Interview : Alèssi dell’Umbria (Extraits)

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(Alèssi dell’Umbria interviewé par Serge Quadruppani, à propos de son dernier livre « Tarantella ! Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples »)

Quand on écoute les interprètes du répertoire traditionnel, on devine derrière chacune de leurs prestations la présence de tout un langage, dont il leur a fallu s’approprier la syntaxe pour s’y déplacer comme un poisson dans l’eau, et improviser en cours d’exécution -ce qui n’est pas donné à tous. Il faut être habité par un monde pour s’exprimer en poète. Qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que le drame originel, sinon ce jeu avec le langage ? Nul ne choisit le langage dans lequel son imaginaire s’est construit, mais chacun est libre de jouer avec. Tout langage se déploie à travers une dynamique d’encodage et de décodage où réside la possibilité de l’émotion poétique et dramatique. Encore faut-il qu’il existe un langage ! En Europe occidentale, nous vivons bien une perte du langage (encore plus violente en France, pour des raisons qui ont à voir avec la construction de cet Etat-nation), cette colonisation de l’imaginaire par le capital. Il faut bien entendre ici cette notion de langage dans son acceptation la plus large, pas seulement le langage verbal, mais tous ces régimes d’expression enveloppés les uns dans les autres, musicaux, chorégraphiques, agonistiques, plastiques

Tous les anciens interprètes que j’ai connus sont nés dans le monde paysan traditionnel. Certains sont morts depuis, d’autres sont toujours vivants et actifs, disons que quiconque est né avant 1970 a connu ce monde où les échanges se faisaient par le chant, où la réalité la plus prosaïque pouvait se trouver enchantée… Ils possédaient un langage poétique d’une telle richesse… quand ils chantaient, c’était la communauté qui s’exprimait dans leur voix, mais c’était un tel et non pas un autre qui avait la voix, qui réussissait à dégager l’émotion, à atteindre les autres… c’étaient, et ce sont toujours des personnalités reconnues. Leur individualité n’existait que dans la mesure de sa reconnaissance par les autres.

La question que je me suis efforcé de poser dans ce livre, c’est celle de la capacité de la plèbe à produire son propre langage… Comment les classes subalternes arrivent-elles à vivre dans un monde qui n’est pas le leur ? en se créant des mondes parallèles, dans la clandestinité sociale et culturelle ! Comme les Noirs du Deep South, aux USA, qui étaient l’objet d’un tel mépris, d’une telle ségrégation… après l’abolition de l’esclavage, d’être relégués en marge, en quelque sorte livrés à eux-mêmes, paradoxalement ça leur conférait une liberté d’expression inédite –la société WASP s’en foutait pas mal qu’ils pratiquent des rites magiques, qu’ils frappent sur leurs tambours et qu’ils chantent, tant que ça restait entre eux, entre sauvages… Cela a produit le blues, le jazz, le gospel, et puis le rock’n roll, la soul, le funk, le rap… excusez du peu ! tout cela a été fatalement recyclé dans le business de l’entertainement (comme l’ont été aussi, plus récemment, la tarantella, la pizzica etc.) mais le langage reste là, disponible… En commençant à découvrir ces sons et ces chants dans le Sud de l’Italie, pas si loin de Marseille, j’ai perçu des énergies de même nature, et avec cette fascination qu’exerçaient fatalement des musiques archaïques… La première fois où j’ai entendu la tammurriata de Terzigno, ou celle de Maiori, j’entendais quelque chose de somptueusement primitif, qui remontait aux temps antiques, un son dépouillé qui allait à l’essentiel.

Le paradigme de l’individu nous renvoie à tout le dispositif philosophique et anthropologique des Lumières. Les gens, en Europe, sont malades de ça, assignés qu’ils sont à une identité indivisible -la cage de fer de l’individualité, pour paraphraser une formule célèbre. Ils sont sommés d’être des individus, par le Droit, par la culture, par la publicité des marchandises, et cette injonction s’exerce alors même qu’ils sont écrasés par des puissances impersonnelles bien plus lourdes que le Dieu des religions monothéistes ! d’où toutes ces pathologies propres à la modernité… Dans ce monde peuplé de zombies, de blooms comme diraient certains de nos amis, de vraies individualités ne peuvent se révéler que dans une éclaircie…

En même temps je découvrais l’existence de ce rituel de la taranta dans un autre monde, celui des paysans, dans les villages à l’entour de Lecce, c’est dans la famille de ma compagne que j’en ai j’entendu parler la première fois. Je n’avais pas percuté sur le coup, c’est bien plus tard, à force de participer à des rondes dans des fêtes populaires que j’ai pensé qu’il y avait là aussi une forme de théâtralité, très différente de la théâtralité aristocratique de l’époque baroque, bien sûr. Et qu’il y avait aussi quelque chose qui faisait dialoguer de façon subliminale la ville et la campagne, les sculptures de pietra leccese de l’église San Mateo de Lecce et les trulli de pierre sèche du Cap de Leuca… à l’intérieur d’une lutte de classes sans pitié, clairement, mais quelque chose circulait…

La prison mentale je la vois dans ce maillage de dispositifs qui nous isolent en nous faisant croire que nous communiquons… le spectacle est une prison mentale. Et par ailleurs, il faut cesser de confondre l’appartenance avec l’identité. La première est dynamique, la seconde est quelque chose d’immobilisé, un peu comme si tu faisais un arrêt sur image dans le déroulement d’un film. Ce qui peut arriver, on a parfois besoin de s’identifier… l’appartenance, cela recouvre une relation à double sens, tu appartiens à une communauté, ou à quelque chose qui en a certaines déterminations, tu es fait de ces liens, de ces attaches qui te nourrissent en retour. L’identité n’est pas un concept, elle ne contient pas le négatif. Alors que l’appartenance le contient, dans cette tension du commun et de l’individu.

Or l’esprit qui possède, qu’est-ce que c’est sinon une puissance (effective) partagée, dans laquelle une communauté projette toute sa part maudite. Inversement, la civilisation occidentale peut intégrer ça comme trip personnel, la recherche d’un bien-être… c’est dans l’air du temps, ce temps de la métropole capitaliste… On avait déjà vu quelque chose comme ça, en mode psychédélique dans les 70’ avec le LSD.

Le terme de transe recouvre en fait une grande variété de techniques de la présence… Dans mon livre je parle d’une transe de possession, qui prend donc la forme d’une danse, comme dans les rituels d’Afrique du Nord et d’Afrique occidentale. Et toute danse thérapeutique est aussi une dramaturgie qui déroule le combat contre la maladie.

Net : L’interview complète
Livre : lèssi dell’Umbria  – Tarantella ! Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples [L’œil d’or Editeur // 2017]
net: http://loeildor.free.fr/
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[Archive 2011] Interview « Ini Itu »

(Une interview que j’ai effectué, en 2011, pour le webzine A L’Arrache)

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Ce n’est plus un secret pour personne, le domaine de la musique est saturé, et vouloir se lancer dans la création d’un label est devenu une idée un peu folle. Pourtant, en 2008, Sylvain ose mettre sur pied INI ITU. Un label avec lequel il veut proposer des « interfaces musicales », ouvrir les frontières de la musique en proposant des rencontres et aller plus loin que simplement proposer un style de musique pour un groupe de gens bien défini. Nous sommes allés à la rencontre de ce passionné, pour une interview riche en découvertes.

Joaquim: Parle-nous de la genèse du label ?

Sylvain: L’idée de faire tourner un petit label était présente depuis longtemps et j’avais essayé d’en créer un il y a une dizaine d’années lors de l’apparition de Bake Records, qui proposait à qui voulait de graver son CD-R. Mais c’était un peu trop tôt et le projet a vite capoté, avant de sombrer dans l’oubli le plus complet. Par la suite, j’ai pris le temps de laisser mûrir une autre idée et en 2008, après avoir rencontré Daniel Crokaert (Mystery Sea) et Stefan Knappe ( Drone Records), je me suis lancé dans le projet ini.itu. J’ai essayé de combiner plusieurs ingrédients qui me paraissaient nécessaires pour tenir à flot un label : tout d’abord que la qualité des productions soit bonne pour que l’affiliation au label signifie quelque chose; qu’il y ait un fil conducteur, et aussi un certain esthétisme, un format plaisant et qui soit visuellement attractif : dans notre cas, le choix de privilégier le vinyle.

Au niveau du style et du concept du label, je voulais quelque chose de bien défini, pas au point de développer une niche ou de s’enfermer dans un style de musique trop typé… mais qu’il y ait quand même un élément fédérateur. L’idée s’est développée autour de la rencontre avec mon épouse Rini, et de son pays l’Indonésie. Avec elle j’ai découvert un pays avec de multiples scènes musicales, avec des instruments anciens mais aussi une grande ouverture à tout ce qui se fit de plus récent… Il n’y a pas que le gamelan, il y aussi le kecapi, l’angklung … qui sont très peu exploités par les artistes indonésiens et très peu connus des scènes européennes.

Je me suis dit qu’il serait intéressant de se focaliser sur l’interface entre les deux, réduire la méconnaissance et stimuler des échanges bilatéraux. L’idée était donc de promouvoir un peu plus la connaissance de l’Indonésie et du sud-est asiatique, pour que ça ne soit pas non plus trop ciblé et c’est sur ces bases que nous avons lancé le label, avec une première production (Blindhaed ) qui était une sorte de coup d’essai qui nous a permis de nous faire un bon bagage d’expérience au niveau production, design, mastering, pressing, distribution – bref nous avons appris sur le tas. On a aussi lancé différentes personnes sur l’idée et puis des propositions sont venues et ça s’est un peu étoffé.

J: D’où provient le nom ini.itu ? Quelle en est la signification ?

S: INI et ITU sont deux petits mots indonésiens qui signifient ICI et LA et qui veulent aussi dire, quand on dit INI ITU, « un peu de tout » (Il se renseigne auprès de sa femme pour être sûr). Voilà, ça signifie ici/là, ceci/cela et « un peu de tout » et donc je trouve que ces deux mots résument bien ce que l’on veut faire avec le label. Des mots indonésiens qui signifient bien le lien entre ici et ailleurs, cette idée de donner une autre tournure à certains éléments, de les voir différemment…J’en trouve aussi la sonorité très agréable.

J: Comment définirais-tu la musique produite par le label ?

S: C’est assez compliqué parce que finalement les choses que l’on a sorties appartiennent à plusieurs des genres que l’on définit habituellement en musique, il y a des choses qui sont plus du côté Sound Art, des choses très Electronica voire un peu Jazz, parfois plus Noise. Je dirais donc du son qu’il est comme des interfaces musicales. Il n’y a pas de genre bien précis, on ne peut pas résumer l’identité d’ini.itu à un genre bien délimité.

J: Quand on écoute les différentes productions du label, on peut entendre cette « variété » de genres, de styles, mais ça reste quand même dans un domaine qu’on qualifierait d’expérimental. Est-ce que le label pourrait s’ouvrir à des choses plus accessibles genre du chant, du hip-hop,…?

S: Tout à fait, car l’enjeu est à la fois d’oser expérimenter et ouvrir de nouvelles perspectives, mais aussi d’essayer d’intégrer l’expérimentation dans quelque chose qui puisse être accessible et agréable. Et pourquoi pas pour certains projets même dansant! L’idée n’est pas de se dire que l’on doit être très pointu et produire une musique très conceptuelle mais de rester ouvert. Il est donc possible que l’on s’ouvre à des formats plus “pop”. Notamment une des sorties futures aura un côté hip-hop. On ne veut pas s’enfermer dans une façon unique d’écouter.

Un très bon exemple, dans cette idée d’amener l’expérimentation à quelque chose d’accessible, reste pour moi le label MILLE PLATEAUX. Ils ont quand même osé sortir des disques très peu conventionnels, qui ont pu toucher un large public. Et ça, ils y sont parvenus parce que le label en tant que tel en était venu à représenter un certain gage de qualité, à la fois audacieux, mais écoutable. Ils ont su à amener parfois, grâce à des choses plus accessibles, le public vers des choses plus pointues …c’est un peu l’image qu’on aimerait qu’Ini.Itu laisse, une référence, un label auquel on peut faire confiance et se dire que les productions sorties puissent être intéressantes et que cela amène les gens à découvrir autre chose que le petit morceau de terrain que l’on a l’habitude d’explorer.

J: Est-ce pour toi l’avenir de la musique cette ouverture au « mélange » ?

S: C’est difficile de dire ce que sera l’avenir de la musique, parce que tout change tellement vite.

Actuellement, je ne sais pas si cette vision de mélange est le futur mais c’est pour moi une option assez intéressante, cela a du sens et puis ça permet de garder une grande ouverture. Par ailleurs, je crois qu’il y aura toujours de la place et de l’intérêt pour des musiciens développant des démarches puristes. C’est un peu un choix personnel disons : cette façon de s’intéresser aux interfaces, c’est une des possibilités qui nous parle le plus, c’est ça que je trouve intéressant, pouvoir garder une sorte d’unité dans la diversité…c’est d’ailleurs la devise de l’Indonésie, l’unité au travers de la diversité. Par ailleurs, je ne m’attends pas à ce que ça parle à tout le monde, et je respecte complètement des choix tout à fait opposés.

J: Pour en revenir aux productions du label, comment se fait le choix des artistes ? Est-ce l’artiste qui vient vers toi ou le label qui choisit l’artiste ?

S: On est dans toutes les configurations. Pour le Twinkle3 c’était via un ami d’un ami, cet ami nous  a proposé son travail qui nous a tout de suite plu. En général, Rini (sa femme) et moi on écoute  ensemble ce que l’on nous propose et il faut que cela ‘colle’.

Dans le cas de Twinkle3, cette démo nous a tout de suite emballés. Pour Anaphoria, j’avais découvert ce que Kraig Grady faisait et j’avais acheté quelques-uns de ses albums. J’ai vraiment apprécié son travail sur les gammes micro-tonales et en partie inspiré par les gammes indonésiennes Slendro  et Pelog . Je lui ai donc proposé une publication et il nous a envoyé plusieurs morceaux à partir desquels nous avons établi une sélection ensemble. Pour le Francisco López, c’était différent, on lui a proposé une collaboration sur base de fields recordings que nous avions enregistrés en Indonésie et qu’il a retravaillé. D’incise était une découverte récente, via ses sorties sur de nombreux netlabels, et on lui a aussi proposé un travail à partir des mêmes field recordings mais ça a donné tout à fait autre chose. Pour Werner Durand et Amelia Cuni ce fut par l’intermédiaire de Kraig Grady que nous sommes entrés en contact. Il nous a envoyé une démo que nous avons acceptée telle quelle…l’album était là, rien à rajouter. Concernant le Dave Philips, on l’a découvert suite à un album de fields recordings qu’il avait enregistré au Vietnam et là, on a suggéré une collaboration avec une artiste visuelle: Cornelia Hesse-Honegger. Ils ont travaillé quelques mois ensemble, il a proposés plusieurs versions de ses morceaux, qu’il continuait à fignoler entre-temps et puis on a finalisé. Pour la dernière production, de Freiband ( Frans de Waard ), je l’ai abordé après son concert avec Scott Foust aux Bozar, et lui ai proposé de créer quelques morceaux à partir de gamelan, dans l’option qu’il avait choisi pour “microbes”, sa sortie sur Ritornell.

J: C’est donc bien plus qu’un simple travail de commande pour l’artiste ou une banale sortie pour le label ?

S: Oui, il y a vraiment de nombreuses interactions et discussions, à la fois au niveau du contenu sonore, mais aussi au niveau du design. Souvent, la pochette se fait en discussion avec l’artiste…on propose, on choisit et puis on affine jusqu’à ce que toutes les parties soient contentes. Il y a toute une élaboration qui prend pas mal de temps et qui vise un peu à atteindre une unité, ce fil conducteur dont je parlais tout à l’heure. Il y a tout un travail du compromis qui vient tempérer les uns et les autres.

J: Recevez- vous aussi beaucoup de démos de nouveaux artistes, et quelle est l’importance que le label leur porte ?

S: On en reçoit beaucoup et on écoute en tous cas tous les envois physiques. Il y a malheureusement beaucoup de démos qui sont des envois tout venant, il y a des gens qui envoient tous azimuts sans vraiment se renseigner sur le label. Il y a donc des choses qui sont clairement à côté de la plaque. On reçoit de trop nombreux mails proches du spam, renvoyant à des pages soundcloud, myspace.

Bref, j’écoute surtout tout ce que je reçois physiquement et si c’est vraiment pas adéquat, je renvoie un petit feedback en leur disant « écoutez, il y a erreur sur le destinataire »

Il y a parfois des choses intéressantes et qui me parlent vraiment mais qui sont pas tout à fait dans l’esprit du label et là, on est plus dans le registre « c’est très chouette, mais c’est pas pour nous », parfois je prends un peu plus de temps pour rediriger l’artiste vers tel ou tel label, c’est arrivé par exemple avec Carlos Villena, dont j’aime beaucoup le travail, et qui va bientôt sortir un album sur Mystery Sea.

J: C’est une question de sensation par rapport à l’écoute ?

S: Oui tout à fait, mais aussi une adhésion au concept de l’album. Par exemple le label va bientôt sortir un album d’Artificial Memory Trace, un artiste d’origine tchèque, qui a vécu quelques temps en Belgique, et qui a immigré en Irlande. Nous sommes en contacts irréguliers depuis son passage au Cinéma Nova il y a une dizaine d’années et il nous a envoyé une démo très intéressante. Le rapport n’est pas avec l’Asie mais avec l’Amazonie. Il y a aussi un rapport à l’interface Animal/Humain et là, je retrouve quelque chose qui me parle. Sa façon de retravailler le son, de le « déterritorialiser », de l’ouvrir vers autre chose fait que je vois un rapport avec les idées directrices du label.

Et donc, à contrario, parfois je reçois de très belles choses mais où il manque un lien direct avec le concept ini.itu et là, il faut dire non.

J: La première production du label, Blindhaed, est un projet que tu portes à bout de bras, peux- tu nous en dire un peu plus ?

S: C’est un projet à géométrie variable, la plupart des enregistrements sont de Rini et moi, mais l’idée de ce groupe c’est de s’ouvrir à d’autres personnes. Sur l’album que nous avons sorti sur Mystery Sea, il y avait toute une série d’amis qui ont envoyé une petite participation, qui y a été intégrée, il y avait notamment Sarah Vacher du label Ruidemos en Espagne, Richard Scott et Dave Ross de Twinkle3, Federico Barabino, et Marc Chia de One Man Nation. Sous le même nom, j’ai aussi fait quelques apparitions solo.

La production sortie sur le label était un travail sur le son, des fields recordings modifiés qui évoluent, qui fusionnent, on ne peut plus reconnaitre ce que c’est. Ce premier album est une condensation en un seul morceau d’archives réunies sur plusieurs années. Et un petit coup d’essai instructif…

J : ini.itu est relié à la Belgique pas sa localisation mais aussi à l’Indonésie par sa production. Peux- tu nous en dire un peu plus sur ce pays? Qu’est ce qui y est intéressant, qu’est ce qui t’y attire ?

S: J’ai rencontré mon épouse en 2006 à Leuven, on s’est mariés un an plus tard et au travers de cette rencontre, j’ai découvert l’Indonésie. J’ai été confronté à une culture très différente de ce que je connaissais, puisque c’est à la fois l’asie et un pays musulman en grande partie, suivi par l’hindouisme et en dans une proportion plus faible chrétien. Il y a une population assez bigarrée à la fois une partie Indonésienne/Malaysienne et une minorité chinoise ce qui donne à ce pays une richesse culturelle hors du commun.

Une culture que j’ai donc découvert d’une manière très proche et très rapide au contact de la famille de ma femme, puisque d’emblée j’ai été mis dans le bain de leurs habitudes, y ai goûté leur alimentation, appris leur références et vécu avec eux. J’ai même eu la chance de loger un peu chez l’arrière-grand-mère, dans une maison Tongkonan, habitation typique de Torajah, au centre des îles Célèbes ou Sulawesi. J’ai aussi eu la chance de pouvoir accéder très facilement à une multitude de choses, avec des guides excellents! A l’époque j’avais déjà une passion, outre l’anthropologie, pour tout ce qui touche à l’enregistrement et donc je me suis inévitablement intéressé à ce qui se faisait au niveau musical. Bien sûr, il y a les gamelan, le truc un peu cliché par rapport à l’Indonésie, mais il y a plein d’autre choses, notament le Kecapi ( ké-tcha-pi ), un instrument à cordes de Sulawesi, ou l’Angklung typique de la région de Bandung. Il y a toute une série d’instruments que l’on connait très peu en Europe.

Pour revenir au Gamelan, c’est un ensemble qui a fortement influencé certains compositeurs contemporains, notamment Debussy, ce qui fait qu’il est connu depuis un peu plus longtemps dans nos contrées. En Indonésie, on le considère de la même façon que nous considérons notre « musique classique », c’est en somme un genre très peu écouté là-bas, un héritage culturel dont on est fier, mais qui n’est pas une forme vivante ou donnant lieu à des développements. Résumer l’Indonésie au gamelan c’est comme ci on réduisait la Belgique à la musique des Gilles de Binche !

En Indonésie, il existe d’autres styles nettement plus populaires, comme le Dangdut, une fusion qui a des racines dans les années 60, entre musiques pop et électroniques, gammes arabes et rythmiques à la limite du reggae, très syncopées et dansantes avec des paroles plutôt moralisantes comme chez Rhoma Irama, ou à l’inverse un peu grivoises, pleines de double sens.

 J: Est-ce que la musique produite sur ton label trouve sa place là-bas ? Y a-t-il une scène plus « expérimentale »?

S :La scène musicale est vaste. Il y a beaucoup de gens qui font de la musique. Au niveau expérimental et électronique,l faut savoir que l’Indonésie c’est le royaume du piratage, il suffit de se rendre à Glodok, un quartier de Jakarta, pour trouver tout ce que tu veux comme software récent avec les cracks nécessaires pour en utiliser toutes les fonctionnalités. Beaucoup de gens bricolent, s’amusent avec ces softwares. D’un autre coté, c’est une culture qui vit au au jour le jour. Les artistes vont expérimenter pour le plaisir, sans penser à vraiment créer un projet, sans faire de plan de carrière ou vouloir sortir un album cd ou vinyle. La production musicale est donc très peu écoulée. Ce sont plus des échanges.

Quand j’y suis allé, j’ai offert des productions ini.itu et on m’a donné d’autres choses en échange. Acheter des vinyles en Indonésie c’est très rare, il faut être aisé pour pouvoir se le permettre. La musique, ils l’écoutent principalement par téléchargement, ou par des cd pirates, c’est vraiment une distribution totalement alternative.

J: Et dans cette scène alternative, y a-t-il une recherche de « tradition » au niveau du son ?

S: Il y a des personnes qui sont attachés à des instruments traditionnels, mais chez beaucoup de musiciens qui proviennent de cette scène DIY, on ne fait pas trop appel à ce genre d’instrument, mais plus à une instrumentation « bricolée ». Bricolée pas dans un sens péjoratif, mais plus dans une idée de prendre des choses disparates et en faire un objet utile à leur création musicale. Pour eux ce n’est pas nécessaire de faire référence à des instruments traditionnels, comme la majorité des musiciens européens n’ont pas besoin de faire référence à la tradition instrumentale de leur région.

On doit se méfier de notre attirance pour l’exotisme, qui pourrait nous amener à souhaiter que ces gens soient attachés à leur tradition. Pourquoi devrait-on vouloir d’eux une chose que nous- même on ne fait pas ? C’est bien de leur dire qu’ils ont un héritage culturel qui contient des choses intéressantes, mais en même temps on ne peut pas les cantonner dans cette tradition, et peut être dans une nostalgie que l’on pourrait avoir. Il ne faut pas non plus oublier qu’il y a, en Indonésie, 300 ans de colonisation des Pays-Bas, du Portugal et du Japon, – qui au passage a fondu une grosse partie des Gamelans qui existaient pour en faire des balles et autres ustensiles pendant la guerre. On ne peut pas non plus les renvoyer 300 ans en arrière. Mais la question que cela pose, c’est celle de l’homogénéisation culturelle. Dans une rencontre on peut gagner quelque chose, mais on peut aussi perdre autre chose. C’est très difficile comme réflexion.

J: As-tu des projets futurs avec ce pays ?

S: On aimerait à plus long terme faire des échanges musicaux, aller avec quelques musiciens là-bas, y faire des workshops, des concerts et puis peut être faire venir des artistes locaux dans nos contrées, pour apprendre à mieux se connaître, car pour le moment c’est très rare que des artistes aillent jouer en Indonésie, il y en a quelques un comme Justice Yeldham, C-drik, One Man Nation, mais ça n’a pas toujours été facile pour eux au point de vue de l’organisation des concerts.

J: A cause d’un manque d’intérêt ?

S: Non, je pense qu’ils n’ont pas la même façon que nous de planifier les choses.

J: C’est quand ils ont décidé…C’est là, c’est bien, ce n’est pas là, tant pis ?

S: En quelque sorte oui. “On trouvera bien une façon de faire autrement”.

J: ça me rappelle une phrase que tu as publiée sur le site du label et qui dit « Être là au bon moment et vivre le moment présent » c’est vraiment ce qui ressort, ça se rapproche vraiment de l’idée du label et la liaison avec l’Indonésie est donc toute faite ?

S: Oui c’est bien ça.

J: Merci de nous avoir accordé cette interview!

©Image : MASAYUKI IMANISHI – Tones [Ini Itu // 2015]
net:  http://www.iniitu.net/

Sing Sing (Arlt) – Extraits d’interview

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Thomas a complètement inversé son rapport habituel, par exemple en divisant sa frappe herculéenne en une multitude de polyrythmies naines qui fourmillent dans le fond du bordel, dans une espèce d’arrière-monde de la chanson. De temps en temps, plutôt que fondre comme un aigle et s’abattre sur nous, il intoxique les chansons depuis leurs sous-sols en y ouvrant des caisses de termites radioactives. D’autres fois, il suggère un orchestre à corde avec un orgue à bouche souffreteux dans le lointain. D’autres fois encore, il répond au banjo aux phrases des guitares, comme si on se passait la balle les uns les autres. Il varie ses volumes, ses intensités, se démultiplie. Mocke, avec son jeu supra-déployé, harmoniquement pas mal riche, forme avec Thomas une sorte de réduction d’orchestre. Avec trois fois rien (des guitares, un concertina, un banjo, des perdus de fortunes, et puis les contrepoints vocaux d’Eloïse, on croirait entendre des faux violons, des cuivres, des bois, mais qui sonneraient très étrangement). Ce qui donne cette impression de cohérence, je pense que c’est la disposition de chacun dans l’espace, la production très pointilleuse d’Adrian Riffo, et, mais ce fut une surprise, que les chansons se soient mises à rimer les unes avec les autres et former un tout, une narration mystérieuse et secrète.

Jouer une note c’est aussi remplir le silence suivant de l’écho de cette note, de l’ombre portée de cette note, de la mémoire de cette note. Jouer de la musique c’est aussi renseigner l’auditeur sur la qualité du silence, qui se révèle comme à l’encre sympathique. Jouer de la musique, c’est peut-être moins remplir le silence qu’essayer de le sculpter.

Leur enfance, on n’a pas eu d’autre choix que de la saisir telle quelle, avec sa joie pleine, ses coups de blues terribles, ses moments de trouille et d’angoisses, sa cruauté, sa brutalité, sa tendresse et ses turbulences. Tu leur apportes ta propre matière et tu les laisses se l’approprier, te la rendre modifiée par eux. L’enfance chez Arlt était tout de même assez théorique avant l’apparition de ces gosses. D’ailleurs eux, ils ne débarquent pas pour te parler d’enfance, hein, ils s’en foutent de l’enfance, tu peux pas te servir d’eux pour idéaliser le sujet. Ils ne se considèrent pas comme des mômes eux. C’est pourquoi on les a soumis aux bestiaires, au masque, au fantastique. Leur enfance y a surgi naturellement, je veux dire les restes d’enfance encore brûlants dans l’adolescence qui vient. Mais ce qu’ils voulaient c’était écrire de la poésie, chanter, jouer, pas parler de l’enfance.

Si tu viens pour parler de l’enfance avec des gosses du haut de l’idée que toi tu t’en fais, tu finis avec un machin mièvre, des petits singes apprivoisés. Tu viens pour reformer les enfants perdus de Peter Pan et tu finis avec les petits chanteurs à la croix de bois. Des enfants qui singent l’enfance. Là, on est contents parce que je crois qu’on en entend pas mal des impuretés, des torsions, la mue, jusque dans les déraillements des voix. Il y a du déséquilibre, une ferveur sans inhibition, une certaine maladresse mais aussi une très grande musicalité, un vrai sens instinctif du rythme, de la mélodie, du phrasé, de la langue.

©Texte : Interview de Sing Sing (Arlt) par Alexandre Galand pour le site « Les Maîtres Fous » (2016)
Net : L’interview complète
©Image : Marco d’Amico et Laura Ioro – Le coeur de l’ombre [Dargaud // 2016]

 

 

Anthony Joseph – Poète à la racine (Extrait) [2016]

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Vous menez une double carrière, dans la poésie et la littérature, d’une part, et la musique, d’autre part.

C’est amusant, mais la plupart des gens ne sont pas au courant des deux. En Angleterre, les gens me connaissent essentiellement en tant qu’auteur et poète, parce que je joue rarement là-bas. Pour moi, l’enseignement est une forme de prestation scénique et je vois un lien entre me produire sur scène et devant une classe. Je me considère comme un poète, mais pour moi cela ne signifie pas juste rester assis et écrire des poèmes, ça veut dire communiquer, interpréter, écrire, enseigner, faire partie de la communauté…Quand je me développais en tant qu’auteur et en tant qu’artiste, je pensais toujours que mon travail était trop personnel, trop insulaire, trop idiosyncratique, et que les gens ne pouvaient pas le comprendre. Puis j’ai appris que, plus c’est personnel, plus ça attire les autres. Plus on s’expose de façon personnel, plus on peut se connecter avec les gens parce que le personnel est universel. Si tu essaies d’écrire une chanson et que tu dis: « Je suis tombé amoureux de cette fille, elle m’a brisé le cœur, je ressens de la douleur », ça ne veut rien dire. Par contre, si tu dis: « J’étais à Paris en juillet et j’ai rencontré cette fille, son nom était Michelle, nous sommes tombés amoureux et elle m’a abandonné à la station de métro de Gare du Nord », les gens vont se dire « Ouah, je ressens ça, c’est pour de vrai. » Il faut être personnel, c’est la bonne façon de faire.

©Texte : Interview donnée par Frédéric Adrian pour le magazine SOULBAG [#223 Juillet-Août-Septembre 2016]
net: http://www.soulbag.fr/
©Image : Edwige Hamben

Fabrice Luchini – Un peu de poésie, à l’heure de l’écrasante puissance de la bêtise (Extraits) [2015]

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C’est le triomphe de Warhol, du «Moi». Nous vivons un chômage de masse, il y a mille personnes qui perdent leur métier par jour et ces pauvres individus ont été transformés en petites PME vagabondes. Constamment, ils déambulent comme s’ils étaient très occupés. Mais cela se fait avec notre consentement: tout le monde est d’accord, tout le monde est sympa. Et la vie qui doit être privée est offerte bruyamment à tous. Les problèmes d’infrastructures des vacances du petit à Chamonix par rapport au grand frère qui n’est pas très content, le problème du patron qui est dégueulasse: nous saurons tout! Si au moins on entendait dans le TGV: «Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène», et que, de l’autre côté du train, un voyageur répondait bien fort: «Déjà pour satisfaire à votre juste crainte, j’ai couru les deux mers que sépare Corinthe», peut-être alors le portable serait supportable.
« Le réel à toutes les époques était irrespirable », écrivait Philippe Muray. J’observe simplement qu’on nous parle d’une société du «care», d’une société qui serait moins brutale, moins cruelle. Je remarque qu’une idéologie festive, bienveillante, collective, solidaire imprègne l’atmosphère. Et dans ce même monde règne l’agression contre la promenade, la gratuité, la conversation, la délicatesse. Je ne juge pas. Je fais comme eux. Je rentre dans le TGV. Je mets un gros casque immonde. J’écoute Bach, Mozart ou du grégorien. Je ne regarde personne. Je n’adresse la parole à personne et personne ne s’adresse à moi. La vérité est que je prends l’horreur de cette époque comme elle vient et me console en me disant que tout deuil sur les illusions de sociabilité est une progression dans la vie intérieure.
Interview complète : http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2015/07/24/31006-20150724ARTFIG00229-fabrice-luchini-un-peu-de-poesie-a-l-heure-de-l-ecrasante-puissance-de-la-betise.php
©Image : Max Ernst (The Babarians)