part, j’ai cessé de m’interroger sur les fameuses « colonnes de Buren », dans les jardins du Palais-Royal, sous les fenêtres du ministère de la Culture. Un dictionnaire populaire m’assure, à propos de M. Buren, que « sa critique sociologique de l’art passe par un travail sur l’environnement ». N’est-ce pas lumineux?
On voit bien l’utilité de l’art contemporain. Et celle du travail. Telle est la fonction de la fonctionnalité.

Parfois sous le coup d’une émotion forte, le Jargonaute se met à parler normalement, en termes simples. Sa famille s’inquiète.
Parmi les sous-espèces, l’accro du poncif – qui vous déverse dans l’oreille le cliché et l’expression toute faire comme jadis le bougnat versait le charbon dans les caves – est le plus polluant.
C’est un type qui a la « culture » du dialogue, la culture de quartier ou la culture de la négociation, la « culture » des mots. En passe de retrouver ses sensations (il les avait perdues), il monte en puissance; il découvre la culture du succès. Délaissant les filières bovines et porcines, trop courues, il suit désormais à Roland-Garros la filière service/filet.
Ailleurs, immergé dans la culture d’entreprise, il apprécie le goût anglais du sigle animalier. En vue d’une prochaine réunion, le Jargonaute abréviationiste se concentre sur un DOG (document d’orientation générale), en vue de la création d’un PIG (produit d’intérêt général) et fait circuler une NIG (note interne générale) pour recommander le CAT (compte à terme).
Abrégeons, nous aussi.
Passons rapidement sur le Jargonaute édulcorant.
C’est celui qui pense que nous nous sentirons moins dirigés par une gouvernance que par un gouvernement. Moins gênés par une régulation que par une réglementation. Moins affectés par une maltraitance que par de simples sévices…

Résumons. Le Jargonaute pépie. Il préfère qu’on ne le comprenne pas. Il ne se comprend peut-être pas lui-même. Il a la culture de l’interrogation.
Mais quand, pour évoquer quelqu’un dans la tourmente (politique, juridique ou sportive), il prétend qu’il est « dans l’œil du cyclone », c’est dans son œil à lui qu’il se met le doigt. Car, nous assure les diplômés des catastrophes naturelles, au milieu de la tornade, il reste un endroit calme, où il ne se passe absolument rien, et c’est justement dans l’œil du cyclone.
On aimerait pouvoir être tranquille cinq minutes dans l’œil du cyclone.

©Livre : Jacques-André Bertrand – Les autres, c’est toujours rien que des sales types. [Julliard // 2012]
©Image : Micael Filipe [Beau-Parleur]
net: http://www.micaelfilipe.com/

John P. Barrywell – Et que l’ongle soit réincarné! (Extraits) [2015]

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Les frites se vendent, les gens décontractés contractent les autres, les instruments souffrent et s’expriment comme des citrons pressés, les musiciens se retournent dans leur tombe, des chiens qui ne feraient pas de mal à une mouche, mordent cependant tous les autres. Tout se passe donc comme à l’accoutumée dans ce bas monde.

Dans un sifflement imperceptible, l’OVI, l’objet volant identifié, se stabilise au-dessus de la colline. Un grand coup de klaxon lâche les premières notes de la Cucaracha et l’engin se pose enfin au milieu d’une foule muette.Une porte s’ouvre, un escalier roulant télescopique surgit… Puis, plus rien… Les secondes passent, elles semblent une éternité… Lorsqu’un « Hooo » étouffé se dégage de la foule. Un grand homme élancé au visage fin et glabre, aux longs cheveux blonds, aux yeux bleus étincelants, en combinaison orange, jaune et vert agrémentée d’impressions de têtes d’éléphants, apparaît dans l’ouverture illuminée, à son cou se balance une amulette, car comme dans un grand opéra l’amulette se porte ici.

– Que la Grande Ingurgitation commence et que l’Ongle soit réincarné!

– C’est donc pour cela qu’ils ont reconnu les lieux, mais n’ont pas reconnu Denise.

– Ben ouais, nous on connaît pas Denise, nous on a fait connaissance avec Paulette, hein Shirson.

– Ben ouais, Ashock… Même que je disais toujours « Hé Paulette, après ce coup-là, tu vas prendre du galon! »… Mff, mff, mff…

C’est pourquoi, en son honneur, je déclare officiellement instaurer sur terre, en ce jour de Fête Nationale d’Astérope, la « Journée de la Flemme ». Merci à tous.

©Livre : John P. Barrywell – Et que l’ongle soit réincarné! (Traduction : Jean-Paul verstraeten) [Cactus inébranlable édition // 2015]
Image : Monty Python (Flying Circus)

Jean-Luc Fonck – Squelette (Extrait) [2012]

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J’ai faim…
Je vais me préparer un p’tit plateau télé…
Alooors…
Qu’est-ce qu’il y a de bon dans le frigo ?
Un p’tit osso bucco…parfait !
Je reviens mâchoire devant ma télé…
Soudain, je ressens une douleur étrange…
Aïe…c’est mal barré…
Ce sont mes clavicules aux reins qui me font mal…
Je me regarde dans le miroir…
J’ai vraiment une tête de déterré…
Mais c’est normal…
Chez les squelettes, tout le monde est comme ça…

Je continue à avoir mal…
Je décide d’aller voir un médecin…
Il a l’air un peu fêlé…
-Déshabille-toi, il me dit.
-Quoi ? Tout à fait ? Complètement à moelle ? Je demande.
-Non…métatarse nu c’est bon…

Il me tripote…
Je lui dis :
-Aïe…ça fait mal !
Alors le médecin, pour me détendre, chante une chanson…
« Coccyx dans les près…fleurissent…fleurissent… »
Mais ça ne change rien, ça fait toujours aussi mal…
J’en ai assez…ça fait trop mal…
Je me relève, je me rhabille et je m’en vais.
Le docteur me dit :
-Tu ne peux pas partir comme ça…je n’ai pas fini…
Je lui réponds :
-Si…je fais ce que je veux…Je ne suis pas un humérus, je suis un sternum libre…
Bonjour chez vous !
Et je claque la porte.
C’est ça qui m’a réveillé…

©Livre : Jean-Luc Fonck – Réveillez-moi [Editions Luc Pire // 2012]
©Image : Jiro Ban
net : http://www.balibart.com/artiste/jiro-ban