Pierre Stival – Depuis que je pense… (Inédit) [2017]

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Depuis que je pense, je n’arrive plus nulle part. Guidé par des réflexions imbéciles, j’agis en parfait irresponsable. La ligne droite, persistante, me rend fou. Je rêve encore de virages, découvrant, au détour d’une haie, des rivages et des bruits de vagues, lancinants, des bruits de coquillages se frottant inlassablement et sans raison, sans but. Des promeneurs sont peut-être là, sur une plage connue, emmitouflés, dans le grand espace vivifiant. Les cerfs-volants disputent aux oiseaux le ciel immense où les vents se battent. Nous rêvons de vivre ici éternellement, même quand les lieux seront vides, tristes. Nous rêvons d’errer dans notre enfance. Nous rêvons d’hallucinations stériles mais réalistes. Nous rêvons de l’éternelle jeunesse dans le souvenir de nos cachettes. Toutes ces odeurs, délicieuses, tous ces parfums qui nous entourent, ces effluves inconnus que nous goûtons. Quand nous sommes Adam, ou Eve, ou moins que ça, quand nous sommes en chemin ensemble, en soleil, en chaleur lourde, en sentiers, en dunes à perte de vue, en sable qui vole, en horizon flou, en aventure, en broussailles épineuses, en mains serrées, en désespoirs inconnus, en sensations primitives, en demains souriants.

©Texte : Pierre Stival (Publié sur Facebook)
©Image : Joaquim Cauqueraumont
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Eric Dufour – Je fais des images… (inédit)

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Je fais des images,
De vos yeux, noyés de vos cheveux roux,
Je dessine d’une pluie d’orages,
Des mirages dans la boue,
Qu’au soleil sécheront les larmes,
Des flaques alors, restera le message,
« Comme vous me plaisez beaucoup » !

J’aimerai, pouvoir, savoir,
Poser, coucher voici quelques mots,
Sur un air de piano,
Chanter que tout est beau.
Et pourtant, je n’y arrive pas,
Saurais-je encore,
Poser mes doigt sur ce clavier
Et faire s’envoler,
Quelques notes lovées au chaud,
D’un regard pluvieux,
Plus vieux seront nos amours.

De vos yeux, noyé, je suis seul,
Au fond de mes pensées, comme,
Au fond de ces cafés, fumant la tristesse,
Ces poètes d’antan, écrivant ,
Je fumerai les verbes, pour aspirer les mots,
J’expirerai alors, la poésie d’une femme,
Croisée un jour de pluie qui danse encore,
A l’aurore de la fin d’une vie.

©Texte : Eric Dufour
©Photographie : Joaquim Cauqueraumont

Jean-Philippe Querton – Quand craquent les vertèbres du poète [2016]

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Quand craquent les vertèbres du poète

 J’ai pris un plaisir particulier à étrangler le poète.

Peu affable, toujours rimailleur que chez lui, il affectait des mines arrogantes, des airs fats, pas comme les accords ni la clef, plutôt comme le savon aux embruns parfumés de citron artificiel.

La pâleur de son teint, comme la platitude de ses vers, m’était insupportable.

Sa mine diaphane correspondait bien à la transparence de ses écrits. Dans ses textes — une suite de mauvais caractères qui s’étripaient comme des garçons bouchers ivres —, il n’y avait rien que du vide, du néant, rien ! Moins que rien déterminant la vacuité dans son sens le plus abouti et le plus paradoxal.

Le poète buvait outrancièrement du mauvais vin, fumait des cigarettes maladroitement roulées — à l’inverse de sa femme qui gérait ses affaires —, il assumait sa déliquescence comme d’autres leur piercing ombilical et l’image de l’artiste en caducité colportée par les chaînes de télévision spécialisées en poésie avait un effet percutant sur ses ventes.

Il lui arrivait d’être pris de vertige, généralement lors d’un coquetèle ou d’un raout mondain. On le voyait subitement chanceler, s’étourdir en s’épongeant le front, réclamer un siège, un verre de Bourbon et son téléphone portable. Oui, le maître rédigeait ses textes sur un smartphone dernier cri, comme n’aurait jamais osé l’imaginer Munch. Les verres cessaient alors de tinter, les bulles de champagne interrompaient leurs crépitements, les mastiqueurs de toasts au caviar avalaient promptement leurs zakouskis, la pluie enveloppait sa chute dans un voile de silence et l’orchestre remballait ses notes pour qu’il enfante. Cela ne durait que quelques fugaces instants, des minutes discrètes que savourait le public tendu et bouleversé par la vision de l’artiste occupé à créer une phrase qui ornerait un jour le frontispice d’une école qui porterait le nom du poète. Des femmes pleuraient tandis que les hommes les prenaient par l’épaule, compatissants, rassurants, secoués eux aussi par la phénoménale exceptionnalité du moment.

Quand il hochait la tête, réclamant un autre verre d’alcool, il annonçait la fin de cet instant d’édification de l’œuvre. Exceptionnellement, il se levait et déclamait quelques vers, provoquant le séisme, semant la consternation. Puis s’en allait se reposer et les bulles crépitaient à nouveau tandis que les hommes ôtaient leurs mains de l’épaule de leur voisine étourdie par le charme des mots, sauf ceux qui craignaient de rentrer seuls chez eux et qui voyaient là une opportunité de séduire la jouvencelle fragile qui se donnerait sans réfléchir, touchée par la grâce, l’allégresse et le désir de se goinfrer de fluides cyprineux.

Souvent on annonçait la mort imminente du poète, l’un ou l’autre cancer galopant, des métastases se déployant comme des alexandrins géniaux et généreux augurant d’un trépas dont on parlerait dans les chaumières où les larmes formeraient torrents et cascades.

Je savais, moi que tout cela n’était que mensonges et poudre aux yeux, de celle que l’on renifle sur une carte de crédit clinquante de strass et de paillettes, de luxe et de volupté, de pompeuse indécence.

Un jour, j’en eus assez de ces appels à des heures où l’honnête homme se repose, de ses exigences rocambolesques, grassement rémunérées, j’en conviens, mais qui m’obligeait à réveiller ma fille de 7 ans pour qu’elle écrive une poésie vite fait.

C’est pour elle que je l’ai étranglé.

 Amougies, 29 mai 2016

©Texte : Jean-Philippe Querton
net : http://jeanphilippequerton.e-monsite.com/
©Image : Roland Topor (Etrangle)