Interview (6) Pierre Henry [Recording Musicien #44 / 2005]

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(Interview réalisée par le magazine « Recording musicien » à la sortie de l’album Voyage Initiatique)

Recording : Voyage initiatique, votre nouvel album, s’inscrit dans la continuité de vos recherches sur les sons polyphoniques numérisés. Quelles nouvelles sonorités avez-vous développées pour ce projet ?

Pierre Henry : J’ai considéré les sons de Voyage initiatique comme le point de départ d’une musique concrète nouvelle, une musique de sons transformés, amalgamés, de sons en étirement, en élongation, de sons qui se précipitent. J’ai créé une histoire nouvelle de sons pour que l’auditeur voyage et se retrouve dans un système un peu ésotérique, comme si j’étais le gourou de cette musique.

Certains sons de cette nouvelle création sont d’origine ethnique ?

Ces sonorités sont asiatiques, africaines, mais elles sont surtout inspirées par des musiques qui n’existent que dans ma tête. J’ai utilisé des sons que m’ont procurés Henri Michaux et Jean Rouch, ainsi que des sons enregistrés autrefois pour un documentaire intitulé Sahara d’aujourd’hui. Ces sons à caractère ethnique sont retravaillés, démultipliés. Ils sont le résultat d’une recomposition énorme en studio. J’aime les musiques du monde, surtout les vieilles, les musiques sacrées, ancestrales plutôt que la variété.

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Interview (5) Alèssi dell’Umbria (Extraits)

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(Alèssi dell’Umbria interviewé par Serge Quadruppani, à propos de son dernier livre « Tarantella ! Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples »)

Quand on écoute les interprètes du répertoire traditionnel, on devine derrière chacune de leurs prestations la présence de tout un langage, dont il leur a fallu s’approprier la syntaxe pour s’y déplacer comme un poisson dans l’eau, et improviser en cours d’exécution -ce qui n’est pas donné à tous. Il faut être habité par un monde pour s’exprimer en poète. Qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que le drame originel, sinon ce jeu avec le langage ? Nul ne choisit le langage dans lequel son imaginaire s’est construit, mais chacun est libre de jouer avec. Tout langage se déploie à travers une dynamique d’encodage et de décodage où réside la possibilité de l’émotion poétique et dramatique. Encore faut-il qu’il existe un langage ! En Europe occidentale, nous vivons bien une perte du langage (encore plus violente en France, pour des raisons qui ont à voir avec la construction de cet Etat-nation), cette colonisation de l’imaginaire par le capital. Il faut bien entendre ici cette notion de langage dans son acceptation la plus large, pas seulement le langage verbal, mais tous ces régimes d’expression enveloppés les uns dans les autres, musicaux, chorégraphiques, agonistiques, plastiques

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Interview (4) « Ini Itu » [Archive 2011]

(Une interview que j’ai effectué, en 2011, pour le webzine A L’Arrache)

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Ce n’est plus un secret pour personne, le domaine de la musique est saturé, et vouloir se lancer dans la création d’un label est devenu une idée un peu folle. Pourtant, en 2008, Sylvain ose mettre sur pied INI ITU. Un label avec lequel il veut proposer des « interfaces musicales », ouvrir les frontières de la musique en proposant des rencontres et aller plus loin que simplement proposer un style de musique pour un groupe de gens bien défini. Nous sommes allés à la rencontre de ce passionné, pour une interview riche en découvertes. Lire la suite

Interview (3) Sing Sing (Arlt) – Extraits d’interview

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Thomas a complètement inversé son rapport habituel, par exemple en divisant sa frappe herculéenne en une multitude de polyrythmies naines qui fourmillent dans le fond du bordel, dans une espèce d’arrière-monde de la chanson. De temps en temps, plutôt que fondre comme un aigle et s’abattre sur nous, il intoxique les chansons depuis leurs sous-sols en y ouvrant des caisses de termites radioactives. D’autres fois, il suggère un orchestre à corde avec un orgue à bouche souffreteux dans le lointain. D’autres fois encore, il répond au banjo aux phrases des guitares, comme si on se passait la balle les uns les autres. Il varie ses volumes, ses intensités, se démultiplie. Mocke, avec son jeu supra-déployé, harmoniquement pas mal riche, forme avec Thomas une sorte de réduction d’orchestre. Avec trois fois rien (des guitares, un concertina, un banjo, des perdus de fortunes, et puis les contrepoints vocaux d’Eloïse, on croirait entendre des faux violons, des cuivres, des bois, mais qui sonneraient très étrangement). Ce qui donne cette impression de cohérence, je pense que c’est la disposition de chacun dans l’espace, la production très pointilleuse d’Adrian Riffo, et, mais ce fut une surprise, que les chansons se soient mises à rimer les unes avec les autres et former un tout, une narration mystérieuse et secrète.

Jouer une note c’est aussi remplir le silence suivant de l’écho de cette note, de l’ombre portée de cette note, de la mémoire de cette note. Jouer de la musique c’est aussi renseigner l’auditeur sur la qualité du silence, qui se révèle comme à l’encre sympathique. Jouer de la musique, c’est peut-être moins remplir le silence qu’essayer de le sculpter.

Leur enfance, on n’a pas eu d’autre choix que de la saisir telle quelle, avec sa joie pleine, ses coups de blues terribles, ses moments de trouille et d’angoisses, sa cruauté, sa brutalité, sa tendresse et ses turbulences. Tu leur apportes ta propre matière et tu les laisses se l’approprier, te la rendre modifiée par eux. L’enfance chez Arlt était tout de même assez théorique avant l’apparition de ces gosses. D’ailleurs eux, ils ne débarquent pas pour te parler d’enfance, hein, ils s’en foutent de l’enfance, tu peux pas te servir d’eux pour idéaliser le sujet. Ils ne se considèrent pas comme des mômes eux. C’est pourquoi on les a soumis aux bestiaires, au masque, au fantastique. Leur enfance y a surgi naturellement, je veux dire les restes d’enfance encore brûlants dans l’adolescence qui vient. Mais ce qu’ils voulaient c’était écrire de la poésie, chanter, jouer, pas parler de l’enfance.

Si tu viens pour parler de l’enfance avec des gosses du haut de l’idée que toi tu t’en fais, tu finis avec un machin mièvre, des petits singes apprivoisés. Tu viens pour reformer les enfants perdus de Peter Pan et tu finis avec les petits chanteurs à la croix de bois. Des enfants qui singent l’enfance. Là, on est contents parce que je crois qu’on en entend pas mal des impuretés, des torsions, la mue, jusque dans les déraillements des voix. Il y a du déséquilibre, une ferveur sans inhibition, une certaine maladresse mais aussi une très grande musicalité, un vrai sens instinctif du rythme, de la mélodie, du phrasé, de la langue.

©Texte : Interview de Sing Sing (Arlt) par Alexandre Galand pour le site « Les Maîtres Fous » (2016)
Net : L’interview complète
©Image : Marco d’Amico et Laura Ioro – Le coeur de l’ombre [Dargaud // 2016]

 

 

Interview (2) Anthony Joseph – Poète à la racine (Extrait) [2016]

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Vous menez une double carrière, dans la poésie et la littérature, d’une part, et la musique, d’autre part.

C’est amusant, mais la plupart des gens ne sont pas au courant des deux. En Angleterre, les gens me connaissent essentiellement en tant qu’auteur et poète, parce que je joue rarement là-bas. Pour moi, l’enseignement est une forme de prestation scénique et je vois un lien entre me produire sur scène et devant une classe. Je me considère comme un poète, mais pour moi cela ne signifie pas juste rester assis et écrire des poèmes, ça veut dire communiquer, interpréter, écrire, enseigner, faire partie de la communauté…Quand je me développais en tant qu’auteur et en tant qu’artiste, je pensais toujours que mon travail était trop personnel, trop insulaire, trop idiosyncratique, et que les gens ne pouvaient pas le comprendre. Puis j’ai appris que, plus c’est personnel, plus ça attire les autres. Plus on s’expose de façon personnel, plus on peut se connecter avec les gens parce que le personnel est universel. Si tu essaies d’écrire une chanson et que tu dis: « Je suis tombé amoureux de cette fille, elle m’a brisé le cœur, je ressens de la douleur », ça ne veut rien dire. Par contre, si tu dis: « J’étais à Paris en juillet et j’ai rencontré cette fille, son nom était Michelle, nous sommes tombés amoureux et elle m’a abandonné à la station de métro de Gare du Nord », les gens vont se dire « Ouah, je ressens ça, c’est pour de vrai. » Il faut être personnel, c’est la bonne façon de faire.

©Texte : Interview donnée par Frédéric Adrian pour le magazine SOULBAG [#223 Juillet-Août-Septembre 2016]
net: http://www.soulbag.fr/
©Image : Edwige Hamben

Interview (1) Fabrice Luchini – Un peu de poésie, à l’heure de l’écrasante puissance de la bêtise (Extraits) [2015]

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C’est le triomphe de Warhol, du «Moi». Nous vivons un chômage de masse, il y a mille personnes qui perdent leur métier par jour et ces pauvres individus ont été transformés en petites PME vagabondes. Constamment, ils déambulent comme s’ils étaient très occupés. Mais cela se fait avec notre consentement: tout le monde est d’accord, tout le monde est sympa. Et la vie qui doit être privée est offerte bruyamment à tous. Les problèmes d’infrastructures des vacances du petit à Chamonix par rapport au grand frère qui n’est pas très content, le problème du patron qui est dégueulasse: nous saurons tout! Si au moins on entendait dans le TGV: «Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène», et que, de l’autre côté du train, un voyageur répondait bien fort: «Déjà pour satisfaire à votre juste crainte, j’ai couru les deux mers que sépare Corinthe», peut-être alors le portable serait supportable.
« Le réel à toutes les époques était irrespirable », écrivait Philippe Muray. J’observe simplement qu’on nous parle d’une société du «care», d’une société qui serait moins brutale, moins cruelle. Je remarque qu’une idéologie festive, bienveillante, collective, solidaire imprègne l’atmosphère. Et dans ce même monde règne l’agression contre la promenade, la gratuité, la conversation, la délicatesse. Je ne juge pas. Je fais comme eux. Je rentre dans le TGV. Je mets un gros casque immonde. J’écoute Bach, Mozart ou du grégorien. Je ne regarde personne. Je n’adresse la parole à personne et personne ne s’adresse à moi. La vérité est que je prends l’horreur de cette époque comme elle vient et me console en me disant que tout deuil sur les illusions de sociabilité est une progression dans la vie intérieure.
Interview complète : http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2015/07/24/31006-20150724ARTFIG00229-fabrice-luchini-un-peu-de-poesie-a-l-heure-de-l-ecrasante-puissance-de-la-betise.php
©Image : Max Ernst (The Babarians)